Demain se dessine aujourd’hui
Introduction
Mercredi 20 novembre, 20 heures
VOILÀ près de deux heures que je patiente dans la salle d’attente obscure du Dr Gavignet. L’unique source de lumière de la pièce, un plafonnier carré à incandescence, n’o re qu’un faible halo clignotant. Heureusement, la porte d’entrée vitrée laisse entrevoir l’éclat du néon du couloir ; les lieux paraissent ainsi un peu moins intimidants. Plus qu’une personne et ce sera mon tour. Les mains croisées, je m’occupe en tournant mes pouces l’un autour de l’autre. J’aurais bien voulu lire mais ma concentration me fait défaut. Mes pensées tournent en boucle, je ressasse les événements de ces derniers jours… Je ferme les yeux un instant pour tenter d’apaiser mon esprit. J’ai toujours été sujette au stress et j’ai tenté bien des choses pour me calmer depuis que je suis lycéenne, du sport – pas trop mon truc – à la tisane de plantes – pas assez e cace. C’est éodore Gavignet, justement, qui a ni par trouver l’outil qui me convient : la respiration abdominale contrôlée. J’inspire lentement en gon ant mon ventre, je bloque ensuite ma respiration quelques secondes en pensant à une chose positive, en l’occurrence une image de plage, puis j’expire sur le même temps en imaginant que je rejette tout ce qui m’oppresse. Cinq fois de suite. Lorsque j’ouvre les yeux, je me sens plus légère. Mes inquiétudes n’ont pas disparu, évidemment, ce n’est pas magique non plus, mais je les aborde avec plus de sérénité.
La patiente qui me précède est une mère avec son ls. Installée dans un coin du sofa verdâtre de la salle d’attente, elle touche régulièrement le front de son enfant tout en lui chantonnant des berceuses. Sa voix est douce et chaleureuse, ses gestes délicats. Les longues boucles de ses cheveux blonds chatouillent le visage du petit qui les repousse sans cesse. Avec sa large jupe
eurie et ses multiples bracelets, elle me fait penser à une artiste bohème. Je
l’imagine musicienne, non… plutôt chanteuse. Si ça se trouve elle devait se produire sur scène ce soir et son public l’attend sans savoir qu’elle ne viendra plus, davantage préoccupée par le bien-être de son enfant que par une notoriété fugace. Le garçonnet, qui doit avoir entre deux et quatre ans, commence à montrer des signes d’impatience. Balançant ses pieds frénétiquement de bas en haut, il se met à pleurer. La jeune femme essuie ses larmes en lui murmurant des mots doux à l’oreille. Cette image m’attendrit autant qu’elle me blesse, m’obligeant à détourner le regard. Qu’il me semble loin le temps où moi aussi je me blottissais dans les bras de ma mère sur ce même canapé. L’attente me paraissait déjà interminable.
éodore Gavignet fait partie de cette catégorie de médecins méticuleux
qui aime prendre son temps. Tout son temps. Trop, parfois. Il veut être certain de poser le bon diagnostic tout en rassurant au mieux ses patients. Alors il écoute, examine, ré échit, réécoute puis prescrit. Il panse les maux du corps aussi bien que ceux de l’âme. Certains viennent le voir juste pour parler et se sentir exister. Je ne connais pas de médecin plus bienveillant que lui. Il aime sincèrement les gens et, s’il n’a pas fait fortune, il a au moins conquis le cœur de nombreux habitants ici, à Barré-les-Douces. Mes parents et moi lui sommes toujours restés dèles. Avec le temps, il est même devenu un ami de la famille. Il sort d’ailleurs toujours régulièrement avec mon père pour pro ter des animations o ertes par l’association du village. Lorsque j’étais jeune écolière, ma mère venait régulièrement le consulter. Entre mes angines à répétition et mes maux de ventre quotidiens, elle avait besoin d’être rassurée autant que moi. J’étais une petite lle anxieuse et la moindre contrariété s’inscrivait dans mon corps. La maladie, ou plutôt le mal a dit. Le Dr Gavignet avait tout compris dès le début mais ma mère, scienti que pure et dure, ne pouvait croire que mes maux n’étaient
nalement que des mots non-dits. Moi non plus d’ailleurs. Nous voulions
un traitement constitué de « vrais » médicaments. J’aurais dû écouter plus souvent éodore. Notamment la dernière fois que je l’ai vu, il y a deux ans, lorsque…
En n bref, il m’a conseillé d’aller voir un psychothérapeute. Son insistance m’avait tellement braquée que j’avais décliné net sa proposition sans même prendre le temps d’y ré échir. J’ai préféré m’isoler pour oublier, a chant un sourire de façade en toutes circonstances, verrouillant tout le reste au plus profond de moi, comme je l’ai toujours fait.
Jusqu’à Ethan.
Ethan…
Mon cœur se serre et mon ventre se noue à l’évocation même de ce prénom. Il faut que je l’oublie… d’autant plus que c’est à cause de lui si je suis ici !
Un cri perçant m’oblige à quitter mes pensées. Le petit garçon de la salle d’attente vient de hurler en voyant, tapie dans l’ombre, une caisse d’où dépassent des puzzles incomplets, des cubes cassés et des livres déchirés. Il est visiblement très excité par cette découverte. Je me demande comment réagirait ma boulangère si je m’extasiais autant à la vue d’un éclair à la vanille, mon péché mignon, dans sa vitrine. Elle m’interdirait probablement l’accès à la boutique en pensant que je suis possédée. L’euphorie du gamin se transforme en désespoir lorsque sa mère l’empêche d’aller explorer ce trésor. Les jouets – ou du moins ce qu’il en reste – n’ont, semble-t-il, pas été nettoyés depuis longtemps. La mère craint sans doute que son ls ne reparte avec encore plus de microbes qu’il n’en a apporté. Le garçonnet mécontent se débat tant qu’il peut dans les bras de sa mère. Sa èvre le rend sans doute moins téméraire qu’il ne l’est d’habitude, pourtant il se démène comme un petit diable. J’ose à peine imaginer comment il se comporterait s’il était au mieux de sa forme. Ses braillements stridents m’horripilent à tel point que j’aimerais quitter la pièce un moment. Je ne m’y risque pas, par égard pour sa mère qui semble su samment mal à l’aise comme cela. J’admire le calme et la bienveillance dont elle fait preuve. Tout en maintenant son ls, elle lui murmure à l’oreille quelques phrases dont je ne peux saisir la signi cation exacte. Sa technique s’avère payante : le mioche nit par s’apaiser. Bien joué. Si ça se trouve, elle lui a anqué la trouille de sa vie en lui lançant discrètement : « Tu vois la dame en face de nous ? C’est une méchante sorcière qui mange les enfants turbulents. Continue de crier comme ça et elle va t’emporter dans sa maison pour te faire griller dans son four ! » Ce ne serait pas impossible, vu le regard apeuré que me lance le gamin.
Je ne sais pas si j’aurai des enfants un jour mais, si tel était le cas, je crois pouvoir a rmer qu’ils auront le droit de mâchouiller tous les objets sales et pourris qui les feront rêver. J’opterai pour la solution de facilité : jouer la camisole de force et les convaincre d’entendre raison, très peu pour moi. Être parent me semble déjà être un job su samment di cile pour que je me rajoute des contraintes. Quand j’écoute ma collègue et amie Josy me parler de son quotidien, elle qui a trois enfants, j’ai limite envie de me faire ligaturer les trompes. Je suis déjà rincée après ma journée de travail, alors enchaîner dans un rôle de maman le soir, non merci. J’ai à peine vingt-six ans, je suis célibataire… Je m’occupe de moi et c’est déjà bien assez !
Le gamin se remet à pleurer. En n, « brailler » serait un terme plus approprié. La mère, elle, reste stoïque. Elle a dû faire un stage en Inde avec le dalaï-lama, ce n’est pas possible autrement. Par chance, la porte du cabinet s’ouvre en n. Le mioche le dans l’autre pièce sans demander son reste sous le regard amusé de éodore. Il me glisse un clin d’œil complice tout en refermant derrière eux. J’ai beau ne pas l’avoir vu depuis deux ans, je ne le trouve pas changé. Il reste toujours aussi élégant dans son costume trois-pièces bien repassé, comme s’il était attendu à la messe. Ses cheveux blancs hirsutes et ses petites lunettes rondes lui confèrent un air de savant fou. Il marche le dos légèrement voûté, comme s’il portait le poids du monde sur les épaules. Quand j’étais petite, je lui donnais un siècle. Mon objectivité s’étant améliorée, je dirais maintenant qu’il tend plutôt vers les soixante-quinze ans. Quel veinard ! Non seulement le temps n’a pas d’emprise sur lui mais, mieux encore, il le rajeunit. Tout le contraire de sa salle d’attente. Elle est restée dans son jus comme on dit. Maintenant que les derniers patients sont partis, je prends le temps de l’inspecter. Minimaliste et peu avenante, elle ne contient que l’essentiel : un canapé usé, quelques chaises disparates en bois – terriblement inconfortables – et un bac à jouets qui ressemble à une poubelle remplie de déchets hétéroclites. La décoration est assurée par de vieilles a ches murales jaunies par le temps. J’ai passé tellement d’heures ici durant mon enfance que je les connais par cœur. L’une d’entre elles promeut l’allaitement, une autre le schéma vaccinal en vigueur en l’an 2000 tandis qu’une troisième vante les mérites d’un sirop
Stop’ptitetoux qui ne doit plus exister. éodore Gavignet est certes un médecin empathique, mais on ne peut pas dire que ce soit un expert de la décoration.
Lorsque la porte s’ouvre de nouveau, trois quarts d’heure plus tard, c’est en n mon tour. Je m’installe dans le fauteuil en skaï rouge face au bureau de
éodore qui, d’un signe de tête, m’invite à me con er. Ma vue se brouille
et mes idées se mélangent, je sens le stress monter en moi… Je me permets de fermer les yeux quelques instants pour rassembler mes idées. Quand j’ouvre les paupières, je découvre le regard attendri de mon aîné posé sur moi. Ses yeux sont toujours aussi clairs. Un bleu azuréen qui vous apaise immédiatement et vous rassure. Après une dernière et lente respiration, je choisis d’énoncer simplement mon problème :
— Docteur, je suis folle.
Son visage n’exprime aucun jugement.
— Personne n’est parfait.
— Je suis sérieuse, m’agacé-je. Je pense que je suis schizophrène.
— Ah oui, tu as même posé ton diagnostic ! s’exclame éodore en s’enfonçant dans son siège. Remarque, tu me fais gagner un temps précieux.
— Docteur…
— Écoute, Chloé, poursuit-il d’un ton compatissant. Je te connais depuis que tu es toute petite. Tu ne penses pas que si tu étais schizophrène, je l’aurais vu avant ? Pour être tout à fait honnête, tu me sembles aussi schizophrène que je suis polyglotte.
Voyant ma mine dépitée, le docteur précise qu’il ne parle que le français et se penche vers moi avec sollicitude.
— Et si tu commençais par tout me raconter ? reprend-il.
— Je me sens perdue…
Il est déjà très tard, pourtant il n’a aucune hésitation lorsqu’il répond :
— Eh bien, je vais t’aider à retrouver ton chemin. Raconte-moi ce qui te tracasse.
— Je ne sais même pas par quel bout commencer.
— Par le début, c’est mieux.
— Docteur…
— Je suis sérieux, Chloé, m’interrompt-il. Débute le jour où tu crois que ta prétendue « folie » a commencé. J’ai tout mon temps, tu es ma dernière patiente. Et puis… tu sais bien que personne ne m’attend à la maison.
Les yeux du docteur se ternissent. Il y a vingt ans environ, son unique ls a été emporté par une méningite foudroyante. Tout le village s’est rendu à l’enterrement, c’était terriblement émouvant. J’avais à peine six ans pourtant je m’en souviens encore. Le cabinet était resté fermé durant de longs mois. La femme de éodore, incapable de supporter la douleur de son mari en plus de la sienne, avait ni par partir. C’est à cette époque que mes parents se sont rapprochés de lui, l’invitant régulièrement à déjeuner chez nous le dimanche midi. Et puis, un jour, il a rouvert son cabinet et repris sa vie. Seul.
— Je vais nous commander à manger, propose-t-il en retrouvant sa gouaille. Indien, ça te dit ?
Il détaille un menu déniché au hasard dans le fatras de papiers recouvrant son bureau. Le tri est visiblement un autre de ses points faibles.
— Apparemment, un nouveau traiteur vient d’ouvrir au centre commercial. Coup de chance pour nous, il livre.
— Je n’ai pas faim, mais… merci.
— L’appétit te reviendra probablement quand tu m’auras raconté ce qui te tracasse, m’assure-t-il. Parler requiert de l’énergie. Je vais prendre des menus dégustation. Tu me croiras si tu veux, mais je n’ai jamais mangé indien ! Je t’invite, depuis le temps qu’on ne s’est pas vus.
Je prends sa dernière remarque pour un reproche. Après tout, je l’ai soigneusement évité après mon refus d’aller voir un psychothérapeute. Mal à l’aise, je tente de me justi er :
— Je travaille beaucoup…
— Eh bien, commence par cela !
— Mon travail ? m’étonné-je.
— Eh bien, oui ! Ton poste de che e de rayon semble occuper pleinement ton temps, alors… Parle-m’en.
— Je vais vous tenir éveillé toute la nuit si je commence à vous raconter tout ce qui passe chez BricoRémi.
— Aucun problème, de toutes façons, je suis insomniaque ! J’appelle le restaurant et je suis à toi.
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