Demain se dessine aujourd’hui
Chapitre 23. Je rêvais d’un autre monde…
Chapitre 23
Je rêvais d’un autre monde…
Jeudi 21 novembre, 7 h 15
J’AI RÊVÉ d’Ethan cette nuit. En même temps, le contraire eût été étonnant. Je ne vais pas pouvoir l’oublier si facilement, peu importe ce qu’il a été. Dans mon songe Ethan était assis sur notre banc dans le parc Vascos, son regard perdu au loin. Il semblait porter son attention sur quelque chose, en contrebas, près de la fontaine. Je l’ai observé quelques instants sans qu’il me voie, à quelques mètres de Marcel. J’ai ni par avancer vers lui à pas feutrés, comme lors de notre première rencontre, à l’exception que nos rôles étaient inversés. Lorsque je suis arrivée à sa hauteur, il a tourné son visage vers moi. Son sourire illuminait ses traits ; ils étaient encore plus doux et apaisés que d’habitude. Je me suis assise près de lui, sans rien dire, et j’ai fermé les yeux quelques instants. Lorsque je les ai rouverts, il avait disparu et je me suis réveillée.
Je suis un peu nostalgique ce matin.
J’ai l’impression que éodore a raison : je ne reverrai plus Ethan.
*
* *
7 h 55
Josy m’attend devant l’entrée de service de BricoRémi, une cigarette à la main. Aujourd’hui elle a fait soft niveau vestimentaire : jupe noire et chandail rose. J’espère qu’elle n’est pas malade. Je ne l’ai pas revue depuis hier. Lorsqu’elle m’a dit qu’elle ne voyait pas Ethan au parc, j’ai pour ainsi dire « bugué ». Je l’ai observée, médusée, j’ai regardé le banc vide devant moi et je suis partie sans dire un mot. J’ai pris mes a aires dans mon casier et je suis rentrée chez moi en invoquant une gastro fulgurante. Josy m’a laissé une dizaine de messages pour savoir où j’étais et si on pouvait discuter. Je lui ai renvoyé un simple texto en lui disant que je me reposais et qu’on échangerait ce matin. Adossée au mur et tirant une bou ée de sa clope, elle me tend sa joue pour avoir sa bise du jour, me demandant si Nono va mieux.
— Nonovirus. C’est le nom intello et plus discret pour parler de la gastro, a rme-t-elle, clin d’œil à l’appui. C’est bien pour ça que tu es partie si vite hier midi, non ?
— Oui… En n, non.
Mal à l’aise, je me décide à lui raconter mon rendez-vous chez mon docteur, non pour un nonovirus mais pour une suspicion de schizophrénie. J’ai peur que Josy me dise que mon médecin est aussi timbré que moi. Je l’imagine me conseiller de demander un abonnement groupé dans l’asile le plus proche. Je lui raconte tout de même l’intégralité de ma discussion avec
éodore. Elle m’écoute attentivement sans m’interrompre un seul instant,
ce qui est assez rare pour être souligné. Josy prend ensuite quelques secondes pour ré échir, écrase son mégot par terre avant de le ramasser dans son sachet « recyclop » puis plante ses yeux dans les miens. Triturant les clés dans ma poche de blouson, j’attends son avis telle une sentence à l’issue d’un procès.
— Après tout, pourquoi pas, nit-elle par déclarer simplement en hochant la tête. Peut-être que c’est moi qui ai un problème.
Je ne m’attendais pas à cette déclaration et reste circonspecte. Qu’entend-elle par là ? Entre sa réaction et celle de éodore, je n’y comprends plus rien. Moi qui me pensais folle, je vais nir par croire que tout le monde l’est sauf moi ! Josy véri e que personne ne nous écoute et baisse la voix comme pour me con er le plus grand des secrets :
— Il y a quelques années, alors que nous venions tout juste d’emménager dans notre maison, Jason a commencé à faire des cauchemars. Il ne voulait plus rester seul dans sa chambre et a demandé à dormir avec Marlon. Tu imagines ? C’était le monde à l’envers. Le gosse avait dix ans et il était pourtant très autonome et débrouillard. D’où lui venait cette idée saugrenue de pioncer avec son petit frère ?
— Pourquoi me racontes-tu cette histoire ?
— Tu vas comprendre, m’assure Josy, patiente un peu.
À l’époque, j’avais évoqué le problème avec Albertina qui avait pris très à cœur de m’aider.
— Attends… On parle bien de ta cousine porte de prison ? la questionné-je. Genre… elle a eu de l’empathie pour toi ?
— Oui, et beaucoup. Toi, tu connais la partie émergée de l’iceberg, celle qui glace lorsqu’on la regarde, m’explique Josy très sérieusement. Mais je t’assure qu’Albertina peut se montrer réellement protectrice et bienveillante avec ceux qu’elle aime.
— Si tu le dis…
Josy m’explique qu’Albertina lui a présenté l’une de ses amies, Marianne, une chamane sachant parler aux esprits.
— Et tu l’as crue ? demandé-je, dubitative.
— Sur le coup, bien sûr que non ! s’écrie Josy. Mon deuxième prénom avant cette histoire c’était « sceptique ». J’étais comme saint Lucas, je ne croyais que ce que je voyais.
— Je pense que c’est saint omas, recti é-je discrètement.
— Quoi qu’il en soit, je ne voyais pas de fantôme chez moi. J’ai surtout pensé qu’Albertina avait perdu la tête, sa copine avec. Mais devant la recrudescence des crises de panique de Jason j’ai quand même accepté que Marianne nous aide. Après tout je ne risquais pas grand-chose, elle ne me demandait rien en échange.
— Ne me dis pas qu’elle a allumé des bâtons d’encens chez toi, fumé de l’herbe et prononcé des incantations à mi-voix ?
— Dis donc tu es hyper cliché toi, je te pensais plus ouverte, s’étonne Josy.
— J’avoue…, concédé-je, honteuse. En plus je ne me suis jamais réellement intéressée au sujet, j’ai juste regardé des vidéos parodiques sur le Net.
— Je te charrie mais je comprends parfaitement ta réaction, je pensais pareil que toi à l’époque. Franky allait même encore plus loin et surnommait Marianne « la marabout des morts vivants ». Il n’a jamais voulu la rencontrer, persuadé que c’était un charlatan. Moi, j’étais tellement désespérée par le changement de comportement de Jason que j’ai voulu tenter le coup.
— J’aurais sans doute fait pareil, lui assuré-je. Elle ne t’a pas demandé d’argent ?
— Rien. Elle voulait juste aider Jason et moi par la même occasion. J’ai simplement dû lui fournir une photo de la chambre du gamin pour qu’elle e ectue son « travail ». Ensuite je l’ai laissée faire sans poser aucune question. Elle m’a simplement expliqué qu’elle allait faire un rituel pour tenter d’entrer en contact avec une éventuelle âme perdue chez nous. Je ne lui en ai pas demandé davantage et son rituel, elle l’a fait de chez elle.
— Et…
Et Josy me raconte que les crises de panique de son ls se sont aussitôt arrêtées.
— Un soir, avant de le coucher, j’ai demandé à Jason s’il savait pourquoi il se sentait mieux. Tu sais ce qu’il m’a répondu ?
— Non.
— Il m’a dit : « Il est parti, je n’ai plus peur. »
— Merde alors ! lancé-je tout en sentant un frisson me parcourir le corps. Tu crois qu’il parlait de qui ?
— Franchement, j’en sais rien… mais ça me remue toujours autant d’en parler. Tout ce que je peux te dire c’est que Marianne m’a raconté qu’elle avait bien rencontré une âme perdue dans la chambre de Jason. Elle m’a dit que c’était un jeune homme qui répondait au nom de Dimitri. Elle l’a aidé à rejoindre l’autre monde, celui des morts quoi, et m’a assurée qu’il ne reviendrait plus chez nous.
— Ça che la trouille ton truc…
— Marianne m’a assurée que les âmes perdues n’étaient pas méchantes mais juste égarées, comme il peut nous arriver de l’être dans la vraie vie.
— Merde alors…
— Ça fait deux fois que tu le dis, ma poulette, varie un peu ton vocabulaire. Tu sais bien que j’essaie d’arrêter les gros mots.
Josy me précise que Jason n’a jamais su pour l’intervention de Marianne et qu’il n’a donc pas pu être victime d’un e et placebo. Je reste interdite, sou ée par cette histoire dont je ne sais trop quoi penser. Forcément, je fais le rapprochement avec Ethan en me demandant s’il n’était pas, lui aussi, une âme égarée.
— Jason, termine Josy, hormis le fait d’être un grand blagueur, a vraiment quelque chose d’unique par rapport à ses frères. J’ai du mal à expliquer sa di érence mais c’est comme s’il « sentait » des choses que Franky, ses frères ou moi ne percevons pas. Il a déjà une ouïe et un toucher ultra développés, alors pourquoi pas un genre de sixième sens ? Si ça se trouve, oui, il est capable de « voir » des âmes perdues ou quelque chose de ce type. Et toi aussi.
— Ou alors je me suis fait des lms toute seule et Ethan n’existe que dans mon imaginaire.
— Peut-être aussi… et alors ? Au fond, on s’en fout, non ? Je rejoins complètement l’avis de ton doc. Est-ce qu’on n’est pas un peu tous fous,
nalement ? Toi à parler avec l’invisible, moi qui tente des essais culinaires
plus improbables les uns que les autres, Fabienne avec ses trips écolo à gogo ou encore D’Jojo qui porte une coupe mulet au XXIe siècle ?
— Tu es bête ! m’escla é-je.
— Folle et bête, la totale quoi ! fanfaronne Josy en dansant sur place. Quoi qu’il en soit, je rejoins éodore Machin-chose : on s’en bat le steak de savoir qui est réellement Ethan vu tout le bien qu’il te fait.
— Qu’il me faisait. Il est parti.
— Comment le sais-tu ?
— Je le sens, comme ton ls l’a probablement senti pour Dimitri.
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