Demain se dessine aujourd’hui

Véronique Maciejak · Chapitre 23 sur 42

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Demain se dessine aujourd’hui

Chapitre 18. Un peu de moodboard et ça repart

Chapitre 18

Un peu de moodboard et ça repart

 

Lundi 4 novembre, 11 h 30

JOSY est absente. Encore. Je crois que c’est la varicelle cette fois… Pas pour elle, pour Kevin. Un petit perroquet avec des taches rouges, ce doit être rigolo.

Quoi qu’il en soit je me retrouve sans elle pour déjeuner. J’ai l’impression de replonger dans le passé, à ne pas savoir quoi faire de ma solitude. Au collège je n’avais qu’une seule amie ; lorsqu’il lui arrivait d’être malade, je me retrouvais désemparée sans savoir comment organiser ma journée. J’aime bien que les choses se déroulent comme je les avais imaginées ; les changements de dernière minute, les imprévus, je ne suis pas fan. Ce doit être mon côté perfectionniste-qui-aime-contrôler-et-tout-anticiper qui ressort.

Ethan me dirait probablement de prendre de la hauteur et d’en rire… Soit. Je vais donc aller me chercher des cotillons et sortir un chapeau pointu pour faire la fête. Peut-être devrais-je demander à D’Jonatane et Albertina, la cousine de Josy, de me rejoindre ? Plus on est de fous plus on rit, après tout. Ils sont actuellement en pause avec moi. En n, « avec » moi est un bien grand mot : Albertina a le nez plongé dans un roman russe de mille cinq cents pages et D’Jonatane joue avec son téléphone. Ça ne lui ressemble pas, d’ailleurs. Serait-ce l’annonce surprise de M. Rémi qui lui pèse ?

Vous allez me prendre pour une folle, mais… j’aimerais tenter une approche. Sans les cotillons, évidemment. Je ne sais pas si c’est notre victoire chez Merlin qui nous a rapprochés, notre déception commune, ou s’il me tient simplement à cœur de réussir la mission con ée par Ethan, mais je

nis par me lancer :

— Que penses-tu du fait que le patron ait choisi Mathias pour le remplacer ?

D’Jonatane lève les yeux et me regarde comme si j’étais une extraterrestre. Ce doit être la première fois de l’année que j’essaie d’engager une conversation avec lui.

— Rien.

Le gars esquive, replongeant immédiatement dans son jeu. Candy Crush l’a littéralement hypnotisé. Son ton était sec, limite agressif. Josy a raison : c’est vraiment un trou du cul sans fond, il n’y a rien à en tirer. Pour une fois que j’essayais de communiquer avec lui ! On ne m’y reprendra plus. Ethan et son dé « excitant » ? Tu parles…

En même temps… je ne peux m’empêcher de ressentir de la compassion pour D’Jonatane. L’arrivée de Mathias a dû être un véritable coup de massue. Je me demande même s’il n’a pas créé une poupée à l’e gie de Mathias dans laquelle il pique secrètement des épines pour se venger. Si D’Jonatane est un pro l 3 comme je l’imagine, qui ne croit avoir de la valeur que pour ce qu’il fait, son estime de lui a dû être sacrément égratignée. Mais il ne l’admettra jamais… Trop d’ego. Ou trop de peine. À bien y ré échir, je crois qu’il me touche. Les fêlures qu’il cache me font penser au décès de ma mère que je me refusais d’évoquer. J’aurais envie de lui dire de parler, de crier ce qu’il a sur le cœur, mais je n’ose pas. On s’est toujours cordialement détestés, je ne suis pas la mieux placée pour ça… Je l’observe, les yeux rivés sur son écran, sans savoir quoi faire.

Ma pause est terminée, je vais retourner travailler. Avant de quitter la salle de repos, je me retourne vers D’Jonatane et, dans un élan de spontanéité, lui lance :

— Tu aurais fait un très bon gérant, D’Jonatane. N’en doute pas.

*

* *

Je ne sais pas pourquoi j’ai sorti ça. En n si, je sais : je le pensais, tout simplement. Pour une fois, j’ai dit tout haut ce qui me traversait l’esprit. D’Jonatane va me trouver bizarre… Tant pis. Quelque part, ça m’a fait du bien. Et puis, après tout, moi aussi je le trouve étrange par de nombreux côtés, sa coi ure et sa moustache remportant la palme.

*

* *

Bye bye le rayon outillage, place à la peinture !

Je suis trop contente, c’est l’un de mes rayons préférés. Mon nuancier en poche, je me sens un peu comme la reine du monde. J’adore les couleurs, elles changent la donne et ont un réel pouvoir. Une teinte peut apaiser, stimuler, motiver… Elle n’est donc pas à choisir à la légère. Saviez-vous que Google a choisi de mettre de la couleur partout dans ses locaux ? Mais attention, pas n’importe comment. Les employés de l’entreprise américaine choisissent d’aller travailler dans un bureau en fonction de leur envie du jour. Ils recherchent l’inspiration ? Direction la salle bleue. Ils ont besoin d’être productifs ? Go dans l’open space aux murs rouge vif ! Ceux qui veulent ré échir et prendre de grandes décisions préféreront la salle de réunion jaune. Les couleurs, c’est toute une histoire… Plusieurs livres abordent le sujet. Je suis en train d’en parler avec Philippe quand une cliente m’interpelle :

— J’aurais besoin de vos conseils avisés, mademoiselle.

Mon ego se gon e et je ne peux m’empêcher de sourire. Non, parce que bon, c’est sympa de ranger le rayon et d’indiquer où trouver du papier à poncer, mais utiliser mon savoir-faire pour aiguiller un client dans un projet, ça, c’est vraiment grati ant.

— Je voudrais repeindre mon local de travail, me précise la jeune femme. Je cherche aussi des sièges et un peu de déco. Je viens de m’installer à mon compte comme ostéopathe, ajoute-t-elle non sans une pointe de erté.

— Félicitations, me réjouis-je pour elle. Combien de pièces devez-vous refaire ?

— Deux. La salle d’attente et mon cabinet. J’aimerais en faire des lieux cocooning où les patients se sentent bien. Un truc un peu punchy et sobre à la fois. Je voudrais aussi créer deux ambiances di érentes mais qui s’accordent, évidemment. Je ne sais pas si je suis très claire… En même temps, tout est encore un peu fouillis dans ma tête !

— Et c’est bien naturel : vous partez de rien, tout est à faire. A n d’a ner vos envies, je peux vous proposer la réalisation d’un moodboard pour commencer.

— Un moodboard ?

Le moodboard, que l’on peut traduire littéralement par « tableau d’humeur », est une combinaison d’images (photos, cartes postales, pages de magazine), d’objets, de tissus et parfois de courts textes dé nissant le style visuel que l’on souhaite donner à un projet. De nombreux créatifs utilisent cet outil, designers et publicitaires en tête, a n de dé nir l’identité graphique qu’ils souhaitent apporter à leur produit. Je propose à ma cliente d’en réaliser un en ligne via un logiciel de montages que j’ai installé sur mon poste de travail. Nous passons trois quarts d’heure à sélectionner quelques photos et di érentes textures. Philippe prend le relais pour aiguiller les autres clients du rayon. Je ne sais pas ce qui se passe, mais je constate qu’il va beaucoup moins aux toilettes aujourd’hui. Aurait-il en n trouvé une solution miracle ? J’en serais ravie pour lui.

Le tableau de Mlle Camille est majoritairement composé d’images de nature et d’objets couleur or. Le vert, le jaune et une ambiance écolo sont donc des thèmes qui ressortent. Après une heure passée ensemble à tourner dans les di érents rayons du magasin, son chariot est rempli et son visage re ète sa joie. Elle est ravie, et moi aussi. Quel plaisir de se sentir utile et de mettre ses connaissances à pro t pour aider les autres ! Quant à Philippe, il a assuré comme un chef en restant à son poste non-stop.

*

* *

20 h 30

Je suis déjà chez moi, les pieds bien au chaud dans mes chaussons douillets, un plaid sur mes jambes. Une vraie mémère ! Manque plus que le chat sur les genoux et un tricot dans mes mains pour parfaire le tableau.

J’ai quitté à l’heure ce soir, aucun zèle. Pourquoi donner « trop » si M. Rémi n’en est pas reconnaissant ? Je vais continuer à faire correctement mon travail, sans excès. Le boss n’a vraiment pas été honnête avec D’Jonatane et moi et ça, ça me reste en travers de la gorge.

En parlant de D’Jonatane, j’en ai une bien bonne. Il est venu me parler. En n… il m’a juste dit quelques mots mais ça m’a toute chamboulée, j’en ai même oublié d’aller m’acheter à manger, c’est pour dire ! Au moment de quitter BricoRémi, il m’a interpellée. Je m’attendais à une blague toute pourrie, mais il a fait sobre en me disant simplement :

— Toi aussi, Chloé.

Ethan avait raison : il n’est pas si con nalement.

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