Demain se dessine aujourd’hui
Chapitre 1. BricoRémi
Chapitre 1
BricoRémi
Deux mois plus tôt
Mercredi 18 septembre
LE MERCREDI est un jour calme chez BricoRémi. Il m’arrive souvent d’errer seule dans les rayons à la recherche d’un client désireux d’avoir mon expertise. Sourire jusqu’aux tempes, dos bien droit, démarche assurée, j’essaie d’attraper le regard du moindre badaud. Je ressemble à un pêcheur prêt à ferrer un poisson… Force est de constater que je manque souvent mes prises. Les clients du mercredi sont avertis, pressés et e caces. Ils savent ce qu’ils veulent et n’ont besoin d’aucun renseignement. Ils pénètrent dans le magasin d’un pas vif, entrent dans le bon rayon, jettent rapidement un coup d’œil aux étals et, hop, attrapent l’objet de leur convoitise. Bien souvent, ils ont véri é au préalable que nous avions le matériel en stock.
Je n’aime pas trop passer mon mercredi au travail ; je ne me sens pas très utile ce jour-là. Et, surtout, Josy est absente. Elle s’occupe de ses trois ls âgés de sept, quatorze et dix-sept ans. Josiane, quarante-deux ans, est une amie dèle, de celles qui mettent du pep’s dans votre quotidien. Elle a seize ans de plus que moi, c’est une mère de famille aguerrie et le petit grain de folie de BricoRémi. Ce sont peut-être ses enfants qui la maintiennent si alerte. Tout le monde s’accorde à dire que ses deux aînés sont « attachiants » : ils débordent d’amour autant que d’envie de faire des conneries. Leur imagination paraît sans limites et taquiner les adultes semble leur apporter un bonheur incommensurable. Josy ne compte plus ses convocations au lycée. Marlon et Jason me font un peu penser aux jumeaux dans la saga Harry Potter, Fred et George Weasley. Qui sait si ces deux fripons n’ouvriront pas leur boutique de farces et attrapes eux aussi ? En attendant, Josy revient épuisée chaque jeudi. Je l’entends jurer dans les vestiaires : « Ces gamins me tuent. C’est décidé, je vais me remettre à 100 % ! » Heureusement, elle peut compter sur son mari. Frank, alias Franky, tourneur dans une entreprise de métallurgie, est un véritable papa poule. On peut dire qu’ils forment une belle équipe tous les deux. Ils réussissent même à s’octroyer une sortie en amoureux tous les quinze jours. Et où vont-ils à votre avis ? Suivre des cours de… danse country ! Il faut savoir que Josy et Franky sont un peu les Fiona Murray et Melvin van
Boxtel1 de Barré-les-Douces. Ils rencontrent un certain succès lors des spectacles de n d’année de leur club. J’ai rarement rencontré un couple aussi fusionnel et attentionné l’un envers l’autre.
J’espère que moi aussi, un jour, j’aurai mon Franky. En tout cas, j’ai déjà trouvé ma Josy et ça, c’est un merveilleux cadeau. C’est la seule véritable amie sur laquelle je puisse compter. J’avais quelques bons potes au lycée mais je n’ai pas su entretenir le lien. Les SMS, les appels durant des heures, je n’y arrive plus. Je n’ai même pas de compte Snapchat, c’est dire. Je n’ai plus aucun contact au village, tous les jeunes de mon âge ont déserté les lieux dès qu’ils en ont eu l’occasion. Faut dire qu’à part le centre commercial et l’église Sainte-Capucine, il n’y a pas grand-chose ici. Je serais probablement partie, moi aussi, si… si la vie avait été di érente.
Mais alors je n’aurais jamais rencontré Josy ni la touche de couleur qu’elle met dans ma vie. Et, surtout, je n’aurais pas pu apprendre d’elle. Car pour moi qui déteste le con it, passer mes journées à ses côtés est un dé permanent.
Josy est la caissière en chef de BricoRémi. En n, son appellation exacte est « Che e des hôtes.ses de caisses » mais Josiane, elle, elle s’en fout du titre, ça l’énerve même. Avant, elle était femme de ménage dans une maison de retraite. Le jour où le directeur lui a dit qu’elle était devenue technicienne de surface, elle a failli se « pisser dessus » tellement elle riait (c’est elle qui me l’a dit, je ne fais que la citer). Elle a demandé si son salaire allait augmenter autant que son titre pompeux. Quand on lui a répondu que non, elle a moins rigolé et s’est barrée. Elle est comme ça ma Josy : entière et directe. Et c’est ainsi qu’elle a débarqué chez BricoRémi un samedi matin, il y a maintenant quinze ans, alors que le centre commercial venait juste d’ouvrir ses portes.
Tout en elle est bruyant, mais joyeusement bruyant. Sa voix, sa démarche mais aussi les innombrables breloques qu’elle porte autour de ses poignets et qui s’entrechoquent à chaque fois qu’elle tape sur sa caisse. Josiane est « haute en couleur », comme on dit, et ne laisse personne indi érent. C’est un peu l’âme de BricoRémi et le boss le sait bien. Mine de rien, elle amène énormément de clientèle avec sa gouaille. Et puis, à sa caisse, ça papote et ça se raconte les derniers potins du village. BricoRémi est un microcosme où les habitants de Barré-les-Douces et des alentours aiment venir se retrouver. Il arrive que des petits vieux viennent acheter un tournevis ou un sachet d’écrous juste pour échanger avec elle.
Il faut dire qu’elle a une façon de parler bien à elle qui la rend encore plus attachante. Elle s’emmêle souvent les pinceaux, et ses phrases sont parfois de véritables mots échés ! Elle est aussi la reine des expressions remaniées, à l’insu de son plein gré comme dirait l’autre. Bref, Josy est unique en son genre et je suis ère d’être son amie.
On s’arrange toujours pour partager notre pause-déjeuner. Comme on n’occupe pas le même poste, cela ne dérange pas M. Rémi. Je m’achète une pasta box au restaurant d’à côté alors qu’elle se mitonne des petits plats maison au goût discutable qu’elle réchau e au micro-ondes dans la salle de repos. Un jour, elle a même revisité les lasagnes de sa grand-mère avec de la purée de betterave…
On ne mange jamais à l’extérieur car M. Rémi aime nous savoir au magasin « au cas où ». Il craint qu’un bus rempli de bricoleurs amateurs arrive sur le temps de la pause-déjeuner. Nous devons donc tous nous tenir disponibles ; M. Rémi a même ajouté une clause dans notre contrat à cet e et. Je me suis sentie comme le président de la République lorsque je l’ai signée. C’est tout de même très valorisant de se savoir indispensable dans son travail !
Fut un temps, M. Rémi avait même envisagé qu’on reste disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il voulait être la première enseigne de bricolage en France à appliquer ce principe. Heureusement pour nous, la direction du centre commercial avait trouvé ce projet ubuesque avec un intérêt économique inexistant. Elle voyait mal les clients se bousculer à 3 heures du matin pour acheter six clous et trois vis. M. Rémi, lui, voulait simplement répondre à la demande, vous savez… « au cas où ». Résultat des courses, nous sommes ouverts six jours sur sept de 8 h 30 à 20 heures, et tenus d’être disponibles à tout instant.
Sauf le mercredi. Ce jour-là, nous avons l’autorisation exceptionnelle d’aller manger à l’extérieur. J’en pro te d’autant plus que D’Jonatane a sa pause en même temps que la mienne et qu’il déjeune dans la salle de repos. Oui, D’Jonatane avec un D’, un e mais sans h. J’imagine que ses parents ont voulu la jouer cool. Dommage pour lui ! Cela dit, j’ai du mal à compatir… Il est à l’arrogance ce que la cérémonie des Césars est au cinéma français : la consécration suprême. Avant de travailler pour BricoRémi il était commercial chez Facom, l’une des meilleures marques d’outillage à main chez qui M. Rémi se fournit. La première fois que le boss me l’a présenté, il m’a lancé : « J’étais le n° 1 des vendeurs dans ma boîte, avant. » Le ton était donné. Le mec est obsédé par les chi res, la performance et aime se mettre en avant, tout le temps. Autant vous dire qu’entre lui et moi il y a tout un monde. Je suis plutôt du genre à travailler dans l’ombre : je suis convaincue que si je suis su samment bosseuse, on me remarquera. Alors que dès que D’Jonatane a les prémices d’une bonne idée, vous pouvez être sûr que tout BricoRémi est au courant. Je m’en mé e comme de la peste : c’est le genre à s’arranger avec la vérité si ça peut lui permettre de briller.
C’est comme ça que j’ai pris l’habitude de sortir déjeuner le mercredi. J’ai toujours le même rituel. Après avoir quitté le magasin vers midi, je longe les boutiques de la galerie en direction de la porte B et là, juste avant de sortir, je m’arrête chez Okiwu, le traiteur japonais. Je me prends des makis, des yakitoris ou encore des sashimis, tout dépend de mon humeur et de ma faim. C’est ma petite dose d’imprévu de la semaine (la seule). Puis, avec mon pique-nique et mon thermos de thé sous le bras, je sors. Il est alors environ 12 h 15. Je discute parfois quelques minutes avec Amine, le vigile de l’entrée B. En n, discuter est un bien grand mot. Disons plutôt qu’on s’échange deux ou trois phrases de convenance. Il me faut ensuite sept minutes pour traverser le parking et rejoindre le parc Vascos. Je m’assois généralement près de la fontaine, en plein cœur du jardin. L’air y est frais et je trouve toujours un banc libre pour déjeuner au calme. Toujours… Sauf aujourd’hui.
1. Mégastars lors du championnat mondial de danse country en 2014.
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