Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition
Chapitre 14
L’adresse que Devereau Webb m’avait donnée menait à une rue à la limite de la banlieue est de Londres. Au cours du dîner, la conversation était restée légère, et j’avais senti qu’il se détendait un peu après sa terrible journée, mais l’ambiance changea du tout au tout lorsque nous payâmes l’addition et quittâmes le restaurant. Dans l’habitacle miteux de Tallulah, l’air était chargé d’une sombre agitation, et je remarquai que Lukas serrait et desserrait les poings compulsivement.
Bien qu’il y ait des cellules à la Brigade Para, elles étaient en mauvais état et n’étaient plus adaptées à y enfermer qui que ce soit. Si l’homme qui vivait à cette adresse était le même que celui de la vidéosurveillance, il faudrait que je l’embarque au poste de police le plus proche pour l’interroger – et pour l’inculper de son crime. J’avais déjà prévu le coup et appelé le poste pour les prévenir. Si on parvenait à arrêter notre homme, ils nous enverraient deux agents en uniforme qui nous rejoindraient chez lui. Je ne savais pas comment ils réagiraient à la présence de Lukas, mais ça ne servait à rien de s’en préoccuper à l’avance.
— Ce n’est peut-être pas lui, rappelai-je en descendant de la voiture.
Lukas garda les yeux fixés droit devant.
— Je sais.
— Et si c’est lui, il faudra qu’on soit prudents. On n’est pas à Soho, Lukas. Nous devons obéir à la loi. Je risque d’avoir de sérieux ennuis si quelqu’un découvre que je vous ai fait venir avec moi. Autrement dit, il faut que vous fassiez exactement ce que je vous dis.
— Je comprends.
— Vous devrez rester dans la voiture.
Il tourna vivement la tête vers moi.
— Ça ne faisait pas partie de notre marché.
— Si je ne respecte pas les règles, il risquerait d’être relâché pour vice de procédure.
Lukas marmonna quelque chose dans sa barbe.
— Lord Horvath…
— Stop, coupa-t-il, ses yeux noirs rivés aux miens. Ne m’appelez pas Lord Horvath. À moins que les circonstances ne changent, je ferai ce que vous me dites. Je resterai dans la voiture.
Les circonstances ?
— Lukas, commençai-je.
— S’il vous fait du mal ou qu’il essaie de s’enfuir, expliqua-t-il, vous ne pourrez pas m’obliger à rester là et à regarder.
— Très bien, cédai-je. Mais gardez votre calme et restez ici tant qu’il ne se passe rien du genre.
L’expression de Lukas ne changea pas d’un pouce.
— Vous avez ma parole.
Je sentis un peu de tension me quitter. Malgré la façon dont il cachait ses émotions, je savais que Lukas était à fleur de peau ; mais il tiendrait sa promesse. C’était un homme d’honneur. Je hochai la tête et défis ma ceinture de sécurité avant de sortir.
— Tiens-le à l’œil, Tallulah, murmurai-je.
Puis je redressai les épaules et me dirigeai vers la porte d’un pas assuré.
La maison était petite, dans le style victorien, et mitoyenne de ses voisines. À en croire l’endroit où nous étions, et les maisons de briques rouges similaires qui bordaient toute la rue, c’était probablement un endroit où habitaient les cheminots autrefois. Deux fenêtres au rez-de-chaussée, deux fenêtres à l’étage, et un petit jardin à l’arrière. Même à l’époque où ça avait été construit, ça n’avait probablement pas beaucoup de cachet. Quand on était un criminel, qu’on ne faisait pas partie du réseau de Devereau Webb et qu’on voulait se cacher à la vue de tous, c’était l’endroit parfait.
Je m’arrêtai à l’extérieur et observai la maison. Les rideaux étaient tirés, mais une lumière était allumée à l’intérieur. Tant mieux. Avec un peu de chance, ce serait terminé en quelques secondes.
Je jetai un regard à Lukas qui, fidèle à sa parole, était resté à l’intérieur. Puis je me penchai et frappai sèchement à la porte. On y était.
Les rideaux de la pièce principale tressaillirent. Je me rapprochai de la porte afin que la personne à l’intérieur ne puisse pas m’apercevoir. La dernière chose que je voulais, c’était qu’il prenne peur et s’enfuie avant que je ne puisse l’identifier de façon positive. Au lieu d’être rassurés quand ils voyaient la police, certains civils avaient la réaction opposée et cédaient à leurs instincts de fuite, qu’ils aient fait quelque chose de mal ou non. Lorsque j’étais encore à l’Académie, on nous avait dit que tant que la police ne venait pas frapper à notre porte tard le soir, il était impossible de savoir comment nous réagirions.
Les rideaux s’agitèrent à nouveau, puis il y eut un bruit sourd. Un instant plus tard, j’entendis des pas qui approchaient de la porte. Excellent. Je croisai les doigts.
Je perçus le cliquetis d’une clé dans la serrure. J’attendis patiemment jusqu’à ce que la porte s’entrebâille et qu’une voix d’homme méfiante lance :
— Oui ? Qui est là ?
Je ne parvenais pas à voir la tête de l’homme qui parlait. Il était derrière la porte et la lumière du couloir était éteinte. Je ne parvenais qu’à distinguer sa silhouette, et j’avais besoin de plus que ça pour confirmer que c’était bien notre bonhomme.
— Bonsoir, M., dis-je poliment. Je suis l’inspectrice Emma Bellamy. J’aimerais bien vous poser quelques questions, si ça ne vous dérange pas.
— Maintenant ? Il est plus de vingt-et-une heures !
C’est pour mieux te prendre par surprise, pensai-je.
— C’est important.
J’entendis un profond soupir, puis la porte s’ouvrit davantage. Au même moment, il alluma la lumière du porche. Je clignai des yeux : elle était aveuglante et je l’avais droit dans les yeux, ce qui m’empêchait de distinguer quoi que ce soit.
— M., dis-je, vous pourriez éteindre la lumière ?
— Je veux voir vos papiers.
Je fouillai mes poches pour sortir ma carte de police et la levai en l’air.
— Si vous éteignez la lumière…
— Vous êtes seule ? demanda-t-il.
Il y eut un instant de silence, puis il ajouta :
— Attendez… Cette voiture… C’est Lord Horvath, là-bas ? Le vampire ?
— M., dis-je d’une voix à présent tendue, je vais vous demander d’éteindre la lumière.
Je levai le bras pour me protéger les yeux, mais ça ne changea rien ; je ne voyais toujours pas ses traits. Mais il avait reconnu Lukas, et ça en disait long. Peu de gens en dehors de la communauté des paras parvenaient à associer son nom à son visage.
La voix de l’homme changea de manière significative.
— Eh bien, eh bien, dit-il d’un ton très satisfait. On peut dire que c’est une surprise.
Une seconde plus tard, il me claqua la porte au nez. Je lâchai un juron.
— M. ! appelai-je à travers la porte fermée. Revenez !
Ça ne servait à rien. Lukas était déjà sorti de Tallulah et me rejoignait. Je serrai les dents et bondis en l’air, utilisant mon coude pour frapper la lampe au-dessus de la porte et casser l’ampoule. Tandis que ma vision se rétablissait, j’enfonçai la porte avec mon épaule pour essayer de l’ouvrir.
Lukas passa devant moi comme une flèche, la jambe levée. Il lui donna un coup de pied et la porte fut projetée en arrière, le bois brisé. Derrière, il y eut un énorme fracas.
— Il s’enfuit ! grognai-je.
Je me précipitai dans la maison et jetai un regard à la pièce à ma gauche. La télévision était allumée, mais il n’y avait personne. Dans mon esprit, il n’y avait pas le moindre doute : l’homme, qu’il soit notre coupable ou non, s’était enfui par l’arrière. Il devait y avoir une deuxième entrée.
Je traversai le couloir morose et entrai dans une petite cuisine, dans laquelle j’aperçus immédiatement une porte vitrée. Elle était fermée à clé. Je fus impressionnée par le calme de cet homme, qui avait pris le temps de fermer derrière lui alors qu’il était en train d’échapper à la police. Peu de gens étaient aussi lucides quand ils étaient sous pression. Ça ne fit que me convaincre davantage qu’il s’agissait effectivement de l’inconnu qui avait agressé Moira et causé sa mort par inadvertance.
— Reculez-vous, ordonna Lukas.
Je fis ce qu’il me demandait. Avec calme, mais efficacité, il souleva une lourde plante en pot et la jeta par la porte. La vitre se brisa. Je bondis et enlevai les débris pour que nous puissions avoir accès au jardin et poursuivre l’homme.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Ted ? Tout va bien ? cria un voisin.
— Police ! hurlai-je. Appelez les secours !
J’entendis quelqu’un marmonner « merde ! », puis plus rien. J’espérais que la personne était au téléphone, mais je n’avais pas le temps de m’en assurer ; j’étais déjà lancée à la poursuite de ma cible, Lukas sur mes talons.
Il n’y avait pas de sortie au fond du jardin ; l’homme avait dû grimper par-dessus la barrière. Il avait l’avantage : il connaissait le terrain. Mais ce n’était pas un vampire, et il ne possédait pas de pouvoirs surnaturels.
Lukas me dépassa et sauta par-dessus la barrière comme si elle n’existait pas. J’étais à moins d’un mètre derrière lui, en train de l’escalader. Quand j’arrivai de l’autre côté, je me rendis compte que nous étions dans une allée étroite qui courait entre deux rangées de maisons. L’allée était envahie par la végétation, bourrée de mauvaises herbes, et il n’y avait aucun signe de notre cible.
Lukas leva la tête et inspira profondément. Il ne possédait pas l’odorat parfait d’un loup-garou, mais il était tout de même plus doué pour renifler une piste qu’un humain normal. Il plissa les yeux et fit un signe de tête vers la gauche.
— Par là, cracha-t-il.
Nous commençâmes à courir. Lukas allait plus vite que moi ; il survolait carrément le chemin. En dépit de ma force physique augmentée, je ne pouvais pas aller aussi vite que lui. Mais je fis de mon mieux et accélérai encore le pas, tout en écrasant quelques pissenlits sur ma route.
En quelques secondes, Lukas était arrivé au bout du chemin. Il regarda à droite et à gauche, à l’affût de notre cible, puis il revint vers moi. Ted, si c’était bien son nom, n’était pas parti vers la rue ; il avait sauté dans le jardin de quelqu’un d’autre. À présent, il fallait qu’on découvre lequel.
— Son odeur ? demandai-je.
— Je l’ai perdue, répondit Lukas en serrant les poings de frustration. Il y a trop d’odeurs qui se mélangent.
Merde. Je grognai et observai les jardins. Lukas pencha la tête, aux aguets, cherchant à entendre un bruit suspect. Je lui jetai un rapide regard avant de détourner la tête.
Une minute. Il y avait quelque chose, là.
Je courus sur quelques mètres jusqu’à arriver devant une barrière de bois, et me penchai pour l’examiner plus attentivement. Il y avait une trace de main boueuse, encore humide. Je sautai et attrapai le haut de la barrière pour pouvoir regarder à l’intérieur du jardin. Là, plantées dans le sol, à côté d’un rosier, se trouvaient deux lourdes traces de pas. Quelqu’un avait sauté de la barrière et atterri pile ici. Ça ne pouvait être que lui.
Tout en me hissant par-dessus, je fis signe à Lukas de venir et lui indiquai également de rester silencieux. Ce serait plus facile d’attraper notre cible s’il ne se rendait pas compte qu’on était juste derrière lui. Le silence était plus important que la rapidité, dans ce cas de figure. Lukas hocha la tête, puis je sautai à mon tour dans la terre, où je laissai mes propres empreintes. Une seconde plus tard, il était à côté de moi, aussi souple et agile qu’un chat.
Le jardin appartenait à une autre maison, haute de deux étages, mais elle avait à l’arrière une double porte-fenêtre plutôt qu’une simple porte vitrée et elle n’était pas accolée à la maison voisine. Les rideaux étaient tirés, mais je voyais de la lumière et j’entendais des voix étouffées derrière. Si Ted connaissait bien ses voisins, il aurait pu frapper à la fenêtre et se cacher chez eux. Mais ce ne serait qu’une option temporaire, et il ne semblait pas que la famille à l’intérieur ait dû subitement héberger un invité surprise. Lukas et moi fîmes volte-face pour fouiller les ténèbres à la recherche d’indices. Nous aperçûmes la porte dérobée sur la barrière au même moment. Je l’examinai : le loquet était enlevé. Il était parti par là.
La petite ruelle sur le côté de la maison menait à une autre rue résidentielle en tous points semblable à la première, qui s’incurvait du côté droit. Je plissai les yeux et lâchai une exclamation discrète avant de me pencher, tout en attrapant le bras de Lukas pour qu’il se baisse aussi. Plus loin, de l’autre côté du trottoir, se trouvait la silhouette titubante d’un homme qui semblait boiter. Il n’y avait personne d’autre.
Tout en restant baissés, nous avançâmes discrètement pour le rattraper. Notre cible disparut momentanément au coin de la rue. Je la traversai pour rester à bonne distance derrière lui, tandis que Lukas continuait en accélérant le pas. Sans même nous concerter, nous étions en train de le prendre en tenaille.
Lorsque j’arrivai finalement au coin et que je vis ce qu’il y avait devant moi, je sus que notre Teddy n’avait pas la moindre chance. C’était une impasse ; moins de cent mètres plus loin, une rangée de garages bloquait la route, et notre homme se dirigeait droit vers l’un d’entre eux. Il pensait sans doute qu’il nous avait semés.
Il y eut un bruit métallique lorsque la porte du garage se referma derrière lui. Je pris de la vitesse et rejoignis Lukas, qui me jeta un regard triomphant.
— Avant toute chose, assurons-nous qu’il n’y ait pas de deuxième sortie, murmurai-je en approchant des garages.
Lukas secoua la tête.
— Il y a un mur élevé qui bloque le passage par l’arrière. Et pas de sortie sur le côté parce que les autres garages sont mitoyens. Le toit est plat, mais il n’y a pas de velux. Il est là-dedans, et il est piégé.
Je m’autorisai un petit sourire.
— Restez ici, dis-je, et je…
Je n’avais même pas fini ma phrase que Lukas se dirigeait déjà vers l’entrée.
— Eh ! lançai-je.
— Il s’est enfui, dit-il simplement. Je refuse que ça se reproduise.
Je lâchai un juron, puis courus le rejoindre avant qu’il n’atteigne la porte du garage. Rien n’avait changé : j’étais toujours l’inspectrice de police et le fameux Ted était toujours un humain, ce qui voulait dire qu’il était sous ma juridiction. Pas celle de Lukas.
Celui-ci tirait déjà sur la ficelle pour que la porte du garage se soulève.
— Police ! m’exclamai-je pour asseoir mon autorité. Rendez-vous immédia…
Avant que j’aie pu finir ma phrase, il y eut un flash aveuglant, un bruit de détonation, et je tombai par terre.
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