Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition

Chapitre 4

 

Je garai Tallulah juste devant le bâtiment de la Brigade Para et sortis d’un bond. La petite Mini violette était en bien meilleure condition que quand j’avais hérité d’elle. Ses vitres étaient à présent toutes intactes et elle était beaucoup plus propre. Elle avait même eu une bonne vidange et elle avait passé le contrôle technique.

Mais je n’étais pas sûre que ça fasse une grande différence en ce qui concernait la voiture elle-même. Je commençais à penser qu’elle avait une volonté propre et qu’elle était toujours vexée que je ne sois pas Tony, son précédent propriétaire. Parfois, ses freins étaient un peu branlants, et lorsqu’il avait plu la semaine précédente, ses essuie-glaces avaient obstinément refusé de fonctionner. Le garagiste à qui j’avais parlé m’avait assuré qu’elle était en parfait état et que je m’imaginais des choses, mais je n’étais toujours pas convaincue.

C’était vraiment par respect pour la mémoire de Tony que je la conservais, mais ses jours étaient comptés. Tout de même, je tapotai amicalement le capot en passant devant. Je ne voulais pas que Tallulah sache à quoi je pensais. Cinq semaines en tant qu’inspectrice de la Brigade Para, et je commençais à traiter une voiture qui avait sa place à la casse comme si c’était un être humain... J’étais curieuse de voir ce que ça donnerait lorsque j’y aurais passé cinq ans.

Je fis un signe de la main à Max, le gentil portier qui travaillait à l’hôtel d’à côté, puis j’ouvris la porte principale du bâtiment. Et je restai bouche bée. Mon premier instinct fut de mettre les mains devant ma tête pour me protéger, même si ça ne m’aurait pas servi à grand-chose dans ce cas précis. Pas alors qu’un satyre se tenait à un mètre de moi, une arbalète chargée pointée sur ma tête.

— Boum, dit-il doucement, tandis que ses longues oreilles recouvertes de duvet doré et pointant vers le haut se mirent à frémir.

Je jetai un regard noir à Kennedy. Je l’avais déjà croisé plusieurs fois depuis notre première rencontre dans un bar de loups-garous, alors que je traquais l’assassin de Tony. J’appréciais sincèrement le satyre alcoolique, mais je n’aimais pas être accueillie de cette façon, et surtout pas sur mon propre territoire.

— Je peux savoir ce que tu fiches ?

— Je prouve une théorie, répondit-il avec un sourire sympathique.

Je baissai les mains et serrai les poings.

— Quel genre de théorie ?

— Le genre de théorie selon laquelle tu pourrais te faire tuer si tu ne te protèges pas un peu mieux que ça.

Incroyable.

— C’est Lukas qui t’a envoyé, c’est ça ?

— Si par Lukas, tu veux dire Lord Horvath, alors oui, c’est lui, répondit Kennedy.

Je passai une main dans mes cheveux, irritée.

— C’est toi, le para qui était là pour me voir ?

— C’est moi, dit-il, toujours en souriant.

— Tu n’es pas ici pour signaler un crime ?

— Non.

Son sourire s’élargit, et il continua :

— Je suis ici pour t’apprendre de nouveaux talents.

— Merci pour ton aide, dis-je en levant les yeux au ciel, mais je n’ai pas le temps.

Il haussa un sourcil.

— Tu n’as pas le temps d’apprendre à te protéger ? Inspectrice Bellamy, je m’attendais à mieux de votre part, dit-il avant de baisser l’arbalète. Viens, Emma.

Je sentis des picotements me parcourir la nuque.

— Tu peux essayer autant que tu veux d’utiliser mon vrai nom pour me contraindre, Lee Oswald, dis-je sèchement en utilisant son vrai nom en retour, mais ça ne marchera pas.

L’expression de Kennedy ne changea pas.

— Je vérifiais quelque chose, c’est tout. Tu sais, ce n’est pas très malin d’avouer tous tes secrets. Tu ne sais pas encore si tu peux avoir confiance en moi.

— En effet, répondis-je d’un ton ferme. Mais j’ai confiance en moi. Merci de proposer de me donner des cours, mais je m’en sortirai toute seule.

— Certains disent que la vraie victoire, c’est de faire plier son adversaire sans se battre, mais malheureusement, on m’a interdit de me contenter d’une réponse négative.

Je serrai les dents.

— Écoute, Kennedy, je...

— Je t’ai libéré une heure dans ton emploi du temps, lança Liza derrière le satyre. Il est tout à toi.

Je comptai jusqu’à dix dans ma tête. Puis je songeai que ça ne servait à rien de résister à ce point, surtout que j’avais vraiment besoin qu’on m’aide à apprendre à manier une arbalète. Quant à savoir s’il était préférable que l’aide en question me vienne d’un satyre imbibé de whisky avec un penchant pour la philosophie, ça, ça restait à déterminer.

— Très bien, rétorquai-je. Mais seulement pour une heure. J’ai des choses à faire.

Kennedy mit la main dans la poche intérieure de sa veste en cuir et en sortit une flasque en argent frappée d’un monogramme. Il dévissa le bouchon et prit une longue gorgée.

— Excellent, dit-il enfin. On va bien s’amuser.

***

Kennedy avait déjà fait de la place au troisième étage, là où toutes les armes (ou plutôt les antiquités) de la Brigade Para étaient entreposées. Il avait même monté un mannequin et l’avait placé au centre de la salle, pour l’utiliser comme cible pendant les exercices. Je regardai autour de moi alors qu’il me tendait l’arbalète.

— Montre-moi ce que tu peux faire.

Avec un soupir, je fis ce qu’il me demandait ; je vérifiai l’arbalète et m’assurai que la sécurité était enlevée et que le carreau était bien enclenché. Puis je la soulevai et plissai les yeux en regardant la cible.

— Attends, dit Kennedy.

— Quoi ?

— Ton angle est mauvais. Si tu tires maintenant, le carreau va traverser la vitre, voler dans la rue et risquer de tuer quelqu’un par accident. Je crois que tes copains flics n’apprécieraient pas trop.

— Comment tu peux déterminer l’angle de là où tu te trouves ?

— Ça fait longtemps que je fais ça. Tu serais surprise.

Je lâchai un grognement – peu de choses me surprenaient, ces derniers temps. Je réajustai l’arbalète et plissai les yeux à nouveau.

— Attends, coupa-t-il.

— L’angle est encore mauvais ? demandai-je.

— Non, dit-il. Ce n’est pas l’angle. Tu ne tueras pas d’innocents passants, mais tu ne toucheras pas non plus le mannequin.

Il m’observa en tournant autour de moi. Exaspérée, je commençai à baisser l’arbalète. Kennedy secoua la tête.

— Ne bouge pas, m’ordonna-t-il. Garde ta position.

— C’est vraiment nécessaire ?

— Chut. Tu parles trop.

Ce n’était pas vrai du tout, mais ce n’était pas en me disputant avec lui que j’allais améliorer ma posture, aussi décidai-je de lui obéir et de me taire. Le plus important, c’était de me débarrasser de cette corvée le plus vite possible.

— Dis-moi, Emma, est-ce que tu fais du sport ?

Je ne voyais pas le rapport avec ce qu’on était en train de faire.

— Je vais courir plusieurs fois par semaine, répondis-je. Je n’ai pas le temps de faire autre chose.

— Tu soulèves des poids ?

— Non.

— Mmh, dit Kennedy en se grattant le menton et en continuant à tourner autour de moi. Intéressant.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est intéressant ?

— Tu t’es entraînée avec l’arbalète ?

— J’ai essayé, dis-je en haussant les épaules, mais je n’ai pas trop eu le temps.

— Tu t’es déjà entraînée avec cette arbalète ?

Je baissai les yeux pour l’examiner.

— Non. Celle que j’utilisais était d’une couleur différente, dis-je avant de plisser les yeux. Pourquoi ? Quelque chose ne va pas avec celle-ci ?

— Non, rien du tout.

— Kennedy…

Il m’adressa un sourire en coin.

— Elle pèse presque dix kilos. C’est assez lourd pour une arbalète, et sans vouloir t’offenser, tu es plutôt menue. Mais tu l’as soutenue en l’air pendant plusieurs minutes sans broncher. Tu es plus forte que tu n’en as l’air.

Surprise, je baissai de nouveau les yeux vers l’arbalète. Elle ne me semblait pas lourde du tout. Je l’observai d’un bout à l’autre, puis je me figeai et relevai la tête vers l’emplacement vide au mur où elle était certainement pendue, et un drôle de frisson me parcourut.

J’avais déjà tenu cette arbalète dans les mains auparavant. La première fois que j’étais entrée dans cette pièce, c’était la toute première que j’avais essayée. J’avais à peine été capable de la soulever plus de quelques secondes avant d’être obligée de l’abandonner et d’en prendre une plus légère. J’observai mes biceps, dubitative.

— Tout va bien ? demanda Kennedy.

— Oui, dis-je en essayant de me reprendre. Tout va très bien.

Il m’observa encore un instant, puis décida de ne plus parler de ma capacité à soulever des poids.

— J’imagine que tu as déjà entendu parler de la théorie des dix mille heures ?

— Bien sûr. Passez dix mille heures à pratiquer quelque chose, et vous deviendrez un expert. Sauf que je n’ai pas dix mille heures devant moi.

— Ce n’est pas une question de temps, répondit Kennedy. C’est une question de concentration. Ne crains pas la personne qui a pratiqué dix mille coups une fois, mais crains la personne qui a pratiqué le même coup dix mille fois.

— Qui a dit ça ? demandai-je. Sun Tzu ?

— Bruce Lee, répondit Kennedy en souriant avant de m’observer des pieds à la tête. En temps normal, on passerait les premières semaines à s’entraîner à charger et à armer l’arbalète.

— Les premières semaines ? couinai-je.

Il me prit l’arbalète des mains et la désarma.

— En temps normal, j’ai dit. Mais il faudra que tu apprennes à te protéger beaucoup plus rapidement que ça. On va quand même se concentrer sur les bases, mais ce sera à toi de t’entraîner pendant dix mille heures. Tu ne deviendras jamais vraiment bonne à l’arbalète, sinon.

Je fis le calcul dans ma tête. Dix mille heures, c’était plus de quatre cents jours ; je n’avais vraiment pas le temps de les passer à m’entraîner à tirer à l’arbalète. Mais je comprenais ce que Kennedy voulait dire ; si je voulais utiliser cette arme, ce qui était mon droit en tant qu’inspectrice de la Brigade Para, j’allais devoir m’exercer.

— OK.

Je baissai l’arbalète vers le sol, mis mon pied dans l’étrier, tirai sur la corde et l’armai à nouveau. Kennedy hocha la tête d’un air approbateur et j’essayai de ne pas être trop fière de moi-même. Après tout, ça, je l’avais appris toute seule.

— Le faire à mains nues comme ça, c’est ce qu’il y a de plus rapide. Pour plus de précision, il faudrait armer l’arbalète à chaque fois que tu tires, même si ce n’est pas forcément nécessaire. Quand tu te fais attaquer, c’est compliqué d’y arriver, mais c’est bien de s’entraîner pour développer les bases.

Je jetai un regard morose à mes doigts. J’allais finir avec la peau en sang.

— Je peux porter des gants ?

— Tu mets des gants, d’habitude ?

— Non.

— Dans ce cas, non, tu ne peux pas. Tu auras vite de la corne, ne t’inquiète pas.

Il sortit un chronomètre de sa poche et ajouta :

— Réessaie. Cette fois, je te chronomètre.

Oh, bon sang.

***

Kennedy et moi passâmes plus d’une heure à nous entraîner. Il ne m’autorisa pas à tirer de carreaux ; tout ce que je pouvais faire, c’était armer et désarmer, armer et désarmer, encore et encore et encore. À la fin du cours, j’avais mal aux bras et j’avais la peau des doigts rougie, mais j’avais fait des progrès. C’était plus satisfaisant que ce que j’imaginais.

— À quelle heure tu commences le travail, d’habitude ? demanda-t-il après m’avoir indiqué que je pouvais poser l’arbalète et me reposer.

— Vers quatorze heures, dis-je. Mais personne ne vérifie vraiment.

Avec les paras, le plus gros de mon boulot était terminé lorsque la nuit tombait.

— Très bien, dit-il. On se retrouve ici à midi demain. Ça nous donnera deux heures pour continuer.

Je levai la tête et croisai son regard.

— D’accord. Merci, Kennedy.

— Ravi de t’aider.

— Vraiment ? demandai-je sans détour. Qu’est-ce que tu y gagnes ?

Il m’adressa un sourire.

— Tu vas rester ici pendant un bon moment, alors je préfère autant que tu n’aies pas la gâchette facile. Un carreau d’arbalète bien tiré est une des rares choses qui peut arrêter n’importe quel para sur-le-champ. Mieux vaut, pour notre bien à tous, que ce carreau soit tiré intentionnellement. Je ne crois pas aux accidents heureux.

Je lâchai un grognement approbateur.

— Pour l’instant, continua-t-il, ne touche pas à l’arbalète si je ne suis pas là. Je ne veux pas que tu prennes de mauvaises habitudes.

— Je croyais que tu voulais que je m’entraîne seule ?

— C’est le cas, répondit-il, mais il y a une sacrée différence entre un bon entraînement et un mauvais entraînement. Tant qu’on ne sera pas sûrs que tu es capable de t’entraîner comme il faut, tu n’y toucheras pas.

Il jeta un coup d’œil à sa montre.

— En parlant d’entraînement, reprit-il, mon bras commence à se rouiller. Il faut que j’aille le graisser avec un peu d’alcool.

— Kennedy…

Je voulais lui suggérer de calmer sa consommation d’alcool, mais je ne savais pas comment le formuler.

— Tu sais, repris-je, peut-être que...

Mais à ce moment précis, la porte de la salle d’armes s’ouvrit en grand et Liza apparut, mon téléphone dans la main.

— Tu as laissé ça en bas, dit-elle à bout de souffle. Fred n’arrête pas de t’appeler.

Je pris le téléphone ; Kennedy, quant à lui, sauta sur l’occasion d’éviter un sermon et quitta la pièce avec un signe de la main pendant que je décrochais.

— Fred ?

— Emma, Dieu merci. Il faut que tu viennes. C’est le gros bordel.

Un frisson de peur me parcourut le ventre.

— Pour aller où ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Je suis dans la voiture. Tu avais raison : Patrick Clarke en a après les loups-garous. J’avais réussi à retrouver sa trace, il était chez lui, mais il y a vingt minutes, il est parti en voiture. Je l’ai suivi et je crois qu’il se dirige vers Lisson Grove. Il avait vraiment un drôle d’air, et en plus, dit Fred en baissant la voix, je crois qu’il est armé.

Mes épaules se raidirent.

— Merde. J’arrive.

Je claquai des doigts en direction de Liza.

— Contacte le clan Carr. Dis-leur qu’un humain est peut-être en route pour les attaquer, mais que je vais essayer de l’en empêcher. Surtout, dis-leur de ne pas s’en prendre à lui.

— Je fais ça tout de suite, répondit-elle en se mordant la lèvre.

Nous échangeâmes un regard sombre, puis je courus vers la porte.

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