Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition

Chapitre 6

 

— Comme on se retrouve ! s’exclama la voix de Laura Hawes avant que son visage n’entre dans mon champ de vision, un grand sourire sur les lèvres.

Je lâchai un grognement. L’odeur du soufre, qui accompagnait chacune de mes résurrections, était plus forte que jamais. Je fronçai le nez et me relevai en position assise.

— Combien de temps ?

— Douze heures, répondit-elle joyeusement. Exactement comme les fois précédentes.

Puis, sans doute pour m’aider à comprendre, elle ajouta :

— On t’a tiré dessus.

Ça, je le savais déjà, pensai-je avec dépit. Je touchai l’endroit de ma poitrine où la balle était entrée. Il n’y avait rien. La peau était intacte. Je ne savais toujours pas pourquoi je me réveillais à chaque fois, mais il fallait admettre que mon corps maîtrisait l’art de la régénération à la perfection.

— Comment tu te sens ? demanda Laura.

Je réfléchis à sa question. Pour être honnête, je me sentais remarquablement bien. En pleine forme. Pleine de vitalité et de vigueur.

— Bien, répondis-je. Très bien, même.

Laura hocha la tête comme si elle s’attendait à cette réponse.

— Tant mieux, dit-elle avant de hausser les sourcils. Il y a une tripotée de gens qui attendent que tu te réveilles.

Je la regardai sans comprendre.

— Quoi ? Pourquoi est-ce qu’il y aurait…

Oh. Mes épaules s’affaissèrent lorsque je compris. J’étais morte devant de nombreux témoins. Jusqu’à maintenant, mon étrange faculté de résurrection était restée secrète. Mais après avoir été tuée devant une trentaine de loups-garous, sans compter Lady Carr et Fred, il n’y avait plus aucun doute sur le fait que ce secret était dorénavant éventé.

— Si ça t’embête, dit Laura, tu peux toujours t’enfuir par la porte arrière. Je peux te faire sortir de la morgue sans que personne te voie.

L’idée de m’aider à m’échapper en douce avait l’air de l’exciter, mais ça ne ferait que retarder l’inévitable. Autant me débarrasser de la corvée tout de suite.

— Non. C’est gentil de proposer, mais il faudra bien que je leur parle tôt ou tard. Qui est là ?

Laura saisit son porte-bloc.

— Quatre loups-garous, y compris l’alpha du clan Carr.

Je jurai mentalement. Elle continua.

— L’agent de police Frederick Hackert et l’agent spécial Liza May. Une certaine Vivienne Clarke.

J’écarquillai les yeux.

— Et enfin, termina-t-elle, la commissaire Barnes.

— C’est tout ?

— Oui, dit-elle avec un regard espiègle. Pas de seigneur vampire sexy, cette fois.

— Je ne… Ce n’est pas ce que…

Je grimaçai. Inutile de mentir, après tout.

— OK, j’espérais qu’il serait là aussi, admis-je finalement.

Lukas ne me devait rien, mais je pensais qu’il se précipiterait ici lorsqu’il apprendrait ma troisième mort. Son absence n’aurait pas dû m’ébranler, mais c’était le cas.

Une lueur d’amusement dansa dans le regard de Laura.

— Ça se comprend.

Je repoussai le seigneur vampire de mon esprit et m’étirai, puis j’examinai mon corps et tapotai distraitement les dernières petites flammes qui me léchaient les bras.

— Quelqu’un d’autre a été blessé ? demandai-je. Est-ce qu’il a tiré sur quelqu’un d’autre après m’avoir tuée ?

— De ce que j’en sais, répondit Laura, une fois que tu as été abattue, tout s’est arrêté. L’agresseur a été arrêté par la police et tout le monde a quitté les lieux.

Je lâchai un soupir de soulagement. C’était déjà ça. Laura me tendit une petite pile de vêtements pliés.

— J’ai pris la liberté de trouver des habits à ta taille. Je me suis dit que c’était le genre de vêtements que tu mettrais sans doute.

— Merci, dis-je avec un sourire plein de gratitude.

— À ton service, Emma, dit-elle avant d’agiter le doigt vers moi. Ça commence à devenir une mauvaise habitude, tu sais.

Ça, je ne pouvais pas le nier.

Elle me laissa seule pour que je me change. J’enfilai les sous-vêtements confortables, le jean moulant et le chemisier cintré, puis je passai une main dans mes cheveux pour enlever les nœuds.

Laura m’avait laissé un petit miroir de poche, que je levai pour examiner mon visage. Il n’avait pas changé. J’étais toujours la même, du moins, en surface. Je ne pus m’empêcher de me demander si quelque chose avait changé de l’intérieur. Il fallait être réaliste ; combien de fois encore allais-je être capable de revenir d’entre les morts sans la moindre altération ?

Je me tâtai le corps, pleine de suspicion, et repensai à ce que le révérend Knight avait dit à propos de l’importance des âmes par rapport aux corps. Est-ce que mon âme devenait de plus en plus sombre à cause de mes décès répétés ? Je frissonnai. Comment le savoir, si c’était le cas ?

Mes réflexions lugubres furent interrompues par quelqu’un qui frappa à la porte. En entendant le rythme saccadé, je compris tout de suite de qui il s’agissait. Je soupirai et lançai :

— Vous pouvez entrer, commissaire Barnes.

La porte s’ouvrit et elle entra à grands pas, les bras balançant de chaque côté.

— Douze heures. Vous êtes plus précise que ma montre, inspectrice Bellamy, fit-elle remarquer avant de regarder autour d’elle. C’est la deuxième fois en deux mois que je visite la morgue à cause de vous. Je n’avais plus passé autant de temps auprès des morts depuis mes débuts d’inspectrice.

Elle pinça les lèvres.

— Ça me manque. Il y a une certaine sérénité dans une morgue. C’est là où tous les problèmes s’arrangent et où la vie tire sa révérence. Enfin, sauf quand il s’agit de vous, ajouta-t-elle en durcissant le regard.

— Ce n’est pas comme si c’était moi qui décidais, répondis-je, irritée par ses réprimandes.

— Peut-être bien, renifla-t-elle. Mais ça aurait été bien plus facile si vous n’étiez pas morte devant tout un public.

— Ah oui ? Alors j’essaierai de faire attention, la prochaine fois.

La commissaire Barnes croisa les bras.

— Inutile de vous montrer sarcastique, dit-elle en tapant du pied. D’après mon compte, trente-trois personnes, majoritairement des loups-garous, ont assisté à votre mort. Un homme a été arrêté pour meurtre. Au moins, la dernière fois, vous avez emporté votre assassin avec vous. Cette fois, je ne sais pas comment expliquer ça au service des poursuites judiciaires. Clarke vous a tuée, et pourtant, vous êtes en vie.

Elle claqua de la langue, et je me demandai si le cas Clarke était vraiment un problème pour elle ou si c’était juste qu’elle n’avait pas envie de se taper la paperasse. Puis elle m’adressa un regard inquiet.

— Vous allez bien, Emma ? demanda-t-elle. Ça ne doit pas être facile pour vous. Je peux essayer de parler à nos psychologues et voir si l’un d’entre eux peut vous aider à gérer tout ça.

Je savais que son offre était sincère, et je me détendis légèrement. Barnes était bourrue et sévère, et sa loyauté envers la police métropolitaine ne connaissait aucune faille, mais c’était aussi quelqu’un de gentil et d’attentionné.

— Merci. Mais honnêtement, ça va.

Elle m’étudia encore un peu, puis hocha la tête.

— Très bien. Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à nous occuper de votre réaffectation.

Je clignai des yeux.

— Pardon ?

— Je peux m’arranger pour vous transférer dans un autre service de police à l’extérieur de Londres. Newcastle cherche de nouveaux inspecteurs, apparemment. C’est une très belle ville.

Je n’en doutais pas, mais ça ne voulait pas dire que j’avais envie d’aller y habiter.

— Je ne comprends pas, dis-je. Pourquoi est-ce que je ne peux pas rester ici ? Je sais que vous pensez que j’ai commis une erreur sur l’affaire Clarke, mais j’ai fait de gros progrès avec la communauté para. Ce n’est pas le moment de me réaffecter.

— Si vous allez vous balader dans Lisson Grove après être morte en plein milieu de la rue et devant témoins, tout le monde saura ce que vous êtes.

Je me raidis.

— Sauf que même moi, je ne sais pas ce que je suis. Et vous ne le savez pas non plus.

Barnes agita la main avec insouciance.

— Vous savez très bien ce que je veux dire. Vous n’imaginez tout de même pas que vous allez pouvoir vous balader dans les rues comme avant maintenant que tout le monde sait ce dont vous êtes capable ?

D’une voix plus douce, elle ajouta :

— Je souhaitais vous voir prendre ce poste à la Brigade Para, mais je ne tiens pas à mettre en péril votre sécurité. J’ai lu vos rapports. Je sais que vous avez été régulièrement prise pour cible par des paras qui veulent se distinguer parce qu’ils savent que vous êtes différente. Je ne m’attendais pas à ça. Maintenant que vous avez ressuscité, ces attaques seront de plus en plus fréquentes. Tout le monde à Londres vous prendra pour cible.

— Avec tout mon respect, commissaire Barnes, c’est justement là où vous vous trompez.

Barnes et moi sursautâmes toutes les deux. Dans l’encadrement de la porte se tenait Lady Carr, l’air parfaitement imperturbable.

— C’était une conversation privée ! aboya Barnes.

La minuscule alpha avança jusqu’à se trouver nez à nez avec Barnes. En dépit de la gravité de la situation, j’étais fascinée. Tout annonçait un sacré combat.

— Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, dit Lady Carr en me jetant un regard où brillait une lueur d’admiration. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose auparavant, et pourtant, croyez-moi, j’ai vu mon lot de choses étranges et merveilleuses. Mais il ne sert à rien de nier la réalité.

La commissaire, et c’était tout à son honneur, ne recula pas d’un pouce.

— De quelle réalité parlons-nous ?

— L’inspectrice Bellamy est l’une des nôtres, sourit Lady Carr. C’est une para.

— Vous n’en savez rien.

— Vous connaissez beaucoup d’humains qui meurent et reviennent à la vie ?

— Vous connaissez beaucoup de paras qui en sont capables ?

— Il existe toutes sortes de créatures paranormales, répondit calmement Carr. J’avais peur que l’inspectrice Bellamy soit trop proche des vampires et qu’elle se montre partiale envers eux à notre détriment. Mais si c’est une para d’un autre genre, son impartialité ne sera pas remise en cause. Ça nous simplifie beaucoup la tâche. En fait, maintenant qu’on en sait davantage sur elle, on lui accordera beaucoup plus de respect. En l’espace de douze heures, elle qui n’était qu’une simple nuisance est devenue un incroyable symbole de pouvoir et d’autorité.

Même si je n’aimais pas être traitée de « simple nuisance », surtout après tout le boulot que j’avais abattu au cours des dernières semaines, j’avais d’autres chats à fouetter. Le but ultime de la commissaire Barnes était de s’assurer que la police ait un plus grand contrôle sur les affaires des paras, et pas juste maintenant, mais à l’avenir aussi. Si ce contrôle n’était que temporaire, ça n’allait pas lui plaire du tout, et ça ne m’aiderait pas à la persuader de me laisser à la Brigade Para.

Quelle ironie ; six semaines plus tôt, j’avais été effondrée de découvrir que Barnes m’avait affectée à la Brigade du Paranormal, et maintenant, j’étais dévastée à l’idée qu’elle essaie de m’en faire partir.

Je m’éclaircis la gorge.

— Je suis un officier de police avant tout, déclarai-je d’une voix un peu trop forte. En plus, mes résurrections ne sont peut-être que temporaires. Peut-être que ça n’arrivera plus jamais. Je pourrais mourir dans quelques heures sans me réveiller à nouveau. On n’en sait rien. Et on ne sait pas non plus comment réagiront les paras quand ils l’apprendront. Peut-être que l’idée leur plaira, et peut-être que ce sera tout l’inverse, alors ne nous précipitons pas. J’ai déjà réussi à gérer des agressions mineures. Je ne vois pas pourquoi ça devrait changer.

Lady Carr semblait presque sur le point de jubiler.

— Nous avons accepté de donner plus de responsabilités à la Brigade Para après ce qui est arrivé à son prédécesseur Tony Brown, dit-elle à la commissaire. À présent, c’est à votre tour de faire des concessions. Nous annulerons cet accord si l’inspectrice Bellamy s’en va.

— Vous n’avez pas le droit de me menacer, répondit Barnes, la bouche tordue.

— Ce n’est pas une menace, dit Carr d’une voix douce. C’est pour notre bien à tous. C’est vrai, tous les paras apprendront la vérité sur l’étrange talent de l’inspectrice Bellamy. Même moi, je ne peux pas l’éviter. Mais c’est vous qui nous l’avez imposée, ce qui veut dire qu’on vous accordera du respect également, par association. C’est elle qui déblaiera le terrain pour vos projets. De plus, nous n’aurons aucun mal à accepter une inspectrice comme elle. Mes loups-garous ne l’attaqueront pas, bien au contraire.

— Vous ne pouvez pas parler pour les vampires. Ni pour les Autres.

— Lord Horvath et moi en avons déjà discuté. Il m’a contactée immédiatement après la mort de l’inspectrice Bellamy, il y a douze heures.

Je sursautai. Alors Lukas savait que j’étais morte ; il n’était juste pas venu s’assurer que j’avais de nouveau ressuscité. Pas grave. C’était son droit. Ça ne me blessait pas le moins du monde. Vraiment.

— Si les vampires et les loups-garous soutiennent l’inspectrice Bellamy, les Autres suivront. Ils n’auront pas le choix, dit Lady Carr en me jetant un coup d’œil. C’est une bonne chose, je vous assure.

Barnes lâcha un profond soupir.

— Vous avez des responsabilités envers vos loups, répondit-elle, et moi, j’ai des responsabilités envers mes inspecteurs. Les paras ne sont pas les seuls qui m’inquiètent.

Elle parlait des humains. Combien d’entre eux rêvaient d’avoir ce que je possédais ? Combien auraient voulu avoir le pouvoir de tromper la mort, soit pour eux-mêmes, soit pour un de leurs proches ? Combien voudraient me voir dans un laboratoire pour qu’on fasse des expériences sur moi ?

— Ça, dit Lady Carr, ça vous regarde. Mais la communauté des paras gardera pour elle le secret de l’inspectrice Bellamy.

Je n’avais pas de raison de ne pas la croire, et Barnes non plus. Elle me regarda.

— Vous devez probablement vous sentir invincible, Emma, dit-elle doucement, mais ça ne veut pas dire que vous l’êtes. Vos... capacités vous mettent en danger autant qu’elles vous protègent.

Je lui rendis son regard.

— Je suis déjà morte trois fois. Croyez-moi, je ne m’imagine pas être invincible. Mais je voudrais rester à la Brigade Para. Je m’y sens chez moi.

La commissaire soupira.

— J’étais contente quand vous m’aviez dit que vous alliez prendre le poste, mais je vous avais aussi dit que vous le regretteriez. Maintenant, j’ai bien l’impression que c’est moi seule qui le regrette. Mais c’est à vous de décider.

Le soulagement que je ressentis en entendant cette phrase me surprit.

— Merci, dis-je en relevant le menton. Je reste.

Pour la troisième fois, la porte de la morgue s’ouvrit en grand et Fred et Liza entrèrent en trombe. De toute évidence, ils avaient écouté en cachette. La commissaire les fusilla du regard.

— C’est impossible d’avoir une conversation privée, dans cet endroit ?

Ni l’un ni l’autre ne parvenaient à réprimer leur sourire. Fred bondit vers moi et me serra dans ses bras.

— Je suis tellement content que tu ne sois pas morte ! s’exclama-t-il en m’étreignant avec force. C’est génial !

— Moi aussi, je suis contente, marmonnai-je dans son épaule.

— Tu aurais dû nous dire que tu ne pouvais pas mourir, dit Liza. Tu peux nous faire confiance. On ne le dira à personne.

— Il y a intérêt, intervint Barnes d’un ton sévère.

Je battis des pieds.

— Fred ?

— Oui ?

— Tu m’étouffes.

— Oh ! s’exclama-t-il en me lâchant et en reculant. Désolé.

Je lui adressai un sourire.

— C’est pas grave.

Tout allait bien – j’avais soudainement l’impression qu’on venait de m’enlever un poids des épaules. Je n’étais pas fan des secrets, finalement. La vérité était peut-être plus compliquée, mais elle serait aussi plus facile à gérer.

— C’est dingue, dit Liza en me tapotant du bout du doigt pour s’assurer que j’étais réelle. Quand Fred m’a dit que tu étais morte, je...

Elle secoua la tête et ajouta d’une voix étouffée :

— Je suis contente que tu sois toujours des nôtres.

— Et en pleine forme.

— Tu as d’autres talents dans le genre ? demanda Fred, excité.

— D’autres talents ?

Parce que la résurrection, ça ne suffisait pas ?

— Lancer des rayons laser avec tes yeux ? Claquer des doigts pour te téléporter à l’autre bout du monde ?

Je repensai à l’entraînement à l’arbalète avec Kennedy et la facilité que j’avais eue à soulever une arme lourde. Je repensai aussi à la façon dont j’avais esquivé la voiture qui allait me faucher. OK, peut-être que j’avais encore un ou deux secrets à garder pour moi, finalement.

— Non. Rien de tout ça.

— Bon, dit Barnes, c’est réglé pour le moment, alors. Il ne nous reste plus qu’un problème. Que va-t-on faire des Clarke ?

Je fis la grimace.

— Mme Clarke est ici ?

— Elle est arrivée il y a une demi-heure et elle a refusé de partir, dit Fred. On a essayé de lui dire de rentrer chez elle, mais…

Il agita les bras d’un air désemparé et ajouta :

— Je crois qu’elle ne sait pas comment réagir.

— Je vais aller lui parler.

La commissaire plissa les yeux.

— Ne vous inquiétez pas, dis-je aussitôt. Je ferai attention à ce que je dirai. Elle préfère croire que je suis en vie. La dernière chose dont elle a besoin, c’est que son mari soit emprisonné pour meurtre pour le reste de sa vie.

— Que vous soyez morte ou non, dit Lady Carr, ce dégénéré vous a tout de même tiré dessus.

— Ce n’était pas son but. Je ne dis pas que les Clarke n’ont aucun tort, et je ne dis pas non plus que leur deuil et leur souffrance excusent leurs actions. Mais ils ont leurs raisons. Ils veulent récupérer leur fils.

— Nous savons tous que c’est impossible, grogna Barnes.

— Ils le savent aussi, dis-je tristement. Ils l’ont toujours su. C’est bien ça, le problème.

***

Mme Clarke était assise dans une petite salle d’attente près de l’accueil, entourée de photos apaisantes de paysages et de jolies fleurs. Elle serrait dans sa main droite un prospectus sur le deuil, plié et froissé.

Quand elle leva les yeux vers moi, son visage devint livide.

— Vous... Vous êtes vivante, balbutia-t-elle.

— Oui. La force de l’impact de la balle m’a fait perdre conscience, mais je portais un gilet pare-balles sous ma chemise, alors je n’ai pas été blessée.

Puis, pour donner plus de véracité à mon mensonge, je rajoutai des détails.

— Heureusement que votre mari utilisait des balles en argent. Si elles avaient été en plomb, je n’aurais peut-être pas eu autant de chance.

— Ils m’ont dit que vous étiez morte, souffla-t-elle avant de regarder autour d’elle. Et on est dans une morgue.

Mmh. Ça, c’était plus difficile à expliquer, en effet. Mme Clarke relâcha lentement sa respiration.

— En fait, vous vouliez nous donner une leçon, c’est ça ? Vous vouliez nous montrer que la mort de Julian ne nous donne pas l’autorisation de menacer les autres. Ou de les blesser.

Doux Jésus. Je n’aurais pas pu imaginer de « leçon » plus cruelle.

— Non, je me suis juste retrouvée ici par erreur, dis-je. Rien d’autre. Quelqu’un a merdé quelque part.

J’utilisais une vieille combine qu’on nous avait apprise à l’Académie. Les suspects prétendaient que c’était quelqu’un d’autre qui avait foiré son coup et commis le crime, et que ça n’avait rien à voir avec eux. Juré, m’sieur l’agent.

— Peut-être bien, répondit-elle, la tête basse, mais personne n’a merdé autant que nous. Julian aurait été horrifié de voir la situation dégénérer à ce point.

— Votre mari a mal agi. Ce qui est arrivé à Julian n’est pas la faute des loups-garous. Ils ne sont pas à blâmer pour sa mort. Personne n’est à blâmer.

Toute sa colère avait soudainement disparu ; c’était une femme différente de celle que j’avais rencontrée un peu plus tôt. C’était probablement la fureur et le désir de vengeance qui avaient animé Mme Clarke et son mari pendant tout ce temps.

— Il n’aurait pas dû aller là-bas, murmura-t-elle. Il n’aurait pas dû prendre ce pistolet.

— En effet, approuvai-je.

— Que va-t-il lui arriver ? Est-ce qu’il va être condamné ?

— Ça ne dépend pas de moi, répondis-je. Je ne sais pas ce qu’il va se passer.

Elle se frotta les mains.

— Vous… Vous pourriez plaider en notre faveur ?

Notre système judiciaire ne l’autorisait pas ; tout était fait pour que les victimes ne puissent pas être forcées à retirer leurs accusations. Mais comme je n’étais ni morte ni blessée, il était probable que M. Clarke soit plutôt poursuivi pour des délits mineurs, tels que le port illégal d’une arme et l’utilisation de cette arme dans l’intention de faire du mal, plutôt que pour tentative de meurtre.

— Je ne peux rien faire, non, répondis-je. Mais ce serait encore pire s’il avait réellement tué quelqu’un.

Patrick Clarke ne savait pas la chance qu’il avait.

— Je ne vois pas comment ça pourrait être pire, dit Mme Clarke, qui sembla se recroqueviller sur elle-même. Que va-t-il se passer, maintenant ? Qu’est-ce que je dois faire ?

— Je peux appeler quelqu’un, si vous le souhaitez…

— Non.

Elle se redressa en reniflant, et je perçus de nouveau la volonté de fer dont elle avait fait preuve lors de notre première rencontre.

— Je vais contacter notre avocat pour savoir ce qui va arriver à Patrick. Ce n’est pas quelqu’un de mauvais, je vous le jure. Ce qu’il s’est passé avec Julian nous a affecté tous les deux. Mais vous avez raison. Je sais que ce n’est pas à cause des loups que mon fils est mort. C’était une Ford Escort.

Elle baissa la voix et continua :

— C’est une putain de Ford Escort qui a tué mon fils. Chaque fois que j’en vois une, maintenant, j’ai envie de lui donner des coups de pied.

C’était plutôt compréhensible. Elle leva la tête vers moi.

— On m’a dit que le corps de mon fils avait été pris par des goules.

— C’est ce qu’on pense, oui.

Puis je me mordis la lèvre et demandai :

— Pourquoi là-bas ? Pourquoi enterrer votre fils à St Erbin ? Ce n’est pas le cimetière le plus proche de votre maison, et étant donné sa proximité avec la communauté des paras, le choix est plutôt étrange. Est-ce que le clan Carr a demandé qu’il soit enterré là-bas ?

Ma question eut l’air de surprendre Mme Clarke.

— Non, dit-elle. Ils nous ont rendu le corps. C’est bien la seule chose louable qu’ils aient faite.

Ses yeux brillèrent de colère, mais ça ne dura pas longtemps. Sa détresse était bien plus puissante.

— Le vieux pasteur de l’église St Erbin nous a beaucoup aidés. Il nous a guidés et soutenus après que Julian ait été forcé de rejoindre les loups, et à nouveau après sa mort. C’était un homme bon. Tout comme son successeur. Je ne leur en veux pas de ce qui est arrivé au corps de mon fils. Ce n’était pas leur faute.

Les mains tremblantes, Mme Clarke fouilla dans son sac de marque et en sortit une photo. Le visage d’un jeune homme qui lui ressemblait beaucoup affichait un grand sourire.

— C’est Julian ?

— Oui, répondit-elle en étouffant un sanglot.

J’observai la photo et l’optimisme juvénile qui brillait dans son regard. Je compris aussitôt que la photo avait été prise avant qu’il ait été transformé en loup-garou, car il portait un collier avec une dent de requin. Les loups ne portaient jamais de bijoux. Ils ne faisaient pas long feu lorsqu’ils passaient d’une forme physique à l’autre.

— Je sais que c’est beaucoup demander, dit Mme Clarke d’une voix tremblante, et je n’en ai aucun droit, après ce qu’il s’est passé, mais...

— Je le ferai, l’interrompis-je. J’irai voir les goules et je leur demanderai s’il reste quoi que ce soit de Julian à enterrer.

— Merci, répondit-elle simplement. Ça signifie énormément pour moi. Et je suis désolée de ce qui vous est arrivé.

— Je sais, répondis-je à voix basse. Moi aussi, je suis désolée de ce qui vous est arrivé.

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