Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition

Chapitre 8

 

Tallulah crachota pendant tout le retour jusqu’à la Brigade Para. Quand nous y parvînmes enfin, j’éteignis le moteur et me penchai.

— OK, dis-je. Je comprends. Tu n’aimes pas être obligée de travailler dans le noir. Mais n’oublie pas que c’est comme ça et pas autrement, Tallulah. Tu es une voiture de la Brigade Para et je suis une inspectrice de la Brigade Para. C’est la nuit qu’on travaille. Tu as eu la belle vie pendant ces dernières décennies parce que les humains n’avaient pas le droit de s’occuper des affaires des paras, mais les choses ont changé, maintenant. Et en bien. Avec un peu de chance, on ne finira pas au rebut.

Je fis un geste vers le ciel et ajoutai :

— Et regarde ! L’aube est déjà là.

Puis j’aperçus la haute silhouette appuyée contre le bâtiment de la Brigade, qui me regardait.

— Et lui aussi, dis-je à voix basse.

Je sortis de la voiture. Lukas m’observa, son expression voilée.

— Tony parlait souvent à Tallulah, lui aussi, dit-il. Elle répond, parfois ?

— Elle n’est pas très bavarde, dis-je en penchant la tête pour le fixer. Vous êtes venu me faire une petite visite et bavarder un peu ?

Il s’écarta du mur et s’approcha de moi à grandes enjambées, avant de s’arrêter à quelques pas de moi. Ses yeux noirs me dévisagèrent, puis il hocha la tête comme s’il était satisfait.

— Je voulais m’assurer que vous alliez bien. Et que vous n’aviez pas eu d’effets secondaires après votre troisième rencontre avec la mort.

J’écartai les bras.

— Comme vous pouvez le voir, tout va bien.

Je tournai la tête vers la droite et me rendis compte que le désagréable portier espionnait notre conversation.

— Entrons, dis-je. On discutera plus librement à l’intérieur.

Lukas n’émit aucune objection. Il attendit pendant que je déverrouillais la porte, puis me suivit à travers le couloir étroit jusqu’au bureau dans le fond du bâtiment.

— Vous voulez à boire ? demandai-je. On n’a pas d’alcool ou de sang, mais le café est passable.

— Non, répondit-il.

Il s’installa sur le canapé habituellement occupé par Fred. En dépit de l’apparence moelleuse du sofa, il ne semblait pas du tout à son aise.

— Vous devez faire plus attention, dit-il soudain d’une voix étrangement rauque. Vous devez vous entraîner plus sérieusement à l’arbalète pour pouvoir vous défendre.

— C’est un humain qui m’a tuée, cette fois, répondis-je avec plus de légèreté que je n’en ressentais vraiment. Une arbalète ne m’aurait servi à rien. Je n’ai le droit de les utiliser que contre les paras.

Lukas sembla se tendre davantage.

— Pas si votre vie est en danger, comme elle semble si souvent l’être.

Je fis un geste insouciant de la main.

— Je vous l’ai dit, je vais bien.

En fait, pensai-je en l’observant, j’ai bien meilleure mine que lui. Ses vêtements étaient aussi immaculés qu’à l’ordinaire, avec son costume sur mesure qui épousait la forme de son corps et son col amidonné qui tombait parfaitement autour de son cou ; en revanche, il y avait une ombre sur sa mâchoire, indiquant un début de barbe, et ses yeux étaient plus cernés que je ne les avais jamais vus.

— Vous avez un problème, constatai-je avec douceur. Que s’est-il passé ?

Il passa une main dans ses cheveux noir de jais.

— Il y a eu un incident avec l’une de mes vampires. J’ai dû m’en occuper, dit-il en levant les yeux vers moi d’un air désolé. C’est la raison pour laquelle je n’étais pas à l’hôpital quand vous vous êtes réveillée.

— Ce n’est pas votre boulot de veiller sur moi, Lukas, dis-je. Je ne suis pas une vampire et j’ai beaucoup d’autres gens qui me soutiennent.

Il ne répondit pas. Il fourra simplement les mains dans ses poches et détourna le regard. Je me dirigeai vers le canapé et m’assis à côté de lui, puis je tendis la main et lui touchai le bras. Il tourna immédiatement le regard vers moi.

— Que s’est-il passé ? demandai-je. Votre vampire va bien ?

Un éclair de douleur traversa son visage.

— Non. Elle ne va pas bien. Elle est morte.

Je le fixai, stupéfaite.

— Je suis désolée.

— Elle a été agressée, dit-il d’un ton plein de rage et de venin. Un salopard l’a délibérément attaquée. On pense qu’il s’agit d’un humain.

Je reculai, éberluée. Je n’avais jamais entendu parler d’un humain qui avait osé attaquer un vampire. Beaucoup de gens les détestaient, mais généralement, ils avaient assez de bon sens pour les éviter. Un million de questions me traversèrent l’esprit, mais au lieu d’exiger des réponses, j’attendis et laissai à Lukas le temps de se remettre.

— Elle était à Knightsbridge, dit-il, la mâchoire tendue. En train de faire du shopping.

Il leva les yeux au ciel ; pas parce qu’elle faisait du shopping, mais parce qu’elle avait été tuée au cours d’une activité aussi banale.

— Elle a pris un café avec une vieille amie, elle s’est acheté une écharpe et du maquillage à Harrods, et elle a été agressée par un voleur en rentrant.

— Un voleur ? dis-je en clignant des yeux. En plein jour ?

— Ses achats ont été volés, dit-il en secouant la tête. Notre théorie, c’est que c’était une attaque spontanée. Elle s’est battue parce que c’était une vampire et qu’on ne se laisse pas agresser sans répliquer, et elle a été tuée en essayant de se défendre.

Ce n’était pas facile de tuer un vampire. En fait, jusqu’à présent, je pensais même que c’était impossible à moins d’en avoir l’intention et d’être équipé en conséquence.

— Comment est-ce possible ?

— Elle est tombée, répondit-il avec brusquerie. Et elle a mal atterri. Il y avait une pile de palettes brisées près de là où elle a été agressée. Moira est tombée, et l’un des bouts de bois lui a transpercé le cœur.

Il sortit la main de sa poche et la tendit, puis ouvrit les doigts : il y avait une clé USB dedans.

— J’ai la vidéo de surveillance juste là, dit-il en pinçant les lèvres. On y voit tous les détails.

Je jetai un regard à la clé, puis relevai la tête vers lui.

— Vous souhaitez me la donner ? demandai-je avec précaution.

— Oui, dit-il sèchement. Prenez-la et trouvez le salaud qui a fait ça. Il a l’air humain, ce qui veut dire que je ne peux rien lui faire.

Il me dévisagea et ajouta :

— Je n’ai pas les moyens de faire quoi que ce soit, mais vous, oui. Vous pouvez le retrouver et me dire où il est.

— Lukas, dis-je, il y a cinq semaines, j’ai trouvé le loup-garou qui était responsable de la mort de Tony. Je voulais qu’elle soit traduite en justice.

— Le cas de Cassidy a été réglé, grogna-t-il. Elle a été traduite en justice.

— La justice des loups. Pas la mienne. Vous et Lady Sullivan avez été très clairs à ce sujet. Et vous aviez raison. La situation est exactement la même, mais inversée. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour trouver l’homme qui a attaqué votre vampire, mais il sera puni selon la justice des humains.

Il enroula les doigts autour de la clé USB et la serra avec force. Puis, enfin, il la relâcha.

— Je comprends.

Je savais qu’il comprenait ; par contre, ce qui m’inquiétait, c’était de savoir s’il l’acceptait ou non. J’avais moi-même eu du mal à avaler la pilule lorsque j’avais été obligée de laisser Cassidy aux loups, et je connaissais à peine Tony. Mais il n’y avait pas grand-chose à faire de toute façon : j’étais obligée de prendre ce qu’il disait pour argent comptant.

— Très bien.

Je tendis la main ; lorsque je pris la clé, nos mains se touchèrent. Je fus à nouveau surprise par le courant électrique qui me parcourut à son contact, sans parler de la chaleur de sa peau nue. Avant de venir travailler à la Brigade Para, j’étais persuadée que les vampires étaient froids au toucher. Le visage de Lukas, pour sa part, ne trahissait rien d’autre que la douleur d’avoir perdu un vampire.

— Elle s’appelait Moira, dit-il. Elle avait cinquante-sept ans, transformée lorsqu’elle en avait vingt-cinq. Ça faisait longtemps que je la connaissais. Trouvez l’homme qui l’a tuée, Emma. Sa mort était peut-être un accident, mais son agression ne l’était pas.

— Je ferai de mon mieux.

C’était tout ce que je pouvais promettre pour l’instant. Lukas hocha la tête.

— Je sais. Merci, dit-il avant de se lever. Il faut que j’y aille. Généralement, les funérailles des vampires se tiennent vingt-quatre heures après leur décès. Je dois aller m’occuper des préparatifs.

— Elle sera enterrée ? demandai-je en pensant à mon enquête sur la disparition mystérieuse du corps de Julian Clarke et à ma conversation avec Albert Finnegan.

— Non. Nous considérons que le feu a un pouvoir purifiant. Son corps sera incinéré, tel que le veut la tradition vampire. Pourquoi me demandez-vous ça ? ajouta-t-il après une légère pause.

Je choisis mes mots avec précaution.

— Si je reviens au bureau à cette heure-ci, c’est parce que j’ai eu un entretien avec une goule.

L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres de Lukas.

— Leurs penchants sont... intéressants. Mais les corps de vampires ne sont pas nourrissants pour une goule, donc au moins, nous n’avons pas ce problème.

Puis il me jeta un regard sérieux et ajouta :

— Je suppose que vous avez beaucoup de questions par rapport à ce que vous avez appris des goules. J’ai entendu parler de ce jeune loup-garou... Julian, c’est ça ?

— Oui. C’est son père qui m’a tiré dessus.

Son expression se durcit, mais il ne fit pas de commentaire là-dessus.

— Je peux vous apprendre ce que vous ne savez pas encore. Je connais assez bien les goules ; mieux que la plupart des paras, à vrai dire. Et nous avons d’autres sujets à aborder également. Il faut que je vous parle de Moira. J’ai également discuté avec Kennedy. Il m’a fait quelques commentaires à votre sujet qui méritent qu’on s’y intéresse.

Comme le fait que j’avais plus de force qu’avant ma première mort, par exemple.

— OK, dis-je. Dites-moi quand vous serez disponible.

— Ce soir, ça m’irait. On pourrait en parler autour d’un dîner. L’enterrement de Moira aura déjà pris fin, et je ne dirais pas non à un peu de distraction. Je passerai vous prendre devant votre appartement à dix-neuf heures. Du moins, si ça vous va, ajouta-t-il après un instant d’hésitation.

Je repoussai les remarques de Liza tout au fond de mon esprit. Il était en deuil. Il n’avait absolument aucune arrière-pensée.

— Parfait, dis-je. À ce soir.

***

Après le départ de Lukas, je me fis un café et écrivis une liste de choses à faire en priorité, puis je branchai la clé USB sur mon ordinateur. Lorsque j’ouvris le fichier vidéo, je serrai les dents à l’idée de ce que j’allais voir. Inspectrice ou non, je n’étais pas immunisée à la souffrance des autres – ce qui était une bonne chose. Si ça m’arrivait un jour, il faudrait que je présente ma démission.

Le Royaume-Uni avait plus de caméras de surveillance que n’importe quel autre pays d’Europe. Rien qu’à Londres, il y avait une caméra pour quatorze habitants. Des lois très strictes sur la protection de la vie privée empêchaient que les vidéos de surveillance soient utilisées à des fins malveillantes, mais la majorité était gérée non pas par le gouvernement, mais par des entreprises privées et des particuliers. Dès que la vidéo se mit en route, je compris que c’était ce que je regardais. Lukas avait sans aucun doute retrouvé le propriétaire et l’avait persuadé de lui donner la vidéo. Avec ses talents vampiriques de manipulation, qui tenaient presque de la magie, ça avait sans doute dû être facile.

Je sirotai mon café et me penchai pour regarder.

Je ne reconnus pas la rue, mais on aurait dit que la caméra était positionnée à l’arrière d’un restaurant. Peu de temps après, la vampire de Lukas entra dans le champ, tandis qu’un sac à l’effigie du fameux magasin Harrods se balançait au bout de sa main. Elle avait l’expression neutre de quelqu’un perdu dans ses pensées ; elle ne réagit pas d’un poil lorsqu’un homme en capuche s’approcha d’elle par-derrière. Submergée de tremblements en repensant à ma propre agression, quand j’étais morte pour la première fois, je dus poser mon café et m’obliger à respirer profondément. La plus grosse partie du traumatisme était derrière moi, mais parfois, le souvenir de cette nuit me sautait dessus quand je m’y attendais le moins.

L’homme à la capuche marchait plus vite que Moira. Il la rattrapa, et pendant un instant, on aurait dit qu’il allait juste la dépasser ; mais au dernier moment, il se tourna vers elle, le bras levé.

Moira était une vampire ; elle avait par conséquent d’excellents réflexes, même quand elle était prise par surprise. Elle leva les bras et bloqua le premier coup, un rictus silencieux sur le visage.

Je fis pause et examinai les mains de l’homme. Il tenait une sorte d’arme. Je plissai les yeux. C’était un couteau à l’apparence particulièrement dangereuse. Je pris une capture d’écran et continuai.

L’agresseur sauta sur Moira. Elle fit ce que n’importe quel autre vampire aurait fait à sa place et sauta sur lui en retour, la bouche ouverte, les crocs bien visibles. Elle n’avait pas l’intention de l’épargner ; elle visait directement sa jugulaire.

Ce fut compliqué de voir ce qui arriva ensuite. L’agresseur leva les bras, mais je ne savais pas si c’était pour bloquer sa contre-attaque ou pour lui porter un coup de couteau. En tout cas, ça n’avait pas d’importance ; les crocs de Moira étaient déjà contre son cou. La capuche tomba, révélant l’arrière d’une tête rasée. Puis elle fit quelques pas en arrière et vacilla, perdit l’équilibre et tomba droit sur la pile de palettes brisées. Ce fut à ce moment que je me rendis compte que le bout de bois qui lui avait transpercé le cœur avait pénétré par-derrière. Elle avait à peine eu le temps de cligner des yeux. Mon cœur se serra. Ça s’était fini en quelques secondes.

Je rembobinai la vidéo et la regardai tomber à nouveau en me concentrant cette fois sur l’assaillant. Au moment où elle perdit l’équilibre, il tendit la main vers elle. Il n’était pas assez rapide pour l’attraper et l’empêcher de tomber, mais sa réaction fut instantanée.

Je me mordis la lèvre. Même après que sa mort fut devenue évidente, il ne quitta pas les lieux. Dos à la caméra, il s’agenouilla à côté d’elle. De ce que j’en voyais, on aurait dit qu’il essayait de la remettre debout. Ses mouvements étaient désordonnés, paniqués. Il n’avait pas voulu sa mort. Il ne s’était sans doute même pas rendu compte que c’était une vampire avant que ce soit trop tard.

L’agresseur recula et observa le corps. Puis il tourna soudainement la tête vers la gauche. Je plissai les yeux. Pourquoi avait-il tourné la tête ? Y avait-il quelqu’un, là-bas, en dehors du champ ? Un instant plus tard, l’agresseur se pencha vers le corps de Moira et attrapa quelque chose – probablement ses bijoux – avant de prendre son sac de courses et de s’enfuir en courant.

Je me grattai la nuque et continuai à regarder la vidéo, en espérant que la personne qui avait attiré l’attention de l’agresseur entre dans le champ. Malheureusement, personne n’apparut jusqu’à ce que Moira soit découverte par un pauvre quidam qui sortait du restaurant avec une cigarette à la main.

Je rembobinai à nouveau la vidéo. Pendant toute la durée de l’agression, l’homme tournait le dos à la caméra. Mais alors qu’il paniquait et commençait à fuir, ses traits furent visibles pendant un court instant. Je croisai les doigts et me concentrai. Là ! Ça n’avait duré qu’une seule seconde en vrai, mais pour la caméra, c’était bien suffisant.

Il n’était pas toujours possible de dire qui était un para selon son apparence. Parfois, c’était un détail qui les trahissait, comme la peau parfaite d’Albert Finnegan. Parfois, les différences étaient bien plus visibles. Par exemple, les corps de ceux qui étaient nés loups étaient plus lourds, courtauds, et leur pilosité était plus forte ; quant aux vampires, leurs atouts physiques étaient exagérés après leur transformation. Parfois, il n’y avait aucun signe, comme pour les loups-garous qui avaient été transformés au lieu d’être nés dans le clan ; c’était aussi le cas pour quelques Autres.

L’agresseur de Moira ressemblait à un humain et agissait comme tel. Comme Lukas, je soupçonnais fortement qu’il le soit, mais je réserverais mon jugement jusqu’à avoir une preuve. Le bon côté des choses, c’était que s’il était effectivement un voleur à la tire, il devait certainement avoir déjà un casier judiciaire ; ce qui signifiait que la police métropolitaine avait probablement déjà un fichier sur lui.

Je fis une capture d’écran et en fis un agrandissement. Il semblait avoir la trentaine, et il avait des sourcils noirs et épais et la tête rasée. Je ne vis pas de boucle d’oreille ou de piercing, mais il y avait quelque chose sous son menton qui me fit penser à un tatouage. Malheureusement, peu importait à quel point je plissais les yeux, l’angle ne permettait pas de voir assez clairement.

En dehors du tatouage potentiel, il aurait eu l’air parfaitement ordinaire si ce n’était ses yeux. Ils étaient d’un bleu glacial et, tout en attirant mon attention, ils me donnaient envie de détourner le regard. Je frissonnai et gravai son visage dans ma mémoire, puis je me connectai au programme de reconnaissance faciale et y entrai la photo.

Le logiciel se mit immédiatement au travail en comparant ses traits avec ceux de tous les criminels qui étaient connus. Pendant ce temps-là, je fis une rapide recherche concernant les crimes similaires ayant eu lieu dans le coin. Knightsbridge était un aimant à touristes pleins aux as, ce qui voulait dire que c’était aussi un coin apprécié par les voleurs à la tire. Par conséquent, il y avait malheureusement pléthore d’attaques semblables. Même avec l’aide de Fred et Liza, il m’aurait fallu trop de temps pour faire le tri. Mais c’était justement dans ces moments-là que c’était pratique d’avoir un réseau.

Je fouillai dans mon téléphone jusqu’à trouver le numéro de Molly. On avait fait notre formation ensemble pour devenir inspectrices de police, mais après notre diplôme, j’avais atterri à la Brigade Para, et elle était partie à la Brigade Criminelle, après un rapide détour chez les Forces Spéciales. Molly était peut-être déçue de ne plus devoir s’occuper d’affaires mettant en jeu la sécurité nationale et d’être obligée de se concentrer sur les agressions, les meurtres et les cambriolages, mais moi, j’en étais ravie.

Elle décrocha après quelques sonneries.

— Inspectrice Emma Bellamy, dit-elle d’un ton traînant. Quelle agréable surprise.

— Inspectrice Molly March, répondis-je. Tout le plaisir est pour moi.

Utiliser nos noms et nos titres pour se saluer était devenu un petit rituel entre nous. C’était une façon pour nous de confirmer qu’on était toujours aussi enthousiastes à l’idée d’être devenues des inspectrices. J’espérais que ce sentiment ne finirait pas par s’estomper. Dans le monde des humains, les noms (ainsi que les titres) avaient du pouvoir aussi, même si ce pouvoir n’était pas le même que celui des paras.

— Hélas, continuai-je, je ne t’appelle pas pour le plaisir, mais pour le boulot.

Je l’entendis bâiller.

— Je m’en doutais. Tu te rends compte qu’il est à peine sept heures du matin ? Nous, on n’est pas des animaux nocturnes comme vous à la Brigade Para. Je viens juste de sortir du lit.

Je me sentis aussitôt coupable. J’étais tellement absorbée par mon problème que j’avais oublié de regarder l’heure.

— Désolée. Je peux rappeler plus tard, si tu veux.

— Ne dis pas de bêtises. Tu piques ma curiosité, en plus. Qu’est-ce qu’il se passe, Emma ?

Je lui racontai ce que j’avais appris de Lukas et de la caméra de surveillance avant d’ajouter :

— J’ai devant moi une liste de tous les suspects qui ont été arrêtés pour des vols et cambriolages dans le même genre près de Knightsbridge. Mais c’est une très longue liste et je me demandais si tu pouvais m’aider à la raccourcir.

— Les doigts dans le nez, me dit Molly. Je n’ai même pas besoin de faire des recherches. Tu as affaire au Troupeau.

— Au quoi ?

— C’est un gang qui opère du côté de Knightsbridge. Ils ne vivent pas dans le quartier, évidemment. S’ils pouvaient se payer une maison là-bas, ils n’auraient pas besoin de voler. Ils opèrent dans tout le voisinage, et ils n’aiment pas tellement la compétition. Il y a des chances que ton agresseur de vampire en fasse partie.

C’était exactement le genre d’information que je recherchais.

— Et est-ce que ce Troupeau a un chef ?

— Oui, un homme qui se fait appeler le Berger.

— Comme c’est original. Laisse-moi deviner, dis-je sèchement, leurs proies sont les moutons ?

— J’imagine, gloussa Molly. Le vrai nom du Berger est Devereau Webb. Ça fait des années qu’on essaie de le coincer, mais ce petit salaud parvient toujours à nous filer entre les doigts, et les membres de son Troupeau sont incroyablement loyaux. Sans compter qu’il a des amis haut placés. Il paraît même qu’il a quelques membres du gouvernement dans la poche.

Mmmh…

— Tu sais où je peux le trouver ?

— Il possède un appartement de l’autre côté de la Tamise. Je ne connais pas l’adresse, mais si tu veux, je ferai des recherches quand je serai au bureau et je te ferai passer l’info.

— Ce serait super. Merci, Moll.

Je fis une pause, puis ajoutai :

— Tu ne vas pas me mettre en garde sur le fait de me lancer à la poursuite d’un type aussi dangereux ?

— Je n’ai même pas encore mangé mon porridge, alors mes mises en garde sont à leur niveau minimal. Et puis, je sais que même si je le faisais, tu ne m’écouterais pas.

Je souris. Elle n’avait pas tort. D’après ce que j’en entendais, le Berger était la seule personne qui pouvait me mener à l’agresseur de Moira. Qu’il le veuille ou non, il allait bientôt recevoir la visite de la meilleure inspectrice de la Brigade Para.

L’ordinateur bipa, indiquant que le logiciel avait terminé sa recherche de reconnaissance faciale : il n’y avait pas de résultat. Dorénavant, le Berger était ma meilleure piste.

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