Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition

Chapitre 27

 

L’odeur familière du soufre était réconfortante, même si elle était forte au point de me faire pleurer ; mais quand j’ouvris les yeux, le visage réconfortant du Dr Laura Hawes n’était pas là pour m’accueillir. Je n’étais pas non plus dans la morgue de l’hôpital Fitzwilliam Manor.

J’étais plus désorientée que d’habitude ; pendant un moment, je ne compris pas où je me trouvais. Il faisait très sombre et plusieurs objets pointus me rentraient dans le dos. Le seul avantage, d’après ce que je pouvais en juger, c’était que Ted ne s’était pas débarrassé de mon corps d’une façon déplaisante. Apparemment, mon cadavre n’était pas très haut sur sa liste de priorités. Il allait le regretter.

Lorsque je me levai, je me cognai la tête contre un plafond bas. Toujours incapable de voir quoi que ce soit, je plissai le nez et tendis les bras en l’air. Mes doigts raclèrent du métal froid. Ha ! J’étais toujours dans sa camionnette. Il m’avait laissée là où j’étais morte.

Maintenant, il ne me restait plus qu’à croiser les doigts et à espérer qu’il n’ait pas abandonné le véhicule en rase campagne, dans un endroit isolé. J’avais besoin d’un moyen de communication et de vêtements à porter. Aucune lumière ne filtrait à travers les fenêtres de la camionnette ; j’en conclus que celle-ci était rangée dans un garage.

Je tâtonnai autour de moi du bout de mes doigts, cherchant à m’envelopper dans quelque chose. À part me mettre une boîte en carton sur la tête, il n’y avait aucune autre option. Mais bon, j’avais déjà vécu pire que ça.

Il fallait voir le bon côté des choses : même si mes vêtements avaient brûlé au cours de ma résurrection et qu’il n’y avait rien d’autre à mettre dans le van, je retrouvai tout de même mon arbalète. C’était illégal de l’utiliser contre un humain, mais comme on disait, aux grands maux les grands moyens.

Il n’y avait aucun signe de Scarlett. Ça faisait maintenant douze heures qu’Edward Nappey avait enfoncé son poignard dans mon cœur, ce qui voulait dire qu’il devait être environ seize heures. Il avait pu se passer n’importe quoi pendant ce laps de temps.

Je ne pouvais pas en perdre davantage à m’inquiéter sur ma nudité ou sur des détails techniques. Je devais retrouver Nappey et Scarlett et mettre un terme à ce qu’il prévoyait de faire. J’étais la seule à pouvoir y arriver.

À tâtons, je me dirigeai vers l’arrière du van et cherchai la poignée de porte. Une vague de soulagement me submergea quand je la trouvai et que je l’ouvris. Je sortis de la camionnette et posai les pieds sur un sol de béton. Il n’y avait pas de doute : c’était bien un garage.

Je cherchai une sortie. Je finis par trouver une porte avec un bouton-poussoir situé près d’une poubelle très odorante. Je pressai mon oreille contre le battant quelques instants, puis, comme je n’entendais rien, je tournai la poignée. Fermé. Zut. Et la porte semblait en bon état ; elle n’était pas pourrie comme celle dans la cave du révérend Knight.

Je fis quelques petits sauts ; ça faisait du bien. Je me sentais forte. Je haussai les épaules, puis je levai une jambe, sur un coup de tête – après tout, ça ne me coûterait rien d’essayer. Un instant plus tard, je mis toutes mes forces dans mon pied et l’écrasai contre la porte. À ma grande stupéfaction, il y eut un craquement sonore et la serrure se brisa. La vache. Je pliai la jambe, éberluée. Je devenais vraiment de plus en plus forte à chaque fois que je mourais.

Puis il me vint à l’esprit que si Nappey était dans le coin, il avait dû m’entendre. Je reculai vivement au cas où il apparaîtrait – et je fus un peu déçue en voyant que ce n’était pas le cas.

Plus confiante, à présent, je jetai un coup d’œil par la porte. Une moquette d’un beige immaculé menait à un couloir inondé de soleil ; apparemment, la porte du garage menait à l’intérieur d’une maison. J’entendis les basses rythmées d’une musique dance. Ha ha ! Voilà pourquoi il ne s’était pas intéressé au bruit. Je sortis du garage. Peut-être qu’avec un peu de chance, je tomberais sur un téléphone.

La pièce à ma droite était une chambre, petite, mais bien rangée. En regardant à l’intérieur, j’aperçus une couverture moelleuse et des oreillers rembourrés. La différence avec la maison de Nappey était saisissante. J’observai la brosse à cheveux sur la table de nuit et les rideaux bordés de dentelle. C’était une chambre de femme. Pendant un moment, je me demandai si Nappey avait réussi à aller se cacher chez sa mère sans que personne ne le remarque ; puis mon regard tomba sur une blouse d’infirmière pendue sur le radiateur. Merde. Maggie Tomkinson, l’ex-petite amie de Nappey, était infirmière. Mon sang se glaça.

Tout en me maudissant silencieusement de ne pas avoir gardé un œil sur elle, je me précipitai, attrapai la blouse bleue et l’enfilai. Les basses lourdes continuaient à pulser, faisant légèrement trembler les murs. En jetant un regard par la fenêtre, je vis une rue calme, pleine de feuilles mortes, et d’autres pavillons. La rue était complètement déserte.

Fallait-il que je me précipite vers une de ces maisons pour demander de l’aide ou que je continue toute seule ? Je n’hésitai pas très longtemps. J’avais encore les veines pleines d’adrénaline à cause de ma mort et de la résurrection qui avait suivi, et je voulais voir la tête de Nappey quand je débarquerais d’outre-tombe juste devant lui. L’affronter toute seule n’était pas très malin, mais je ne voulais pas lui donner la moindre chance de s’échapper à nouveau.

Je quittai la chambre et vérifiai la pièce d’en face. Une salle de bain vide. En apercevant une trace de paume ensanglantée sur le bord de la baignoire, je resserrai ma prise sur l’arbalète. Je ne doutais pas que Ted Nappey était venu ici, mais à présent, j’en avais la preuve. Tout en me raidissant en vue de ce qui allait arriver, j’avançai dans la maison.

Le salon était tout aussi vide et silencieux que les autres pièces. En face de moi, il ne restait plus que la cuisine. La porte était légèrement entrouverte et j’aperçus un sol en linoléum avec des motifs, ainsi qu’une ombre qui se déplaçait. La musique provenait de là.

Je me rapprochai autant que je l’osai. Avant de faire quoi que ce soit, je voulais me familiariser avec l’environnement. Retenant ma respiration, je jetai un coup d’œil par l’entrebâillement. Juste là, le dos tourné, en train de bouger les hanches en rythme avec la musique, se tenait Ted Nappey. L’étrange tour de cou en métal qu’il portait scintillait dans la lumière du soleil qui entrait par la fenêtre. Scarlett était affalée à l’extrémité d’une petite table en bois dans un coin. De l’autre côté de la table, Maggie Tomkinson était assise, attachée et bâillonnée. Mes doigts tressaillirent.

Je tournai la tête pour essayer d’apercevoir un peu mieux la pièce. Au début, c’était difficile de dire ce que Nappey était en train de faire. Mais quand il se retourna pour s’adresser à Maggie et que je vis les bouteilles en verre et le kit de chimie pour enfants, je compris qu’il était en train de finir son élixir. Je serrai les dents. Tout ça pour une mixture idiote qui n’avait aucune chance de fonctionner de toute façon.

Les lèvres de Nappey bougèrent lorsqu’il parla à Maggie, qui avait le regard vague. Il fronça les sourcils, puis se tourna vers la petite radio et baissa le son pour qu’elle puisse l’entendre.

— Tu n’as jamais eu de très bons goûts musicaux, Mag. Mais ne t’inquiète pas. Quand j’aurai fini l’élixir, tu auras tout le temps du monde pour apprécier de bonnes basses, dit-il avec un grand sourire.

Il avait l’air très satisfait de lui-même. Je réprimai un frisson.

— Il m’a fallu tellement de temps pour en arriver là. C’est plus dur que tu ne l’imagines de distiller du liquide à partir d’os de loups-garous. Si tu ne te procures pas son corps précisément au bon moment, tu rates ta chance. C’était plus compliqué que ce que je pensais. Mais maintenant que j’ai du sang de vampire pour fortifier le liquide, tous mes efforts seront récompensés – je te le promets.

Rayonnant, il ajouta :

— En fait, ce sera même plus que ça. Pense à tout le temps que tu as passé dans cet hôpital minable, à piquer des gens et à leur injecter toutes sortes de drogues... Une gorgée de ce liquide, et ils seront à nouveau en pleine forme.

Il se retourna fièrement, tenant à la main une bouteille au goulot étroit. Je plissai les yeux en regardant le liquide boueux qu’elle contenait, et en voyant le collier à dent de requin qu’il portait autour du cou.

Maggie leva la tête et regarda l’élixir d’un air hébété.

— Plus de cancers, Mag, souffla Nappey. Plus de crises cardiaques. Plus de sentiment d’infériorité par rapport aux paras et à leurs coutumes repoussantes. Cet élixir, c’est l’avenir. Et c’est moi qui l’ai créé. On chantera mes louanges dans la rue pendant des décennies.

Ce type se prenait vraiment pour un dieu. Je plissai le nez.

Maggie tourna le regard vers moi et sursauta lorsqu’elle me reconnut. Vivement, je secouai la tête. Il ne fallait pas qu’elle gâche mon occasion. Heureusement, son ex-petit ami était trop occupé à se jeter des fleurs pour le remarquer.

— Je vais le boire en premier, dit-il. Je t’en donnerais bien, mais je crois que tu le recracherais. Tu ne crois pas à ce que j’ai réalisé, mais le livre a raison. Mon exploit va tout changer. Grâce à ce nectar, on pourra enfin récupérer notre pays.

Il fit la grimace en regardant Scarlett.

— Dommage qu’elle ne soit pas réveillée pour voir ça. Puisque les os bouillis de loups-garous n’ont pas suffi, c’est son sang à elle qui a fait tout le boulot.

Un frisson nauséeux me parcourut l’estomac. OK, c’en était assez ; je n’avais pas besoin d’en entendre plus. Je reculai, toujours sur la pointe des pieds pour que Nappey ne m’entende pas, puis je levai l’arbalète et jetai à Maggie un regard entendu. En la voyant hocher la tête presque imperceptiblement, je sus qu’elle avait parfaitement compris.

Je plissai les yeux et visai. Il n’y avait plus qu’à attendre qu’il se dirige légèrement vers la gauche. Je retins ma respiration, en attente – puis il bougea. Un battement de cœur plus tard, le carreau à flèche d’argent quitta l’arbalète et fusa dans les airs.

Maggie se pencha et se couvrit la tête avec les mains lorsque le carreau toucha la bouteille. Le verre se brisa et se répandit dans toutes les directions, tandis que le liquide dégoûtant était répandu tout autour. Pendant une seconde, Nappey ne bougea pas, trop choqué par la destruction de l’œuvre de sa vie ; puis il lâcha un hurlement de détresse.

— Non ! Non !

Il se tourna vers moi et m’aperçut enfin derrière la porte. Bouche bée, il marmonna :

— Vous ? Mais vous êtes morte ! Comment ? Qu’est-ce que… Je ne…

Je donnai un coup de pied dans la porte et rechargeai calmement l’arbalète. Cette fois, je visai sa tête.

— Couchez-vous par terre. Face contre le sol, dis-je d’une voix dure. Ou je tire.

Tout aurait été tellement plus simple s’il avait fait ce que je lui avais dit ; malheureusement, rien n’était jamais facile dans la vie.

Nappey sauta sur le côté et attrapa un couteau, le même que celui qu’il avait brandi un peu plus tôt. Il était maintenant taché de sang – celui de Scarlett, sans aucun doute. Il était peut-être névrosé, mais il n’était pas idiot. Au lieu de m’attaquer, il se dirigea vers Maggie et l’attrapa par les cheveux. Puis il lui mit le couteau sous la gorge.

— Je vais la tuer ! hurla-t-il. Je suis sérieux ! Tout grand projet réclame des sacrifices. S’il faut que Mag soit l’un d’entre eux, eh bien tant pis !

Il poussa la lame du couteau contre son cou.

— Si vous voulez qu’elle vive, sortez d’ici. Tout de suite !

— Lâchez le couteau, monsieur Nappey. Vous ne vous échapperez pas une nouvelle fois.

— C’est hors de question ! brailla-t-il. Pas après tout ce que j’ai fait. Je suis trop près pour abandonner. J’ai tué pour ça ! Et pas juste vous.

— Je sais, répondis-je. Vous avez renversé Julian Clarke.

— Qui ?

— Le jeune loup-garou, répondis-je calmement. Vous portez son collier.

— Lui ? dit Nappey d’une voix nasale pleine de mépris. C’était un putain de loup-garou. Je parle de vies humaines. Les vies des paras, j’en ai rien à foutre.

— Vous pensez faire ça pour le bien de tout le monde, mais en réalité, vous n’êtes rien d’autre qu’un type pathétique avec un penchant pour la violence.

— Mon invention sauvera des vies !

— Vous êtes un assassin, Ted. Rien de moins. Votre élixir ne sauvera personne. Il ne vous sauvera pas.

Il se racla la gorge pour essayer de me cracher dessus. En dépit de ses efforts, la boule de mucus ne me toucha même pas ; au lieu de ça, elle s’écrasa sur le sol et se mélangea au verre brisé et à l’élixir renversé.

— Vous voyez ? dis-je doucement. Vous ne savez même pas cracher droit.

Nappey lâcha un rugissement. Il recula et attrapa une large bouteille en verre de forme ronde. Il y avait encore du liquide rouge dans le fond.

— Il en reste, là-dedans ! Je peux toujours le boire. Et ensuite, vous verrez ! Vous verrez ! Vous vous rendrez compte de ce que vous avez fait.

Un feu s’alluma dans le regard de Maggie. Quand Nappey avait reculé pour prendre les derniers restes de sa potion, il avait éloigné le couteau de son cou. Elle leva la jambe et lui écrasa le pied. Il hurla et lui lâcha les cheveux ; toujours bâillonnée, attachée par les poignets, elle tomba par terre et se recula jusqu’à atteindre le coin de la cuisine.

— Espèce de… de… de salope !

Alors que Nappey portait la bouteille à ses lèvres, je levai l’arbalète pour viser.

— Faites attention au verre brisé, dis-je doucement. Ça risque de faire mal.

— Non ! s’exclama-t-il, l’air paniqué.

Je baissai l’arbalète d’un centimètre.

— Soit vous vous allongez par terre, soit je détruis les derniers restes de votre élixir, dis-je en haussant un sourcil. Vous voulez vraiment voir si ça fonctionne ? Vous y croyez vraiment, Ted ?

— Je ne me rendrai pas ! lâcha-t-il, désespéré. Je refuse de céder.

Comme il voulait. Je ne perdis pas mon calme.

— Très bien.

Je relevai l’arbalète pour viser à nouveau – et là, il y eut un miracle. Nappey baissa les épaules.

— Non, murmura-t-il en serrant la bouteille contre sa poitrine. Vous ne pouvez pas le détruire. C’est tout ce qu’il me reste. Ça marchera. Je sais que ça marchera !

— Alors, posez-le, dis-je en levant les yeux vers lui. Et mettez-vous par terre. Faites ce que je dis, et je ne tirerai pas.

Je ne souris pas, mais je sus que j’avais gagné.

— Je compte jusqu’à trois. Un. Deux. Tr…

Nappey posa la bouteille sur la table, près de la tête de Scarlett. Puis il se mit à genoux.

— Vous verrez. Donnez-le à quelqu’un et vous verrez. J’ai raison. Le monde en a besoin.

— Non. Le monde se fiche de ce que vous avez fait. En fait, dis-je en traversant la cuisine pour me tenir près de lui, le monde ne le saura jamais.

Avec un regard dur, j’ajoutai :

— Je vais finir ce que j’ai commencé il y a douze heures. Edward Nappey, vous êtes en état d’arrestation.

OceanofPDF.com