Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition
Chapitre 5
Grâce aux nombreux sens uniques de Londres et son trafic toujours très dense, l’option la plus rapide pour moi, en sortant de la Brigade Para, était de courir au lieu de prendre la voiture. J’ignorai Tallulah et sprintai dans la rue jusqu’à Lisson Grove. Heureusement que je ne portais quasiment que des baskets en ce moment.
La dernière chose dont nous avions tous besoin, c’était que Patrick Clarke attaque les loups du Clan Carr parce qu’il les tenait pour responsables de la mort de son fils et de la disparition de son cadavre. La pleine lune venait juste d’avoir lieu, donc en théorie, les loups étaient capables de se maîtriser et de faire preuve de retenue. Mais s’ils étaient provoqués, ils se défendraient, ce qui annonçait un désastre imminent pour les Clarke – sans même parler des relations humains-paras.
Je me faufilai à travers les piétons et évitai de justesse une femme avec un landau. La plupart de ceux qui étaient dans la rue étaient des touristes ; plus d’un prit une vidéo de moi en train de courir. Certains tentèrent même de me suivre, sans y arriver.
Lorsque j’arrivai au croisement, je tournai à gauche et calculai la façon la plus rapide de parvenir à la forteresse du clan Carr. Je n’y étais jamais entrée, mais je savais où c’était. Au cours des dernières semaines, j’avais passé du temps à établir sur une carte les endroits importants de la communauté para et je récoltais à présent les fruits de mon dur labeur. Je savais qu’il y avait une petite allée non loin d’ici qui constituerait non seulement un raccourci, mais qui m’éviterait aussi de me coltiner la foule. Pour y arriver, il fallait que je traverse une rue bondée avant d’entrer dans Lisson Grove, mais ça vaudrait le coup.
Je sautai par-dessus une grosse flaque et courus dans l’allée. Un chat qui surveillait un oiseau bondit en arrière lorsque je passai à côté. Le vent me fouettait les cheveux et mes pieds martelaient le sol. Je ne faisais jamais autant d’efforts lors de mes joggings matinaux, mais je n’étais pas essoufflée. L’adrénaline et la peur de ce qui pourrait arriver à quelques rues d’ici me donnaient des ailes.
J’émergeai de l’allée et arrivai sur un large trottoir. Apercevant un creux entre les voitures, je ralentis à peine avant d’essayer de traverser. Au moment où je me lançai, une voiture qui essayait de passer avant que le feu ne soit rouge accéléra.
Le chauffeur klaxonna comme un fou. J’entendis le crissement des freins et celui des pneus sur l’asphalte. Je tournai la tête et me rendis compte qu’il n’allait pas pouvoir s’arrêter à temps. J’allais me faire percuter.
Je n’eus pas le temps de réfléchir. Je sautai en l’air, poussée par mon désir inconscient de survie. La voiture s’arrêta en cahotant tandis que je tournais dans les airs ; puis j’atterris les pieds sur le capot.
Je clignai des yeux. Comment est-ce que j’avais réussi à faire ça ? Je tournai la tête vers le chauffeur qui me regardait, livide. Puis son état de choc laissa place à la fureur et il commença à crier et à serrer le poing. Avec un sourire, je lui fis un signe de la main, sautai du capot et me remis à courir.
Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. J’inspirai profondément, consciente d’être passée à deux doigts d’être aplatie comme une crêpe. Puis je baissai la tête et fonçai pour le sprint final. En quelques secondes, j’avais atteint le coin de la rue des Carr.
J’avais été rapide, mais pas suffisamment. À en croire la foule rassemblée à l’extérieur de la demeure des Carr et les cris perçants qui se faisaient entendre, le père de Julian Clarke était déjà là.
— Vous avez tué mon fils ! beuglait-il. Vous avez volé son corps !
— Va te faire foutre, mec, répondit l’un des plus jeunes loups du clan Carr.
Il s’avança vers Clarke, les poings levés, dévoilant les crocs avec un grognement qui ne laissait aucun doute quant à ses intentions. Fred, qui était là aussi, essaya de lui barrer le chemin et de calmer la situation, mais ni les loups ni Clarke ne lui prêtèrent attention.
Alors que j’accélérais le pas, la porte de la forteresse s’ouvrit et Lady Carr en sortit. Elle ressemblait moins à une alpha qu’à une femme bien habillée qui sortait déjeuner avec ses amies.
Ses traits fragiles et son apparence menue contrastaient avec ce que je savais d’elle. Lady Carr était sacrément coriace. Il ne restait plus qu’à espérer qu’elle se montre aussi diplomate et compréhensive envers un père qui avait perdu son enfant.
La foule de loups-garous, qui devaient bien être une trentaine, maintenant, s’écarta pour la laisser passer.
— Monsieur Clarke, dit-elle d’une voix glaciale, vous êtes encore ici ?
— Mon fils ! hurla-t-il d’une voix de plus en plus gutturale et désespérée. Mon fils !
Je grimaçai devant sa douleur palpable. Ça n’excusait pas ce qu’il était en train de faire, mais ça lui donnait une bonne raison.
— Nous en avons déjà parlé, monsieur Clarke. Votre fils est devenu un loup-garou de sa propre volonté. La loi a été suivie à la lettre. Il est mort suite à un tragique accident. Nous sommes aussi peinés que vous par sa perte, mais...
Elle n’aurait pas pu choisir de pires mots. Je me faufilai à travers la foule compacte en donnant des coups de coude à droite à gauche et arrivai près de M. Clarke alors que son visage se colorait de rouge et qu’il se mettait à trembler de la tête aux pieds.
— Sale menteuse ! Vous ne pourrez jamais ressentir ce que je ressens. Vous ne pourrez jamais comprendre !
Il glissa la main dans sa poche et en sortit un pistolet, tel que Fred l’avait craint.
À sa décharge, Lady Carr ne broncha pas. Il n’y avait pas de raison de paniquer – du moins, pas encore. J’avais fait des recherches et je savais qu’un pistolet était potentiellement moins mortel pour un loup-garou qu’une arbalète. Une balle en plomb habituelle pouvait facilement être extraite du corps d’un loup, et ils avaient de telles capacités de régénération que la blessure en devenait superficielle. Bien entendu, il était possible de fondre des balles en argent pour les utiliser à la place, mais c’était un procédé difficile qui ne donnait pas de bons résultats. Elles étaient dures à fabriquer, chères à acheter et complètement illégales. Même si un agresseur parvenait à s’en procurer, les balles devaient pénétrer profondément dans la chair du loup-garou pour que l’argent fasse effet dans son sang. Si la balle ressortait du corps, ça ne servait à rien : elle devait rester à l’intérieur pour faire du mal. C’était l’une des raisons pour laquelle les arbalètes étaient plus utiles. Étonnamment, un carreau d’arbalète en argent, avec de petites encoches ajoutées à la pointe, était plus difficile à enlever qu’une balle, et les dégâts qu’il pouvait causer étaient catastrophiques.
Malheureusement, M. Clarke avait bien réfléchi à sa vengeance. Il agita l’arme d’un air menaçant.
— De l’argent pur à cent pour cent, gronda-t-il. Testé et approuvé. Je me suis entraîné. Si ça, ça ne vous tue pas, rien d’autre ne fonctionnera.
J’inspirai un grand coup et m’interposai entre Clarke et Lady Carr. Fred me regarda avec des yeux ronds, comme la plupart des loups. Une balle en argent pouvait tuer une humaine aussi facilement qu’une balle en plomb.
— Monsieur Clarke, dis-je d’un ton sévère. Baissez votre arme immédiatement.
— La police armée est en chemin, dit Fred à voix basse.
Je hochai la tête pour lui faire comprendre que je l’avais entendu. M. Clarke, en revanche, ne m’entendit pas.
— Je vais vous tuer ! cria-t-il à Lady Carr. Je vais vous faire ce que vous avez fait à mon fils ! Et ensuite, je profanerai votre tombe comme vous avez profané la sienne !
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit Lady Carr. Inspectrice Bellamy, je vous suggère de vous occuper de cette créature avant que je ne le fasse. Vos méthodes seront sans doute beaucoup moins sanglantes que les miennes.
Je levai les mains pour obliger Clarke à me regarder moi au lieu de Carr.
— Je ne peux pas imaginer ce que vous devez ressentir, dis-je doucement. J’ai connu le deuil, moi aussi, mais la douleur de perdre un enfant est quelque chose que je ne peux même pas concevoir. Cependant, ce n’est pas la faute des Carr. Ce n’est pas la faute des loups-garous.
— Ils ont volé son corps ! s’exclama-t-il en me regardant, une profonde agonie inscrite sur son visage. Ils n’ont même pas pu le laisser reposer en paix, il a fallu qu’ils creusent sa tombe !
Il tourna à nouveau le regard vers Lady Carr.
— Où est-il ? Qu’avez-vous fait de mon fils ?
— Je ne comprends pas votre question, répondit-elle. Nous vous avons rendu son corps comme vous nous l’aviez demandé après sa mort, bien qu’il ne soit pas dans nos habitudes de le faire.
— Et ensuite, vous l’avez récupéré !
— Écartez-vous, Lady Carr, dis-je. Laissez-moi parler à M. Clarke seule à seul.
— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
— Écartez-vous.
Elle soupira, mais fit ce que je lui demandais et indiqua à ses loups-garous de reculer aussi. Je me détournai d’eux et fis face à Clarke. Il fallait qu’il entende raison, sans devoir subir la pression d’être entouré par les loups-garous qu’il méprisait tant.
— Monsieur Clarke, repris-je d’une voix douce. Ce ne sont pas les loups qui ont pris le corps de Julian. Ils ne font pas ce genre de choses. L’explication la plus logique est qu’une goule ait pris son corps.
Son regard se tourna vers moi d’un coup.
— Pardon ?
— Julian n’était pas pris pour cible à cause de qui il était, ou de ce qu’il était devenu, dis-je en essayant de lui expliquer la situation sans envenimer les choses. Il s’est simplement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Nous pensons qu’une goule a volé son corps de sa tombe.
— Une goule ? demanda-t-il, l’air perdu. Mais pourquoi…
Puis je vis qu’il commençait à comprendre. Il vacilla. Jusqu’à récemment, je ne savais pas de quoi les goules se nourrissaient, mais Clarke le savait, lui.
— Non ! Vous êtes en train de dire que… que Julian… que mon fils a été…
Oh oh.
— Monsieur Clarke, rentrons au poste de police pour en parler. Donnez-moi votre arme et nous pourrons résoudre le problème de façon pacifique.
Son regard horrifié dériva vers les loups-garous, puis vers le pistolet dans sa main. Quelque chose en lui se brisa.
— Espèce d’enfoirés ! Bande de salopards paranormaux ! Vous… vous… vous…
— Oh, calmez-vous, espèce d’imbécile ! maugréa Lady Carr.
Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Clarke se redressa, leva son arme et tira une balle qui alla s’écraser dans le bâtiment derrière nous. L’un des loups-garous plongea vers lui et se transforma en plein saut.
Je me jetai vers l’avant et essayai de repousser le loup.
— Lâchez-le ! hurlai-je.
Peut-être qu’il m’entendit, mais il ne réagit pas. Ses mâchoires claquèrent lorsqu’il essaya de clouer M. Clarke au sol, tandis que celui-ci se débattait comme un beau diable.
— Bryan, commanda Lady Carr d’une voix à peine audible au milieu du brouhaha soudain. Recule.
Le loup aurait dû lui obéir et battre en retraite immédiatement, mais il était tellement en rage que son alpha soit en danger qu’il n’entendit pas son ordre.
Clarke agitait les bras en grognant et en soufflant, le pistolet toujours serré dans la main. Le loup gronda, plus que prêt à le tuer. J’entendis la sirène de la police armée qui approchait, mais ils ne seraient pas là à temps. Tout était sur le point de prendre fin dans cinq secondes.
Du coin de l’œil, je vis Fred qui essayait de s’emparer de l’arme.
— Ça suffit !
Clarke se tortilla pour se mettre sur le côté et le loup-garou saisit l’occasion pour plonger vers sa gorge à découvert. Je serrai les dents, attrapai la fourrure du loup et le ramenai en arrière.
— Lâche-le ! m’exclamai-je. Écoute ton alpha !
Il m’adressa un grognement – puis il y eut un bruit sourd et quelque chose me frappa. Une douleur fulgurante me traversa et je sentis quelque chose d’humide sur ma poitrine. En levant les yeux, je vis Clarke me regarder avec horreur, le doigt sur la détente.
— Oh non, bafouilla-t-il. Oh non. Je ne voulais pas faire ça. Je ne voulais pas faire ça.
Le pistolet tomba par terre avec un claquement. J’eus le temps de voir le visage livide de Fred alors qu’il attrapait l’arme et la mettait en sécurité ; puis les coins de ma vision se brouillèrent et le monde glissa.
Et merde. Encore ?
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