Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition
Chapitre 7
Tout au long de la route me ramenant à la Brigade Para, je me sentis épiée. Mais ce n’était probablement pas le cas ; j’étais sans doute juste incroyablement parano. On était en plein milieu de la nuit, et tous ceux que nous croisions avaient leurs propres problèmes et préoccupations.
Quelques vampires et loups-garous nous dévisagèrent lorsque Fred tourna pour entrer dans Soho. La rumeur s’était déjà propagée : Emma Bellamy était revenue d’entre les morts. Je résistai à l’envie de saluer les curieux comme si j’étais la Reine, et je gardai la tête baissée.
— Je peux te ramener directement chez toi, tu sais, dit Fred. Tu viens juste de mourir. Je suis sûr que tu peux prendre un jour de congé.
Je souris. C’était difficile de lui expliquer à quel point le désir d’être active et de faire quelque chose me brûlait les veines. Mourir ne me donnait pas envie de me recroqueviller dans mon lit et de dormir ; c’était plutôt l’inverse.
— Non, je préfère travailler et m’occuper. Mais c’est gentil de m’avoir reconduite, en tout cas. Toi, tu peux prendre une journée de congé. Tu as passé toute la nuit à la morgue pendant que j’étais morte.
— Je vais aller prendre une douche, dit-il bravement. Mais je reviendrai ensuite.
Ce n’était plus le même Fred que lorsque j’étais entrée à la Brigade Para, celui qui passait son temps avachi devant la télévision. J’appréciais les efforts qu’il fournissait, même s’ils n’étaient pas nécessaires.
— Je préfère que tu te reposes, répondis-je. Tu ne me seras d’aucune utilité si tu es à moitié mort à cause du manque de sommeil. Prends la journée. Liza fera pareil.
— À moitié mort ? sourit-il. C’est une drôle de façon de formuler ça. Ce n’est pas moi qui me suis retrouvé sur une table d’autopsie pendant douze heures.
Je haussai les épaules.
— Notre langue est pleine d’expressions en rapport avec la mort.
— Ouais, je trouve ça mortel, dit-il en s’arrêtant devant la porte d’entrée.
Je lui jetai un regard sévère.
— Les blagues les plus courtes sont toujours les meilleures, répondis-je en détachant ma ceinture de sécurité. Rentre chez toi, Fred.
— OK, bâilla-t-il. J’ai laissé la liste des goules et l’endroit où les trouver sur ton bureau. De ce que je sais d’elles, elles ne sont actives que la nuit, alors il te reste quelques heures pour essayer de les trouver.
— Parfait, dis-je en sortant de la voiture et en fermant la portière.
— Bon courage, patronne. Tu verras, c’est pas la mort, ricana-t-il.
Puis il s’éloigna à toute allure avant que j’aie eu le temps de le fusiller du regard. Je secouai la tête, ignorai le remplaçant de Max qui me fixait d’un air noir et entrai à l’intérieur du bâtiment. Ce type me méprisait toujours autant, et je n’arrivais toujours pas à comprendre pourquoi il avait choisi un boulot en rapport avec la clientèle dans une zone comme celle-ci. Ni son poste ni son lieu de travail ne semblaient lui convenir. Mais bon, tant qu’il restait dans la légalité, ce n’était pas à moi de juger ses choix de vie.
J’allumai la bouilloire, attrapai la liste de Fred sur les goules et la parcourus du regard. Il avait raison : il n’y en avait pas beaucoup. Je comptai seulement une douzaine de noms répartis sur trois adresses différentes, qui n’allaient pas être faciles à trouver. « Troisième égout du côté droit de Cleveland Street, douze pas en avant et cinq pas en profondeur » : comment est-ce que j’allais entrer ça dans le GPS ?
Je baissai les yeux vers les habits que Laura m’avait donnés. Ils n’allaient pas rester propres très longtemps... Je commençais à me dire que j’aurais dû passer un peu plus de temps à bachoter sur les Autres plutôt que de concentrer mon attention sur les vampires et les loups-garous.
Chaque fois que j’avais l’impression de commencer à maîtriser mon sujet, il se passait quelque chose qui me rappelait que j’étais un bébé qui ne connaissait rien au monde du paranormal, malgré toutes mes résurrections. Je n’avais pas de collègue inspecteur expérimenté, je n’avais pas de mentor à qui je pouvais demander des conseils. Sauf si on considérait Lukas comme un mentor, mais c’était peut-être malavisé, vu le peu d’intérêt dont il avait fait preuve lors de ma dernière mort. Et de toute façon, même s’il s’était montré utile par le passé, ça restait un vampire. C’était même le seigneur des vampires, en fait.
Je repoussai mes désagréables pensées concernant Lord Horvath et fourrai la liste dans ma poche. Puis je pris le dossier que Liza avait créé sur les goules. Il ne pesait pas lourd, mais toute information, aussi triviale fût-elle, serait la bienvenue.
Selon Liza, les goules avaient une espérance de vie d’environ cinq cents ans. En soi, c’était déjà problématique : c’était dur pour l’évolution de faire son travail quand des individus vivaient aussi longtemps. Sans nouveau sang dans leurs arbres généalogiques et avec les immunités héritées de leurs ancêtres, ils étaient aussi plus susceptibles d’être touchés par de nouvelles maladies. À en juger par le croquis qu’elle avait trouvé quelque part, les goules n’étaient pas très belles non plus. Elles dépassaient rarement un mètre de hauteur, leurs visages étaient déformés au point d’en devenir difformes et leur peau avait un aspect gris et une texture de cuir. Elles ne semblaient pas posséder de pouvoirs particuliers, à part celui de creuser dans la terre, ce qui expliquait que leurs mains ressemblaient à des griffes. Et bien sûr, elles survivaient en se nourrissant exclusivement d’humains. Miam miam.
Le seul point apparemment positif dans tout ça, c’était que les goules étaient généralement des créatures pacifiques. Et c’était tant mieux ; comme Kennedy m’avait conseillé d’éviter de me servir de l’arbalète avant de vraiment la maîtriser, je n’avais qu’une matraque pour me protéger.
Je soupirai. Je ne devais rien aux Clarke, mais j’avais promis à Mme Clarke que j’allais les aider. C’était exactement le genre de boulot pour lequel j’avais signé lorsque j’avais accepté de devenir la seule inspectrice de la Brigade Para.
Je regardai ma montre. Je n’avais plus que deux heures avant l’aube. Si je voulais trouver les goules en question, j’avais intérêt à me dépêcher.
***
Vingt minutes plus tard, j’étais à Cleveland Street. Je remarquai que deux pubs étaient toujours ouverts, leurs fenêtres embuées, tandis que de la musique filtrait par les portes. Je n’y prêtai pas attention et remontai la rue jonchée de déchets à la recherche de la troisième bouche d’égout.
Prenant le nord de la rue comme point de départ, je baissai les yeux vers le sol. Une bouche d’égout. Deux bouches d’égout. Je continuai à avancer. Voilà : la troisième bouche d’égout.
Je me penchai et observai la plaque en fer ronde avec circonspection. D’accord, les goules vivaient dans la pénombre, et leurs activités me donnaient des frissons, mais elles habitaient vraiment dans des égouts ?
Je me grattai la tête et m’accroupis. Je n’avais pas le choix ; si je voulais trouver les goules, il fallait que je descende. Je fis la grimace et attrapai la plaque avec mes doigts. C’était certainement l’une des choses les plus bizarres que j’avais faites ces derniers temps, et ça en disait long.
Alors que je soulevais la plaque, juste assez pour observer les ténèbres profondes qui se cachaient en dessous, j’entendis une voix au-dessus de ma tête.
— Tout va bien ?
Je lâchai la plaque, qui retomba avec un bruit métallique sonore, et me redressai immédiatement ; un homme qui devait avoir la petite soixantaine se tenait devant moi. Pour quelqu’un qui se promenait dans les rues à cinq heures du matin, il était très bien vêtu ; du moins, à la manière des professeurs de géographie. Il portait du tweed de la tête aux pieds, du costume jusqu’à sa casquette plate.
Je l’observai. Je m’attendais à voir des crocs de vampires ; ses dents, pour être honnête, étaient trop pointues pour être celles d’un humain, mais elles n’étaient pas celles d’un vampire non plus. Je ne fus pas très discrète en regardant sa bouche ; il sut immédiatement ce que je recherchais.
— Je ne suis pas un suceur de sang, inspectrice Bellamy, dit-il d’une voix neutre dont l’accent anglais propret était parfaitement assorti à ses vêtements.
— Vous savez qui je suis, pourtant.
Il sourit et s’inclina profondément.
— Je suis une créature paranormale. De par mon existence, je suis obligé de savoir qui vous êtes.
J’avais l’impression qu’il jouait à un jeu avec moi, quoique très poliment.
— Et vous, demandai-je, qui êtes-vous ?
Il fouilla dans la poche de poitrine de sa veste, en sortit un monocle et le vissa devant son œil gauche.
— Mon nom est Albert Finnegan, répondit-il en s’inclinant à nouveau. Je suis ravi de faire votre connaissance.
Je doutais que ce soit son vrai nom. Quoi qu’il en soit, je hochai la tête.
— Je peux faire quelque chose pour vous, M. Finnegan ?
Malgré ma question, j’espérais qu’il dirait non. J’avais des choses à faire avant que l’aube n’arrive.
— J’ai plutôt l’impression que c’est vous qui avez besoin d’aide, fit-il remarquer doucement. Je serais curieux de savoir ce que vous faites.
— Je travaille sur une affaire de police importante, répondis-je. Ne vous inquiétez pas pour ça.
De toute évidence, à voir la façon dont le coin de ses lèvres se retroussa, la dernière chose qu’il ressentait était de l’inquiétude.
— Je vais tenter de réprimer mon angoisse, alors.
— Ravie de l’entendre. Maintenant, si vous voulez bien me laisser tranquille…
Je m’accroupis à nouveau et tentai de soulever une deuxième fois la plaque. J’avais peine à croire qu’elle servait de porte d’entrée à qui que ce soit : elle était complètement rouillée.
— Vous savez, dit Finnegan, si vous cherchez les goules, il y a des moyens plus rapides que ça de les trouver.
Je me figeai, puis me relevai lentement.
— Que savez-vous des goules ?
Son sourire s’élargit.
— Beaucoup de choses, puisque j’en suis une. Ravi de faire votre connaissance.
Je le regardai des pieds à la tête. D’après mon estimation, il devait faire un poil moins d’un mètre quatre-vingts. Sa peau couleur noisette avait l’air très douce, ce qui laissait penser qu’il investissait beaucoup de temps et d’argent dans des crèmes hydratantes. Je baissai les yeux vers ses mains. Elles ne ressemblaient pas du tout à des griffes.
— On dirait que je ne suis pas ce à quoi vous vous attendiez, dit-il sèchement.
— Si vous êtes bien ce que vous prétendez être, répondis-je en faisant attention à ne pas l’offenser même si je n’étais pas certaine de le croire, alors non. On m’a laissé entendre que les goules avaient une apparence très différente.
— Je vais le prendre comme un compliment, dit-il en s’inclinant.
Puis il se tourna et leva le bras pour indiquer une jolie porte rouge à quelques pas de la bouche d’égout.
— Si vous voulez bien entrer, je pourrai vous donner de plus amples explications.
Je regardai la porte, puis Finnegan, puis à nouveau la porte. Les avertissements de la commissaire Barnes résonnaient toujours dans mon crâne : c’était complètement inconscient de ma part d’entrer dans une maison à la demande d’un homme que je ne connaissais pas.
Je sortis mon téléphone et envoyai un message à Fred pour lui indiquer l’endroit où je me trouvais. Finnegan attendit patiemment.
— Merci, répondis-je une fois que le message fut envoyé. Ça m’aiderait beaucoup.
— Ne vous inquiétez pas, inspectrice Bellamy, dit-il. Je ne vais pas vous faire de mal. D’une part, nous autres, les goules, nous sommes des créatures pacifiques. D’autre part, ce serait idiot de s’en prendre à un officier de police. Et encore plus à un officier de police qui bénéficie de la protection des quatre clans et de Lord Horvath…
Il haussa les sourcils d’un air entendu, puis, après une rapide pause, il ajouta :
— Même si certaines personnes un peu trop avinées vous font parfois de mauvaises blagues.
Goule ou non, Albert Finnegan était très bien informé, en tout cas. J’en pris mentalement note et le suivis.
L’intérieur de la maison n’avait rien de remarquable ; elle aurait pu appartenir à n’importe qui de suffisamment riche. Un papier peint rouge et chargé recouvrait les murs. La cheminée d’époque en briques à l’avant de la pièce, la belle alcôve et la rosace au plafond auraient suffi à faire bondir d’excitation n’importe quel agent immobilier.
Je jetai un regard aux grandes fenêtres qui donnaient sur la rue. On y voyait clairement l’extérieur, mais j’aperçus de lourds volets d’obscurcissement juste au-dessus. Finnegan suivit mon regard.
— Les avancées modernes ont considérablement changé nos vies, dit-il. Il est vrai qu’autrefois, nous vivions sous terre ; même le plus petit rayon de soleil peut causer des dégâts irréparables aux corps des goules. Les volets d’obscurcissement ont tout changé ; maintenant, nous avons la possibilité de vivre à la surface.
— Et ce sont aussi les avancées modernes qui vous ont permis de devenir deux fois plus grand et de développer une nouvelle peau ? demandai-je audacieusement.
Finnegan rejeta la tête en arrière et éclata de rire.
— Je vois que les vieux stéréotypes ont toujours le vent en poupe.
— J’aimerais beaucoup avoir une explication, dis-je sans sourire.
Son regard pétilla ; il avait l’air de bien s’amuser.
— Les humains sont des créatures délicates à la sensibilité bien étrange. Ils ne se sentent à l’aise que lorsqu’ils cataloguent leur espèce et les autres dans des catégories. Nos ancêtres se sont vite rendu compte qu’il était plus simple d’apparaître sous les traits de monstres grotesques que sous nos traits normaux. C’était plus facile pour les humains d’accepter l’existence de créatures mangeuses de cadavres lorsqu’elles semblaient tout droit sorties de leurs pires cauchemars. Mais quand ces créatures leur ressemblent, dit-il en se désignant de la main, c’est bien plus compliqué pour eux d’accepter la vérité. Et il ne faut jamais prendre à la légère les humains et leurs peurs.
— Alors vous avez appris à vous transformer pour assurer votre sécurité ? demandai-je, toujours dubitative. Comme les loups-garous ?
Finnegan gloussa.
— La réalité est bien plus simple que vous l’imaginez.
Il se dirigea vers un meuble savamment orné et en ouvrit les portes ; puis il en sortit un masque en caoutchouc, comme on aurait pu en trouver dans n’importe quelle boutique de farces et attrapes, et des gants pourvus de griffes. Il les regarda avec attendrissement.
— Ce masque est pratiquement une antiquité, de nos jours. Nous n’utilisons plus ce genre de costumes ; nous n’en avons plus besoin. Les vieilles légendes continuent à être alimentées, et ça nous suffit.
Je fixai le masque.
— Vous vous déguisiez ? Pendant des siècles, vous vous êtes déguisés pour faire croire aux autres que vous ressembliez à des monstres ?
— C’est ça.
— Et pour la taille, alors ? Les goules sont censées faire un mètre de haut.
Finnegan eut un sourire moqueur et se pencha en avant, le corps tordu en deux, avant de relever la tête vers moi.
— Les petits monstres sont bien moins effrayants pour les humains que ceux qui font leur taille.
Je secouai la tête.
— C’est incroyable.
— Oui, admit-il. Nous faisons des choses très étranges.
— Pourquoi personne ne s’est jamais rendu compte de rien ?
— Les autres paras nous connaissent et connaissent notre véritable forme. Ce sont les humains qui n’ont jamais rien remarqué. Il n’y a que onze goules qui vivent à Londres, et pas davantage dans les autres villes et les autres pays. Nous ne sommes pas suffisamment nombreux pour susciter leur intérêt.
— Vous volez des cadavres de leurs tombes et vous les mangez, habillé en costume trois-pièces, dis-je. Ça mérite de susciter l’intérêt, ça.
— Oh, inspectrice Bellamy, dit Finnegan en claquant de la langue. Après tout ce que j’ai entendu à votre sujet jusqu’à maintenant, je m’attendais à mieux.
Je croisai les bras.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous le saurez dans une minute, dit-il en consultant sa montre.
— Quoi ? Qu’est-ce que…
Je fus interrompue par la sonnette qui retentissait avec force. Je sursautai.
— Vous avez beaucoup d’invités, à cette heure de la nuit ?
— Comme je l’ai déjà dit, répondit Finnegan, la seule chose de vraie, dans toutes ces légendes, c’est que nous sommes des créatures nocturnes. Pour nous, c’est l’heure de pointe.
Il m’adressa un sourire et ajouta :
— Venez avec moi.
Je le suivis dans le couloir. Une femme tout aussi bien habillée que Finnegan avait déjà ouvert la porte et était en train de discuter avec un homme en costume noir sur le seuil.
— Nous passerons par la porte arrière pour le livrer, dit l’homme. Ce sera le dernier avant un moment. J’espère que ça ne posera pas de souci.
— Oh non, répondit la femme. Nous avons encore des stocks.
Un frisson me parcourut l’échine.
— Attendez, dis-je. C’est…
— Oui, dit Finnegan en hochant la tête. Une livraison.
— Un cadavre ? murmurai-je.
— Signé, scellé et livré, inspectrice Bellamy. Je peux vous assurer que nous n’avons plus pris de cadavres dans des tombes depuis très longtemps.
— 1828, intervint la femme. L’année où tout le monde a appris la vérité au sujet des meurtres de Burke et Hare. C’était plus que suffisant pour faire cesser ce genre d’activités. Après ça, ce n’était plus pareil de voler des cadavres.
— Burke et Hare étaient deux assassins écossais, expliqua Finnegan. Ils fournissaient des corps à un docteur pour qu’il puisse les disséquer. Malheureusement, ils assassinaient d’abord les propriétaires des corps en question. Comme vous pouvez l’imaginer, leurs actions ont causé un véritable scandale. La loi concernant la donation de corps a complètement changé, alors nous avons dû changer aussi. Les goules, comme tous les paras, s’adaptent facilement.
Je m’humectai les lèvres.
— Je ne comprends toujours pas…
— Certains humains donnent leurs corps à la science. D’autres nous le donnent à nous. Pas beaucoup, certes, admit Finnegan tandis que l’homme à la porte hochait la tête, mais c’est suffisant.
— Nous les traitons avec respect, dit la femme avec sincérité. Les donneurs comprennent qu’ils vont mourir, mais que leur mort peut aussi aider quelqu’un d’autre à vivre. Si on pouvait survivre en mangeant des brocolis, nous le ferions, mais malheureusement, c’est impossible. Vous pouvez voir ça comme une tour du silence, si vous voulez.
— Une quoi ? demandai-je en plissant les nez.
— Les zoroastriens utilisaient une tour du silence pour leurs rites funéraires. Les corps étaient placés dans une structure circulaire construite en hauteur, à ciel ouvert, libre d’accès aux charognards. La nature dans toute sa splendeur.
— Je suis végétarienne, leur dis-je à tous les deux. Je comprends la logique de ces donneurs, mais...
— Mais vous ne pourriez pas imaginer faire la même chose, dit Finnegan avec gentillesse. Vous n’êtes pas la seule. Nos actions sont considérées comme étant monstrueuses par beaucoup de gens. C’est pourquoi les humains qui ont entendu parler de nous préfèrent nous voir comme des monstres. Mais il faut que vous sachiez que nous ne faisons pas la chasse aux donneurs et nous n’obligeons personne à nous céder leurs corps. Ils viennent à nous volontairement.
L’homme à la porte hocha la tête vigoureusement.
— Je peux le confirmer. Ma maison funéraire propose ce service en plus de la crémation et de l’enterrement, dit-il en gonflant la poitrine de fierté. Nous sommes le seul service funéraire du pays qui le propose. Quand des gens veulent donner leurs corps aux goules, ils viennent nous voir. Il y a plus de gens qui le font que vous le pensez. Je peux vous montrer les papiers, si vous voulez.
J’allais le prendre au mot. J’allais aussi parcourir les bouquins de loi pour vérifier que tout était bien légal. C’était fou de découvrir l’existence de toutes ces choses que je ne soupçonnais pas, et pas seulement dans le monde des paras, mais aussi dans celui des humains.
— Vous dites qu’il y a onze goules à Londres ? demandai-je.
— Oui, répondit Finnegan. Et elles utilisent toutes ce service. Je peux vous garantir qu’aucune goule n’a volé de corps dans une tombe depuis deux cents ans. Nous n’en avons plus besoin, et nous n’en avons pas envie.
Il me jeta un long regard et ajouta :
— J’ai entendu parler de ce qui est arrivé au jeune loup-garou. Je m’attendais à votre visite, voilà pourquoi je surveillais votre arrivée. Ce qui est arrivé à ce garçon n’a rien à voir avec nous. Déjà, les corps des loups-garous ne nous nourrissent pas ; quelque chose dans leur sang nous rend malades. Nous n’avons aucune raison de voler le cadavre d’un humain de sa tombe, et encore moins celui d’un loup. Je vous le promets.
Puis il plissa les yeux.
— En dépit des croyances du public à notre sujet, l’idée que nous soyons blâmés pour cet incident m’agace.
Je repensai à ce que Knight m’avait dit : des tombes avaient été profanées à deux reprises dans le cimetière St Erbin.
— Ce n’est pas la première fois, dis-je à voix basse. Julian Clarke n’était pas le premier.
Finnegan pinça les lèvres.
— Dans ce cas, je doute qu’il soit le dernier. Quelque chose de sinistre est à l’œuvre.
Je levai la tête pour le regarder dans les yeux. J’étais bien d’accord avec lui... et j’allais découvrir quoi.
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