Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition
Chapitre 18
— Donc il n’est pas typiquement violent, mais il voue une haine viscérale aux paras, résumai-je.
Lukas mit les mains dans ses poches.
— On dirait plus de la jalousie que de la haine. Il n’a ni les pouvoirs, ni la santé, ni les capacités d’un para. Il veut ce que nous avons, dit-il en se tapotant la bouche. Je demanderai à quelqu’un de vérifier toutes les requêtes que nous avons reçues. Si jamais il a un jour demandé à être transformé en vampire, on en saura plus sur lui.
— Ça vaut le coup de regarder, approuvai-je, mais ça m’étonnerait que ce soit son style. Il veut les capacités des paras, mais il ne veut pas être un para, d’après ce que j’ai compris.
Je me mordis l’intérieur de la joue et ajoutai :
— Il y a autre chose qu’il faut que je vous dise. Il se peut que Ted soit celui qui ait dérobé de leur tombe les cadavres des loups-garous.
— Pardon ? sursauta Lukas.
Je lui racontai l’histoire de la dent de requin.
— Il n’y a pas qu’un seul collier avec une dent de requin au monde, fit-il remarquer.
— Je sais. Mais je n’aime pas ce genre d’étrange coïncidence.
Lukas se gratta le menton d’un air pensif.
— St Erbin est en plein milieu de Soho. Comment se pourrait-il que quelqu’un creuse des tombes sans que personne ne le remarque ? L’endroit fourmille d’humains et de vampires aussi bien le jour que la nuit.
— Le mauvais temps, répondis-je. À chaque fois qu’une tombe a été dérangée à St Erbin, le temps était mauvais.
— Même en pleine tempête, ce serait risqué, grimaça-t-il. Mais on sait déjà que Ted Nappey aime prendre des risques. On a des bleus qui le prouvent.
— Ouais, répondis-je sombrement. J’ai quelque chose à vous avouer, au fait.
Une lueur d’intérêt traversa le regard de Lukas.
— Ah bon ? demanda-t-il d’une voix de velours. Quoi donc ?
— J’ai promis au révérend Knight de vous demander de lui rendre une petite visite. Il a du mal à… comprendre certaines choses. Je me disais que vous pourriez avoir une petite discussion, vous et lui.
— Moi ? Discuter avec un pasteur ? répondit-il en secouant la tête. Je dois admettre, D’Artagnan, que ce n’était pas le genre d’aveu que j’espérais.
Qu’est-ce qu’il espérait, alors ? Je détournai le regard.
— Ça pourrait valoir le coup d’aller rendre une autre visite à l’église. Et une fois là-bas, si vous pouviez parler un peu avec Knight, ça me ferait plaisir.
— À quel point ?
Je clignai des yeux sans comprendre.
— À quel point est-ce que ça vous ferait plaisir ? répéta-t-il.
Il y avait une note de taquinerie dans sa voix – et peut-être quelque chose d’autre aussi. Je déglutis.
— Très plaisir, murmurai-je.
Je le sentis m’observer.
— Très bien, dit-il finalement. Ça ne me tuera pas, après tout. Mais d’abord, on devrait essayer de retrouver ce livre que Nappey aimait tellement.
Un sourire de prédateur naquit sur ses lèvres, dévoilant soudain ses crocs.
— Et je sais exactement où on pourrait trouver un exemplaire, ajouta-t-il.
— La Bibliothèque Carlyle ? demandai-je en levant les yeux vers lui.
Le sourire de Lukas s’élargit.
— La seule et unique.
***
Située près de la gare de King’s Cross, la Bibliothèque Carlyle était un bâtiment gigantesque, créé par un vieux philanthrope à la fin du dix-huitième siècle. Son objectif était d’ouvrir une institution qui permettrait à tous d’avoir accès à des livres rares et à un savoir jalousement gardé – une sorte de version ancienne des recoins les plus sombres d’internet. Contrairement à son équivalent moderne, la British Library, la conception et l’agencement de la bibliothèque Carlyle étaient incroyablement désorganisés. À moins de savoir ce que l’on cherchait, trouver un titre dans ce fouillis pouvait être une vraie gageure. Mais lorsque le livre était en rapport avec le paranormal, c’était un peu plus facile. Loin au fond des entrailles du bâtiment principal se trouvait une section entière dédiée uniquement aux paras. En dépit du souhait de Malcolm Carlyle, l’accès à la salle des œuvres d’Arcane était interdit même à la plupart des employés de la bibliothèque. Il y avait toutes sortes de livres dangereux, dont le contenu devait être protégé. Mais pour le seigneur des vampires et l’inspectrice en chef de la Brigade Para, y entrer fut un jeu d’enfant.
— Vous ne pouvez pas emmener de livres avec vous, nous informa notre guide, vêtu d’un costume gris, tandis que nous le suivions dans la salle. Mais vous pouvez parcourir n’importe lequel aussi longtemps que vous le désirerez.
— Il n’y a qu’un seul livre qui nous intéresse, dis-je. Ça s’appelle Enchantements Infernaux. Si vous tenez des registres de ceux qui en ont réclamé un exemplaire, ça nous aiderait beaucoup.
Ça ne nous aiderait pas à traquer Ted Nappey, même s’il était venu ici, mais ça nous permettrait de confirmer ce que Maggie Tomkinson nous avait dit. On n’était peut-être pas plus proches de trouver Ted, mais au moins, on commençait à très bien comprendre son caractère.
— Je vais regarder, promit le bibliothécaire. Ça ne devrait pas prendre longtemps.
Parfait.
— Combien de gens demandent à avoir accès à la salle des œuvres d’Arcane ? demandai-je.
— Très peu, répondit-il en fronçant les sourcils. Vous voudriez une liste ? Je peux vous en imprimer une.
— Ce serait super. Merci beaucoup.
Au moins, il se pliait en quatre pour nous aider, même si je ne savais pas si une liste de noms nous apprendrait quoi que ce soit. Devereau Webb avait dit qu’il avait mené sa propre enquête ici avant d’approcher les clans ; n’importe qui d’autre aurait pu venir. Mais peut-être que l’information se révélerait tout de même utile.
Le bibliothécaire acquiesça joyeusement, puis nous emmena vers un escalier en spirale étroit. Il nous montra une porte richement décorée, barrée par un portail en fer orné d’enjolivures et de fleurs de lys. D’un geste théâtral, il sortit une grosse clé de sa poche et déverrouilla le portail.
— La salle des Œuvres d’Arcane est à vous.
Je jetai un coup d’œil à l’intérieur. La salle des œuvres d’Arcane était probablement ce que s’imaginaient les humains lorsqu’ils pensaient aux paras. Exit les ordinateurs, le Wi-Fi et les bureaux miteux de police ; ils voyaient plutôt de grandes pièces avec d’anciennes cheminées, des bougies à la flamme vacillante et des étagères infinies remplies de vieux livres. Je frissonnai. Il faisait beau et relativement bon dehors, mais ici, l’air était frais.
— Pas d’électricité ? demanda Lukas.
— On y a pensé, il y a quelques années, répondit avec un petit rire le bibliothécaire, qui était resté sur le seuil comme s’il avait peur d’entrer dans la salle. Mais cette collection n’est que rarement visitée. En plus, en la modernisant, nous aurions dérangé les vieux textes.
Il nous jeta un regard entendu.
— Les mots ont du pouvoir. Les livres, encore plus, déclara-t-il avec des gestes si amples que je m’attendais presque à entendre un roulement de tambour.
Voyant que ni Lukas ni moi ne répondions, il s’inclina.
— Je vais aller chercher les registres pour le livre en question et je reviens.
— Merci, murmurai-je.
Je pris une boîte d’allumettes et allai de bougie en bougie pour les allumer. Au lieu d’offrir une lumière réconfortante, les flammes vacillantes créaient une ambiance encore plus sinistre.
Lukas ouvrit la vieille armoire près de la porte et commença à parcourir le très vieux catalogue. Je le rejoignis.
— Alors ? demandai-je.
En fronçant les sourcils, il sortit un vieil index crasseux ; au même moment, une légère brise qui semblait venue de nulle part fit danser les flammes des bougies, et les ombres s’étendirent.
— Relax, D’Artagnan, dit-il doucement. Ce n’est qu’un courant d’air.
Je déglutis et hochai la tête. Bien sûr.
— C’est ça ? demandai-je en indiquant l’index. C’est ce livre ?
— Enchantements Infernaux, lut-il. Une compilation encyclopédique de sortilèges de magie.
— La magie n’existe pas.
— Non, acquiesça-t-il, mais ce livre existe, lui.
Il plissa les yeux en direction des étagères, et ajouta :
— Je pense que ça devrait être par là. Allons-y.
Je me rendis dans la section sur la pointe des pieds, sans vraiment comprendre pourquoi je m’efforçais d’être aussi silencieuse. J’avais l’impression que c’était nécessaire, dans cet endroit. J’aurais de loin préféré affronter une bande de criminels plutôt que de rester trop longtemps dans cette salle.
Les étagères étaient pleines à craquer de livres aux reliures de cuir ; certains étaient tellement usés par le temps que leurs titres étaient à peine déchiffrables. D’autres donnaient l’impression de n’avoir jamais été ouverts. Lukas leva les yeux.
— Je crois que c’est là, dit-il.
Il fit un bond, attrapa du bout des doigts le dos d’un des livres les plus lourds, et arriva facilement à l’extraire de l’étagère. Lukas retomba sur ses pieds en silence et me le tendit pour que je puisse mieux voir.
J’observai la couverture rouge fané, ses lettres dorées encore visibles.
— C’est lui, dis-je d’une voix sombre, avant de montrer du doigt un bureau près de la sortie. Il y a suffisamment de lumière là-bas.
Nous nous assîmes l’un à côté de l’autre. Je tendis la main pour ouvrir le livre au même moment que Lukas, et nos doigts s’effleurèrent ; je reculai d’un bond, comme si j’avais été piquée.
Lukas eut un léger sourire.
— Laissez-moi faire.
Il souffla pour enlever la fine couche de poussière sur le livre et l’ouvrit. Je m’attendais à un envol de mites, ou à un grondement de tonnerre venu de nulle part, mais il ne se passa strictement rien. Mon imagination commençait vraiment à s’emballer.
— Respirez, me conseilla Lukas.
Je ne m’étais pas rendu compte que je retenais ma respiration. Je relâchai tout l’air de mes poumons d’un seul coup. Ce n’est qu’un livre, me dis-je. Il n’y avait pas de raison d’avoir peur.
Nous nous penchâmes dessus pour lire le sommaire. Les titres de chapitres ne nous étaient pas très utiles. Concoctions distillées. œuvres de sang. Herbes de la forêt.
— Essayons l’index à la fin du livre, suggérai-je. Commençons avec Vampire.
Lukas tourna les pages jusqu’à y arriver. Il y avait des douzaines de références croisées pour l’entrée vampire. À ce rythme-là, on y serait pendant des heures.
— Il faut qu’on rétrécisse le champ de recherches, murmura-t-il.
Je me mordis l’intérieur de la joue.
— Cadavre, proposai-je. Essayez avec ça.
Il me jeta un regard en coin, puis tourna de nouveau les pages. Il n’y avait que quatre entrées référencées mentionnant des cadavres. Je me triturai les mains tandis que Lukas ouvrait le livre à la première mention.
— Un cadavre humain en état correct de décomposition, lut-il à haute voix, peut être utilisé à de nombreuses fins. Les ongles d’une femme morte depuis quatorze jours contiennent des propriétés qui...
— Ce n’est pas ça, coupai-je, parcourue d’un frisson.
Lukas hocha la tête et tourna les pages à nouveau.
— Les goules se nourrissent de…
— Non. Pas ça non plus.
Lukas grogna son assentiment et passa à la section suivante.
— Le cadavre d’un loup-garou est en effet très utile. Le crâne peut être utilisé comme récipient pour la préparation de potions ; de même, si vous souhaitez prédire l’avenir, la fourrure taillée d’un loup transformé peut être brûlée avec une sélection d’herbes choisies.
Lukas fit une pause et leva la tête.
— Je commence à me dire que ce livre ne raconte que des conneries.
— Continuez quand même, répondis-je, même si j’étais parfaitement d’accord avec lui.
— Les os d’un jeune loup-garou, lut-il, peuvent être réduits en poudre pour préparer l’Élixir de Force.
Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale.
— Celui-là, murmurai-je. Allons lire cet article-là.
Lukas fit ce que je demandai et trouva la page indiquant la recette de l’élixir. Nous lûmes ce qui était écrit.
— De la fine poudre d’os d’un loup-garou mort récemment. Une tasse d’eau bénite dans un bol de chêne, tenue à l’écart du soleil. Une pincée de pollen de pissenlit récolté un Bon Vendredi, souffla Lukas. Cet Élixir renforcera le corps et l’esprit, guérira les maladies physiques et solidifiera la psyché. Le récipiendaire de cet Élixir possédera une force supérieure à celle de n’importe quel être, vivant ou non.
Il repoussa le livre avec dégoût.
— C’est du gros n’importe quoi !
Je me penchai et continuai à lire.
— Si les effets désirés ne sont pas obtenus, l’Élixir peut être amélioré. Trois tasses de sang extrait d’un vampire toujours en vie devraient…
Lukas lâcha une exclamation et tira le livre vers lui pour lire à son tour.
— Les salopards ! gronda-t-il. Ce n’est quand même pas ce qu’Edward Nappey essayait de faire ? Préparer une potion débile à partir d’un livre bourré d’âneries ? Il est encore plus fou que je ne l’imaginais. On perd notre temps, D’Artagnan.
— Peu importe que ce livre dise la vérité ou non, Ted Nappey y croit, en tout cas.
Je me frottai les mains l’une contre l’autre pour essayer de me réchauffer un peu. Mon instinct me disait que c’était ce que Ted avait fait pendant tout ce temps ; il voulait jouer aux sorciers et concocter une potion magique qui le mettrait à égalité avec n’importe quel para du pays. J’étais convaincue que nous venions de trouver son but. Malheureusement, ça ne nous aidait pas à le retrouver.
— Hello !
Lukas et moi sursautâmes de concert.
— J’ai ce que vous m’aviez demandé, lança le bibliothécaire en agitant une liasse de feuilles. J’ai imprimé la liste de tous ceux qui ont tenté d’accéder à cette pièce au cours des dix dernières années.
Je clignai des yeux. Ça faisait beaucoup de noms, tout ça.
Lukas repoussa sa chaise et se releva. Je jetai un regard aux pages ouvertes d’Enchantements Infernaux pendant encore quelques instants, puis je sortis mon téléphone et pris une photo. Nous avions ce pour quoi nous étions venus. Je refermai le livre. Puis une pensée me vint et je le rouvris. Il y avait quatre mentions pour le mot-clé cadavre. Nous n’en avions vérifié que trois.
Je trouvai la dernière mention vers la fin du livre.
Même si beaucoup le souhaiteraient, il est impossible de réanimer des cadavres. La mort ne peut pas être trompée ; tôt ou tard, nous devons tous nous retrouver face à notre créateur. La seule créature capable d’échapper temporairement à la mort est l’insaisissable phénix. Bien que cet être ait une espérance de vie normale, il ne peut être tué par d’autres moyens. Toute tentative de le détruire causera sa résurrection par les flammes. Bien qu’il soit capable de concevoir une progéniture, il est important de noter que la magie d’un phénix est unique. Il ne peut y avoir deux phénix en vie en même temps.
— Tout va bien ? demanda Lukas en se penchant sur mon épaule.
Je refermai le livre d’un coup.
— Oui, dis-je en me levant d’un bond. Parfait. Tout va bien.
Il me jeta un regard curieux.
— Notre ami bibliothécaire nous a trouvé trois noms. Au cours des quarante dernières années, seules trois personnes ont cherché ce livre. Et aucune d’entre elles n’est Ted Nappey, dit-il en pinçant les lèvres. Selon les registres, M. Nappey n’est jamais venu.
Il fit une pause, puis ajouta :
— Mais ce n’est pas tout. Il y avait autrefois deux exemplaires d’Enchantements Infernaux. Mais lors d’une inspection de la salle des œuvres d’Arcane il y a quelques années, on a découvert que le deuxième exemplaire avait disparu.
Je tentai d’oublier ce que je venais de lire et me concentrai.
— D’après ce que nous a dit Maggie Tomkinson, Ted avait son propre exemplaire. Il aurait pu le trouver n’importe où – dans une boutique de livres d’occasion, dans une vente de charité. Ou dans le grenier de quelqu’un. Ou alors, continuai-je en grimaçant, il a utilisé une fausse identité pour s’introduire ici et voler l’exemplaire qui a disparu.
— C’est possible, acquiesça Lukas. Même si on ne peut rien prouver.
Je me mordis la lèvre et repris :
— Je serais curieuse de savoir pourquoi ces trois autres personnes étaient intéressées par ce livre.
Lukas agita le papier.
— J’ai leurs noms. Ce sera sans doute plus utile que cette liste d’idiots qui se prennent pour des spécialistes sur les paras, dit-il en montrant l’autre liasse de feuilles. Vous en avez besoin quand même ? Il y a beaucoup de noms, là-dessus.
Je fixai l’exemplaire d’Enchantements Infernaux.
— Emma ?
— Mmh ?
Je me rendis compte que Lukas fronçait les sourcils.
— Oh. Oui, je vais prendre la liste. On ne sait jamais, ça peut être utile. Je vais remettre le livre sur l’étagère.
Je me penchai pour le prendre. Mes doigts picotèrent quand je touchai la couverture. Lukas m’observait. Il savait que quelque chose n’allait pas, mais il ne savait pas quoi.
— Qu’est-ce que vous êtes en train de me cacher, D’Artagnan ?
Je levai le menton et rencontrai son regard intense.
— Rien, à part que j’ai hâte de sortir d’ici, répondis-je simplement.
Puis je me détournai pour éviter d’avoir à le regarder plus longtemps.
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