Emma Bellamy, aimant à problèmes T2 : Mort à répétition

Chapitre 3

 

Je n’étais pas morte une seule fois. J’avais été tuée deux fois – et par la même personne. Mais à présent, il était mort, donc en théorie, je n’avais plus rien à craindre.

Je m’étais observée dans le miroir tous les jours au cours du mois qui avait précédé, cherchant avec espoir des signes naturels de vieillesse. Je ne voulais pas mourir, mais je ne voulais pas être immortelle non plus. Dans un monde idéal, j’aurais été parfaitement normale ; mais se relever d’entre les morts était loin d’être normal.

Lukas le savait, et pourtant, même si ça faisait plus de cinquante ans qu’il était un vampire, il n’avait jamais entendu parler de quelqu’un comme moi. Tout comme Laura Hawes, légiste à l’hôpital Fitzwilliam Manor, qui était la première personne à avoir assisté à ma résurrection. Ma patronne, la commissaire divisionnaire Lucinda Barnes, était également au courant de ce qu’il s’était passé. Et le bon révérend William Knight de l’église St Erbin le savait sans doute aussi.

Le révérend Knight m’avait vue avant ma première mort – et après. Il n’était pas au courant des tenants et des aboutissants de ma situation, mais il en savait assez pour se montrer prudent. Ce fut sans doute pour cette raison qu’il courut à l’intérieur et verrouilla la porte de l’église lorsqu’il me vit approcher depuis l’autre côté de la rue. Ça, ou alors il était terrifié par ma charmante personnalité et mes manières avenantes.

J’ouvris la grille en fer rouillé et parcourus le chemin en évitant soigneusement de regarder l’endroit où j’étais morte. Quand j’atteignis la lourde porte de l’église, je frappai poliment. Il n’y eut pas de réponse. Le pasteur pouvait bien faire semblant d’être sorti, je l’avais vu quand même. Il savait que je l’avais vu. Et je savais qu’il le savait.

— Révérend Knight, l’appelai-je. C’est l’inspectrice Bellamy, police de Londres.

J’attendis un instant ou deux. Toujours rien. La dernière fois qu’on s’était parlé, le révérend s’était lui-même convaincu que ma première mort, qui avait eu lieu dans ce cimetière, avait été mise en scène. Il avait cru que mon décès faisait partie d’un stratagème ingénieux concocté par la police, et je n’avais pas tenté de le dissuader. Malheureusement, depuis, il avait eu suffisamment de temps pour y réfléchir et, de toute évidence, il s’était rendu compte (à raison) qu’il était impossible que ce soit vrai.

Je retentai le coup.

— La dernière fois qu’on s’est rencontrés, j’étais encore stagiaire, mais je suis une inspectrice qualifiée, maintenant. Il faudra bien que vous acceptiez de me parler à un moment ou à un autre.

Silence. J’inspirai profondément.

— Je suppose que vous avez des questions à mon sujet, dis-je. Je vous dirai tout ce que je sais, si vous le voulez. Même si je ne sais pas grand-chose.

J’hésitai et continuai :

— Je suis ici pour une enquête de police, Révérend. Ma visite n’a rien à voir avec ce qu’il s’est passé ici le mois dernier.

Je commençais à me dire que j’allais devoir laisser tomber et revenir une autre fois lorsqu’il y eut un claquement de l’autre côté de la porte. Elle s’entrouvrit légèrement, puis le révérend Knight sembla prendre confiance. Il l’ouvrit en grand et bondit vers l’avant avec un cri de guerre, un crucifix en bois dans sa main tendue. Je restai où j’étais. Il plaqua le crucifix contre ma poitrine. Malheureusement pour lui, je ne me mis pas à gémir ou à hurler et je ne pris pas feu non plus.

— Arrière, démon ! s’exclama-t-il.

— Bonjour, répondis-je poliment.

Sa main tremblait.

— Arrière !

— Je ne suis pas un démon, Révérend. Ni un vampire. Je suis une inspectrice de police qui enquête sur un possible crime, et…

— Quittez cet endroit immédiatement !

Il était complètement terrifié. J’avais de la peine pour lui, mais je ne pouvais pas pour autant m’en aller. Il fallait que je fasse mon travail.

— Je crains que ce soit impossible.

— Je vais appeler la police !

— Révérend Knight, je suis de la police. Mais si vous voulez appeler quelqu’un d’autre, allez-y. Ça ne me dérange pas d’attendre.

Ses yeux sondèrent mon visage, puis ses épaules s’affaissèrent et il retira le crucifix.

— Je pensais que ça fonctionnerait, dit-il. Vous n’êtes peut-être pas une créature du mal, finalement.

— D’après mon expérience, on est tous capables de faire le mal. Je n’oserais jamais prétendre être quelqu’un de bon, et je me méfie instinctivement de tous ceux qui s’en vantent.

— Vous êtes morte. Vous n’avez pas simulé votre meurtre pour une opération de police. J’y ai repensé encore et encore. Et encore. Vous étiez morte. Décédée.

Je ne tressaillis pas.

— Oui.

— Vous ne devriez pas être vivante.

Je haussai les épaules.

— Peut-être pas, en effet. Mais je le suis. Je peux vous assurer que ce n’était pas de mon fait. Ce qu’il s’est passé me rend aussi perplexe que vous.

Knight attrapa le crucifix d’une main et leva l’autre vers moi. Il enfonça son doigt dans ma peau.

— De la chair solide, murmura-t-il.

— Et je saigne, aussi, répondis-je joyeusement. Et pas juste une fois par mois. Si vous me faites du mal, j’aurai une blessure, comme n’importe qui d’autre. En fait, en dehors de cette histoire de résurrection, je suis exactement pareille que vous.

— Vous n’êtes pas du tout pareille que moi.

— Vous n’avez raconté à personne ce que vous avez vu, pas vrai ? demandai-je doucement. Vous n’en avez pas parlé à vos supérieurs de l’Église.

— Comment le savez-vous ? s’enquit-il en sursautant.

— Parce qu’ils seraient venus poser des questions si vous l’aviez fait.

Il déglutit et baissa les yeux vers ses pieds.

— Oui, marmonna-t-il, c’est ce qu’ils auraient fait.

Il renifla, puis continua :

— J’ai pensé à leur parler de vous. Et ensuite, je me suis dit qu’ils me croiraient fou, ou pire, que je ne faisais pas bien mon travail. Déjà que vous avez été assassinée juste devant mon église...

Il haussa les épaules, l’air désemparé.

— C’était tellement important pour moi d’être affecté ici. C’est moi qui ai demandé à venir. J’étais tellement sûr d’y arriver. Je sais que les paras ne s’entendent pas avec l’Église par principe, mais j’étais convaincu qu’avec le bon interlocuteur, il y aurait des avancées conséquentes. On aurait pu essayer de communiquer, dit-il avant de soupirer. Finalement, ça ne se passe pas comme je l’imaginais.

Je ne croyais peut-être pas en Dieu, mais je comprenais exactement ce qu’il voulait dire. J’avais pensé la même chose quand j’étais encore en stage pour devenir inspectrice. J’étais convaincue que je serais une super enquêtrice de génie qui résoudrait des crimes complexes grâce à ma motivation, mon travail acharné et mes idées audacieuses. Il m’avait fallu un bon moment pour me rendre compte que les grandes attentes que j’avais envers moi-même ne correspondaient pas à la dure réalité. Je n’étais pas aussi compétente que je l’imaginais. Pas encore, du moins. J’étais tombée de haut.

— Je dis ça comme ça, mais si c’est votre but, peut-être que les affiches que vous avez postées sur la grille pour dissuader les gens de devenir des paras ne sont pas une si bonne idée que ça, fis-je remarquer.

Il releva la tête et croisa mon regard.

— Une partie de mon rôle est de conseiller le public et de l’empêcher d’approcher des êtres paranormaux, dit-il d’une voix lugubre.

— Et ça fonctionne ?

— Non, répondit-il, l’air résigné.

Je lui adressai un sourire compatissant.

— Les gens suivent leur cœur. Vous ne pouvez rien y faire.

— Mais c’est exactement ce que je suis censé empêcher ! protesta-t-il.

Je glissai les mains dans mes poches.

— Vous vous souvenez de l’homme avec qui j’étais la dernière fois ? Le vampire ?

— Oui, répondit-il sur la défensive.

— C’était Lord Horvath.

Le révérend Knight vacilla. Il fut obligé de tendre la main et de se tenir à l’encadrement de la porte pour retrouver son équilibre.

— Sérieusement ?

— Ouaip.

— Comment est-ce que j’ai pu ne pas m’en rendre compte ? marmonna-t-il en secouant la tête, l’air dépité.

— Si ça peut vous réconforter, dis-je, à moi aussi, il m’a fallu un moment avant de comprendre qui il était. Bref, si vous voulez, je pourrais lui demander de venir discuter avec vous. Peut-être que vous parviendrez à trouver une sorte d’arrangement qui vous convienne à tous les deux.

Ça m’aurait étonné que Lukas apprécie ma suggestion, mais il ne pouvait pas non plus faire comme si l’église St Erbin n’existait pas. Peut-être que ça pourrait donner quelque chose de bien.

— Pourquoi feriez-vous ça ? demanda le révérend Knight, les yeux plissés. Que voulez-vous en échange ?

— Je ne veux absolument rien en échange. Mais si vous ne voulez pas que je lui en parle, je…

— Non ! s’exclama-t-il en se redressant d’un coup. Si vous pouviez nous arranger un rendez-vous, je vous en serais très reconnaissant.

— Je ne peux rien vous promettre, mais j’essaierai, dis-je en souriant, heureuse d’avoir trouvé un terrain d’entente avec lui. À présent, j’ai quelques questions pour vous, sur un autre sujet.

Knight fronça les sourcils.

— Je croyais que vous ne vouliez rien en retour.

— C’est le cas. Je vous aurais posé ces questions quoi qu’il en soit. J’enquête sur une plainte déposée par des humains, et je pense que vous pouvez m’aider.

Il entrecroisa ses doigts. Je savais qu’il était secrètement ravi de me venir en aide. Finalement, tout le monde aspirait à la même chose : être utile.

— Je vous écoute.

J’inspirai profondément.

— Que savez-vous des goules ?

Le révérend Knight recula brutalement.

— Pourquoi est-ce que vous me demandez ça ? chuchota-t-il.

À voir son visage, il savait exactement pourquoi je lui demandais ça.

— Une demande d’exhumation a récemment été faite pour un corps enterré dans ce cimetière.

— Oui, dit Knight en se recroquevillant de plus en plus. Julian Clarke. Pauvre garçon.

— C’est vous qui avez officié lors de son enterrement ?

— Non, c’était mon prédécesseur.

— Mais vous n’aviez aucune raison de croire que le corps de Julian n’était pas dans son cercueil lorsqu’il a été enterré ? insistai-je.

— Non, dit-il si bas que j’avais du mal à l’entendre. Les Clarke étaient furieux lorsqu’ils se sont rendu compte que le cercueil était vide. J’ai essayé de les empêcher de procéder à l’exhumation. Le cimetière a des problèmes de goules depuis des décennies, peut-être même des siècles. Je ne suis pas censé en parler aux gens à moins qu’ils ne me posent la question. Si les goules ne peuvent pas se nourrir ici, elles iront ailleurs. L’Église pense qu’il vaut mieux les confiner dans un seul endroit. Les corps ne sont que des réceptacles, après tout. C’est l’âme qui est à l’intérieur de ces réceptacles qui nous importe.

J’avais l’impression qu’il répétait bêtement ce qu’on lui avait appris, mais ce n’était pas mon boulot de remettre en question ses croyances ou les pratiques de l’Église.

— Comment procèdent les goules ?

Knight me jeta un regard sinistre.

— Vous êtes de la Brigade Para. Vous êtes probablement une para vous-même, et vous ne savez pas ça ?

— Je suis nouvelle, expliquai-je en levant les mains. Je ne connais pas grand-chose. Dites-moi ce que vous savez, Révérend. N’oubliez rien.

Il soupira distraitement.

— Il n’y a pas grand-chose à dire. De ce que j’en sais, il n’y a que quelques goules à Londres. Elles habitent sous terre, entre Soho et Lisson Grove, avec les autres paras qui ne sont pas des vampires ou des loups-garous. Elles se nourrissent de cadavres. Normalement, une goule a besoin au minimum d’un cadavre par an pour survivre. Elles creusent dans la terre, se blottissent sous un nouveau cercueil et…

Il ne termina pas sa phrase. Je l’achevai pour lui.

— Elles prennent leur repas ?

— Oui. On sait quand ça arrive, parce qu’il y a toujours un monticule de terre à côté, comme une taupinière, dit-il en déglutissant nerveusement. C’est arrivé deux fois depuis que j’ai pris mon poste ici.

Il avait l’air honteux.

— Vous avez déjà vu une goule ?

— Non. Honnêtement, je ne sais pas ce que je ferais si j’en voyais une.

Je ne pouvais pas l’en blâmer. Les actions des goules n’étaient pas faciles à accepter.

— Pouvez-vous me montrer la tombe de Julian Clarke ? demandai-je.

— C’est par là, répondit-il en tendant la main.

Mon regard suivit son doigt tendu et je lâchai un soupir de soulagement. Julian Clarke avait été enterré à l’opposé de là où j’avais été tuée, ce qui voulait dire que je n’aurais pas à m’approcher de la zone. J’avais accepté l’idée d’avoir été assassinée par mon propre petit ami, mais il restait un traumatisme que je n’avais pas envie d’affronter pour le moment.

— Je vous suis.

Nous empruntâmes la route qui menait à la tombe.

— Lorsqu’un corps est exhumé, reprit Knight, une tente est érigée de façon temporaire pour protéger la scène. Personne n’a envie de passer à côté en revenant de sa pause déjeuner et de voir un cadavre émerger du sol. La mort est le tabou ultime pour beaucoup de monde. On n’aime pas y penser, on n’aime pas en parler.

Il me jeta un regard en coin et continua.

— Je ne suis pas en train de parler du processus de deuil, notez. Même dans ma profession, la mort est un concept compliqué, dit-il avant de faire une légère pause. Ce qui nous ramène à vous.

— Je ne peux pas expliquer ce qu’il m’est arrivé, répondis-je avec honnêteté. Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé et encore moins comment.

— Combien de temps…

Il s’interrompit et secoua la tête, incapable de continuer sa phrase.

— Combien de temps je suis restée morte ? achevai-je pour lui. Douze heures. Et non, je ne me rappelle rien. Le néant total.

Le révérend Knight accusa le coup en silence. Je m’attendais à ce qu’il pose davantage de questions, mais il semblait aussi réticent à aborder le sujet que je l’étais moi-même. Remerciant intérieurement qui de droit, je le suivis jusqu’à atteindre le trou béant où Julian Clarke était censé reposer.

— Il n’y a pas grand-chose à voir, j’en ai peur, me dit le révérend Knight. Son cercueil a été retiré de terre pour être examiné. Je peux vous donner les coordonnées du bureau du coroner qui s’en occupe.

Je le remerciai et regardai autour de la tombe. La pierre tombale de Julian Clarke était gravée non seulement de sa date de naissance et de mort, mais aussi de fleurs, d’anges jouant de la trompette et d’une courte citation : la vengeance de l’innocent ne connaît pas de limites. C’était certainement le fait de ses parents.

— Les Clarke rendaient visite à sa tombe chaque semaine, vous savez ? me dit Knight. Ils apportaient toujours des fleurs fraîches.

Je m’agenouillai et regardai à l’intérieur du trou pour trouver des signes de galerie souterraine, mais il n’y avait que de la terre sombre et meuble et quelques petites flaques moroses. Mais peut-être que la goule était passée par là des mois auparavant.

— Les Clarke blâment les loups-garous pour ce qui est arrivé à leur fils. Est-ce que vous leur avez parlé des goules et de leurs… penchants ?

— J’ai essayé. Ils ne voulaient pas en entendre parler.

Mmh... Les Clarke étaient convaincus que les loups étaient la source de leurs problèmes au point que rien d’autre n’avait d’importance. Je me mordis la lèvre et me redressai, puis je sortis mon téléphone de ma poche.

— Salut, Fred, dis-je quand mon collègue décrocha. C’est Emma.

— J’étais sur le point de t’appeler. Euh... Quelqu’un est là pour te voir.

Je fronçai les sourcils.

— Un autre visiteur que tu n’as pas envie de gérer ?

— Non. Pas tout à fait. C’est un para. Il ne veut voir que toi.

Je me radoucis considérablement. Même si la Brigade Para avait maintenant l’autorisation de gérer toutes sortes de crimes paranormaux, il n’y avait que peu de paras qui venaient signaler quoi que ce soit. C’était peut-être le début du changement.

— Je reviens dès que possible, répondis-je, rayonnante. Dans vingt minutes tout au plus.

— Parfait, dit Fred, soulagé. J’ai fait des recherches sur les goules. Il n’y en a pas beaucoup, et je crois avoir retrouvé leurs traces à toutes.

— Encore mieux. Bien joué.

— Ce n’est pas grand-chose.

— Fred, dis-je d’un ton d’avertissement. Souviens-toi de ce que je t’ai dit. Accepte les compliments.

J’entendis son sourire à travers le combiné.

— De rien, alors. Je pensais aussi aller faire un peu de porte-à-porte et essayer d’aller leur parler. Si ça ne te dérange pas, ajouta-t-il.

En temps habituel, ça ne m’aurait pas posé de souci, mais j’avais le sentiment qu’il y avait un problème plus pressant.

— Plus tard. Oublie ce que je t’ai dit tout à l’heure. Pour l’instant, il faut absolument que tu retrouves les Clarke et que tu les empêches de faire quoi que ce soit de stupide.

— De stupide ?

— Ils détestent vraiment les loups-garous, Fred.

— Oh.

Puis la lumière fut.

— Ooh ! Je vais essayer de les retrouver tout de suite.

— Merci.

Je raccrochai et jetai un coup d’œil au révérend Knight.

— Il faut que j’y aille. Si vous voyez des goules en pleine action, vous pourriez m’appeler ? dis-je en lui tendant une carte de visite.

— Je peux, oui, répondit-il en me jetant un drôle de regard.

— Je n’ai pas oublié ce que je vous ai dit à propos de Lord Horvath, dis-je. J’essaierai de lui en parler dès que possible.

Knight relâcha sa respiration, visiblement soulagé.

— Super. Merci.

Je hochai la tête et sortis du cimetière en essayant de prendre un air nonchalant. Je ne regardai toujours pas l’endroit où j’avais été tuée la première fois. Bravo, moi.

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