Et que vogue l’amour (La Famille Sullivan, Seattle, tome 4) (French Edition)

Chapitre Neuf

 

L’instinct, pour un marin, était bien plus important que l’intelligence. Non pas que les marins ne soient pas intelligents, toutes ces longues heures en mer quand les vents ne collaboraient pas signifiaient qu’étudier toutes les ressources possibles était fondamental pour ne pas perdre la tête parfois. Simplement, un bon marin comprenait que les analyses et les calculs ne pourraient jamais être à la hauteur d’un océan beau et sauvage qui pouvait facilement surpasser le meilleur des radars et la plus récente des consoles informatiques.

Après le baiser que Dylan et Grace avaient échangé la nuit précédente, il croyait plus que jamais que l’instinct auquel il avait fait confiance pendant trente et un ans allait le guider à nouveau dans la bonne direction. Et bientôt, espérait-il, Grace apprendrait à refaire confiance à son propre instinct aussi, même si elle avait de toute évidence reconstruit ses barrières après leur baiser de la veille.

Avec un peu de chance, faire en sorte que les choses soient légères et faciles toute la soirée à l’aquarium, en tant qu’amis, serait un premier pas pour véritablement gagner le cœur de Grace. Détestant le fait qu’elle ait été blessée et qu’elle ressentait le besoin d’être aussi méfiante et prudente avec lui, il jura silencieusement de faire tout ce qu’il pouvait pour l’aider à comprendre que prendre un risque et lui faire confiance n’était pas un problème. Cependant, il n’était pas facile de réprimer l’envie féroce de faire retomber ces murs en lui donnant un autre baiser.

Mason gloussa tandis qu’un banc de carpes koïs nageait, rapides et glissantes, sous ses petits doigts dans le bassin. Cela faisait une demi-heure qu’il refusait de quitter cet endroit.

— Je l’ai déjà emmené à l’aquarium, mais il n’a jamais réagi à ce point. Le fait de vraiment pouvoir toucher et nourrir les poissons est tellement différent.

Les yeux de Grace brillaient de gratitude quand elle se tourna vers lui.

— S’il vous plaît, remerciez votre ami d’avoir accepté de rester ouvert plus tard pour que nous puissions venir ce soir. Entre les siestes de Mason et le fait que j’essaie de caser mon travail en fonction de lui, je n’aurais jamais pu y arriver.

Se retournant vers son fils, elle ajouta :

— Il est temps de dire au revoir à tout le monde maintenant pour qu’ils puissent fermer.

Dylan fit de son mieux pour ne pas rire face au regard têtu de Mason et à la façon dont il secoua légèrement la tête. Pas de doute, cet enfant aurait un jour le diable au corps. Tout comme Dylan et ses frères et sœurs quand ils étaient petits. En réalité, ils l’avaient encore, même si sa mère avait prétendu qu’il lui avait rendu la vie facile. Elle avait été stricte à propos de la gentillesse et des manières, mais pour tout le reste, elle les avait juste laissés être des enfants. Même si être sauvage et stupide avait parfois – habituellement – fini par des os abîmés et de la peau égratignée.

Il était impressionné par la façon dont Grace gérait ce qui aurait pu devenir une crise quand elle commença à faire signe aux poissons pour leur dire au revoir et qu’elle poussa tellement Mason à l’imiter qu’il oublia qu’il ne voulait pas partir.

Dès qu’ils s’éloignèrent du bassin, Mason tendit les bras vers Dylan. Mais au lieu de le lui donner, Grace embrassa son fils sur le front et lança :

— Il t’a déjà porté presque toute la soirée. Tu peux rester un peu avec moi.

— Je serais ravi de le prendre, Grace.

— Je le sais, mais…

Elle plissa le nez, l’air aussi adorable que son enfant l’était toujours.

— Nous n’avons été rien que tous les deux depuis si longtemps… Je suppose que je ne suis pas encore sûre de savoir ce que je ressens en le voyant aussi à l’aise dans les bras de quelqu’un d’autre. Ce qui n’est pas vraiment juste quand je vois à quel point il aime être avec un autre homme.

— De toute évidence, vous êtes la personne la plus importante du monde pour lui. Mais si vous voulez un jour vous appuyer sur quelqu’un d’autre un moment, je suis là.

Il voyait bien qu’elle voulait lui demander pourquoi il était déjà clairement déjà prêt à s’impliquer entièrement, en particulier parce que poser des questions importantes était en grande partie la raison pour laquelle elle avait choisi le journalisme. En même temps, il n’était pas très difficile de deviner que la raison pour laquelle elle ne le faisait pas était qu’elle n’était pas encore prête à entendre la réponse.

— J’ai vu à quel point vous étiez génial avec Mason, dit-elle plutôt, mais vous êtes aussi un vrai fonceur avec tellement d’autres petits enfants.

Tous les enfants à l’aquarium n’avaient pas été aussi ravis que Mason d’être là. En réalité, l’oreille gauche de Dylan sifflait encore à cause des cris aigus d’une petite fille.

— J’aime les enfants. Même si celle-ci a vraiment percé un trou dans mon tympan.

Grace rit.

— Je remercie Dieu tous les jours que Mason soit aussi facile à vivre. Votre mère a dit que vous l’aviez été aussi.

Il haussa les sourcils.

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit d’autre ?

— Nous n’avons pas eu l’occasion de parler très longtemps. Même si j’aurais voulu que ce soit le cas, car j’aurais aimé en savoir plus sur votre enfance.

Il fut ravi de voir sa peau rougir tandis qu’elle admettait vouloir en savoir plus sur lui, et il dut s’obliger à réprimer l’envie irrésistible de tendre la main pour caresser sa peau douce. En particulier quand le regard de Grace croisa le sien et qu’il sut qu’elle pensait exactement la même chose.

* * *

Grace s’était rappelé une douzaine de fois que le baiser du soir précédent avec Dylan avait été une aberration d’une fois. Elle ne pouvait pas le répéter, elle ne pouvait pas céder à la tentation de commencer quoi que ce soit avec lui qui aille au-delà de son article de magazine et peut-être d’une amitié. Mais cela s’était passé avant qu’elle ne le voie à nouveau avec Mason. Ils avaient été absolument adorables ensemble toute la soirée et plus d’une femme l’avait regardée avec envie en voyant Dylan et Mason jouer ensemble.

Il aurait été si simple de prétendre qu’ils formaient vraiment une famille, que Mason avait un père qui l’aimait. Mais Grace était plus avisée, elle savait que céder aux fantasmes comme celui-là lui rendrait le retour à leur vie à deux encore plus difficile. Cependant, il n’était pas facile de maintenir sa garde en place pendant l’une des soirées les plus agréables qu’elle ait passées depuis très longtemps.

— Je pensais que nous pourrions aller manger quelque chose dans le coin, annonça Dylan, mais Mason va sans doute bientôt mourir de fatigue, pas vrai ?

Son fils ne donnait pas la moindre indication d’être fatigué. Bien au contraire, car être avec Dylan lui avait donné un regard pétillant et l’avait exalté plus que jamais, mais Grace savait d’expérience que les sourires pouvaient rapidement se transformer en larmes quand Mason était trop fatigué. De toute évidence, Dylan avait un sixième sens avec les enfants. Avec les femmes aussi, vu comme il s’en était bien sorti avec elle ce soir-là. Il n’avait pas essayé de l’embrasser, il ne l’avait pas du tout poussée à penser qu’il s’agissait d’un rendez-vous. Et, n’ayant rien contre quoi lutter, elle avait fini par se détendre de plus en plus au cours de la soirée.

À ce stade, ses barrières étaient presque entièrement tombées. Ce qui était précisément la raison pour laquelle elle savait qu’elle devrait utiliser une excuse bateau et mettre fin à leur soirée à ce moment-là. Ils s’étaient tous amusés et si Mason et elle rentraient à la maison maintenant après leur sortie parfaitement amicale à l’aquarium, il n’y aurait pas de risque d’échanger un autre baiser comme celui de la veille.

Pourtant quand elle ouvrit la bouche pour le remercier pour la superbe soirée et lui souhaiter une bonne nuit, ce qui sortit plutôt de sa bouche fut :

— Je pourrais préparer quelque chose à manger chez moi.

Dylan et Mason sourirent en même temps, se ressemblant déjà comme deux gouttes d’eau.

— Ça me paraît bien, approuva Dylan en tapant dans la petite main de son fils.

La première chose que Grace fit quand ils retournèrent à son appartement fut d’ouvrir une bouteille de vin et de leur servir un verre à tous les deux. Avant que Dylan ne puisse en boire une gorgée, Mason s’approcha en rampant avec une petite voiture et tira sur sa jambe.

— Tu veux faire la course ? J’allais aider ta maman avec le dîner, mais si tu as besoin d’un compagnon de jeu…

Elle rit, devinant facilement que Dylan n’aimait pas trop cuisiner.

— Je suis en train de préparer le dîner le plus facile et le plus rapide de l’Histoire, alors je n’ai pas besoin d’aide. Allez jouer. J’espère que vous aimez les spaghettis et la salade.

— J’adore.

Il sourit à son fils.

— Et j’adore les courses de voiture aussi.

Tandis qu’il alla s’asseoir au milieu du tapis du salon où Mason écrasait joyeusement les voitures les unes contre les autres, elle fut frappée par la facilité avec laquelle tout se déroulait. La seule fois où elle avait préparé le dîner pour son ex, souhaitant désespérément ne pas le décevoir, elle avait passé des jours à prévoir le menu, puis des heures ce soir-là à tout préparer. Et même ainsi, elle n’avait pas eu l’impression qu’il était particulièrement impressionné, pas quand il était plutôt du genre à manger la nourriture préparée par des chefs du Michelin. De plus, il avait été beaucoup plus intéressé par le fait de l’emmener au lit que par le fait de dîner.

Ce soir-là, cependant, il était vraiment plaisant d’avoir de la compagnie pendant qu’elle cuisinait, écoutant Mason et Dylan pousser des petites voitures sur le sol du salon.

Quand Mason s’éloigna en rampant pour aller chercher plus de voitures à partager avec son nouveau meilleur ami, Dylan demanda :

— Quand avez-vous décidé que vous vouliez être journaliste ?

— Pour être honnête, je ne crois pas avoir donné une chance à quoi que ce soit d’autre. J’ai toujours adoré lire tout ce sur quoi je pouvais mettre la main et les cours de littérature étaient mes préférés à l’école.

— Vous rendiez certainement vos rapports de lecture en avance, pas vrai ?

— Je sais, j’étais bizarre, dit-elle en riant. Et vous ? Quelle était votre matière préférée ?

— Le sport.

Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait autant ri en une seule soirée.

— Et mis à part ça ? Non, dit-elle en se détournant de la cuisinière. Laissez-moi deviner. La physique. Les maths aussi, probablement. Parce que les deux matières vous ont aidé à donner du sens à la façon dont un bateau se déplace et à la manière de l’assembler.

Dylan tendit les bras vers Mason et l’attira sur ses genoux.

— Ta maman sait beaucoup de choses, petit. Ce qui veut dire que tu ne t’en sortiras jamais impunément.

Mason se frotta les yeux et bâilla tandis que Dylan se levait avec lui.

— Vous êtes une sacrée journaliste, Grace.

Elle était en train de mettre les spaghettis dans les assiettes et elle les renversa presque sur le plan de travail sous l’effet de la surprise.

— Vous avez lu mon travail ?

— Je ne suis pas surpris que vous ayez gagné un prix pour votre reportage sur cet énorme tremblement de terre au Chili, il y a quelques années. Votre amour pour l’écriture d’articles bien recherchés et humains ressort dans chaque page.

Sa rougeur, décida-t-elle, pouvait être expliquée par le fait qu’elle était debout devant une cuisinière chaude, même s’ils savaient tous les deux qu’elle était davantage en rapport avec l’importance qu’elle donnait à son compliment.

— Merci.

Elle emporta leurs assiettes jusqu’à la table.

— Je peux le prendre pendant que nous mangeons.

— Ça va aller, dit Dylan, donnant l’impression que c’était la chose la plus naturelle du monde que de dîner avec un bébé de dix mois sur les genoux, tout comme il l’avait fait la veille chez ses parents.

— D’habitude, il serait déjà épuisé à cette heure-ci. Je crois qu’il était juste tellement excité à l’idée que vous soyez là qu’il voulait profiter de chaque seconde de temps de jeu avec vous.

— Je sais exactement ce qu’il ressent, admit Dylan tandis que Mason blottissait davantage sa tête contre son épaule et qu’il fermait les yeux.

Il détourna les yeux du bébé, son regard passant rapidement de l’affection qu’il avait pour l’enfant au désir qu’il ressentait pour elle.

— On a passé une bonne soirée, pas vrai ?

— Oui.

Elle s’obligea à prendre sa fourchette et à enrouler les spaghettis autour, même si elle ne pensait pas pouvoir beaucoup manger avec Dylan si proche… Et si viril.

— C’est agréable d’avoir un ami avec qui passer du temps.

Elle s’attendait à moitié à ce qu’il remarque qu’à présent, ils étaient clairement passés à quelque chose de plus que de la simple amitié. Mais Dylan, était-elle en train d’apprendre, faisait rarement ce à quoi les gens s’attendaient. Alors, après lui avoir dit que ses spaghettis pourraient bien rivaliser avec ceux de sa tante Mary, il ajouta :

— Parlez-moi de vos parents.

Elle ne parvint pas à empêcher un accès d’angoisse de la submerger.

— Ils sont tous les deux décédés.

Il posa sa fourchette et tendit le bras sur la table pour couvrir sa main.

— Je suis désolé.

— Moi aussi.

La chaleur et la force de sa main sur la sienne l’aidèrent à se reprendre.

— Ma mère a eu un cancer des poumons quand j’étais en primaire. Elle n’avait jamais fumé, mais son père avait été un grand fumeur pendant son enfance. Mon père et moi étions tous les deux dévastés, mais il n’a jamais abandonné. Il a été là pour moi chaque seconde. Nous avions toujours été proches, mais nous le sommes devenus encore plus après la mort de ma mère.

Elle tourna sa paume vers le haut pour pouvoir serrer celle de Dylan.

— Il y a deux ans, il revenait à la maison d’un match de baseball quand quelqu’un qui avait beaucoup bu au même match a grillé un feu rouge. Les secours ont dit qu’il était mort sur le coup, qu’il n’avait probablement pas souffert.

Mais elle, si. Et la douleur pouvait encore la transpercer de nulle part.

— Il me manque tous les jours, tellement, tout comme ma mère me manque encore. Mais jamais autant qu’aux nouveaux exploits de Mason, comme son premier sourire, ou quand il a commencé à marcher à quatre pattes. Mon père, ma mère, ils ne pourront jamais voir tout ça. Et Mason ne connaîtra jamais ses grands-parents.

Elle ignorait quand Dylan s’était suffisamment rapproché pour l’attirer contre lui pour que le bébé soit appuyé contre l’une de ses larges épaules et qu’elle soit dans le creux de l’autre.

— Ils ont élevé une sacrée femme, Grace. Et vous vous en sortez tout aussi bien avec Mason.

— Il ressemble à mon père. Les mêmes yeux. Le même sourire malicieux.

Mason ouvrit ses yeux fatigués et tendit les bras vers elle, et elle sut qu’elle paierait le lendemain matin pour l’avoir maintenu éveillé si tard après l’heure du coucher, mais elle n’avait pas voulu que la soirée avec Dylan s’achève non plus. Pas quand elle avait vraiment été parfaite.

Si parfaite qu’elle ne pensait pas qu’elle pourrait se regarder en face si elle n’expliquait pas précisément pourquoi elle était aussi déterminée à faire en sorte qu’ils soient « juste amis » après un baiser qui avait prouvé qu’ils pourraient être tellement plus.

— Je sais que nous venons de nous mettre à table, mais il faut que je mette Mason au lit. Je vous en prie, restez là et terminez votre dîner. Et si ça ne vous dérange pas de rester un peu plus longtemps, j’aimerais répondre à la question que vous m’avez posée hier soir.

— Bien sûr que je vais attendre, Grace. Aussi longtemps qu’il le faudra.

Il embrassa Mason sur le front.

— Bonne nuit, petit. Fais de beaux rêves.

Les yeux de Mason s’ouvrirent de nouveau et quand il avança ses lèvres pour donner un baiser à Dylan, ce qu’il n’avait fait qu’avec elle jusqu’à ce soir-là, le cœur de Grace fit un saut périlleux dans sa poitrine.

D’après le visage de Dylan, elle sut que le sien l’avait fait aussi.

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