Et que vogue l’amour (La Famille Sullivan, Seattle, tome 4) (French Edition)

Chapitre Dix

 

Peu importe à quel point la journée de Grace avait été difficile ou folle, le rituel du coucher de Mason la calmait toujours. Cependant, ce soir-là, elle avait l’impression que rien n’allait mettre un terme aux palpitations dans son ventre. Car même si elle était sur le point de parler à Dylan de son passé pour qu’il puisse comprendre pourquoi elle ne pouvait pas sortir avec lui, cela ne changeait rien au fait qu’elle allait quand même être seule dans son salon avec l’homme le plus sexy de la Terre.

Elle résista à l’envie d’arranger ses cheveux ou son maquillage avant de retourner le voir, tout comme elle ne s’était pas permis d’être nerveuse à propos de sa tenue. Un jean et un T-shirt avaient été parfaits pour une visite à l’aquarium et ils seraient parfaits pour une conversation honnête entre amis.

Elle était surprise de voir que Dylan avait nettoyé la salle à manger et la cuisine.

— Vous n’étiez pas obligé de faire ça.

— Vous avez rencontré ma mère, alors vous savez qu’aucun Sullivan ne se libère jamais du nettoyage. Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je réchauffe votre assiette ?

Elle secoua la tête, mais prit le verre de vin avant d’aller s’asseoir dans le canapé. Dès qu’il s’installa à côté d’elle, elle reprit :

— Hier soir, vous m’avez demandé pourquoi je ne voulais pas sortir avec vous. Je sais que ça ressemble à un cliché, mais ce n’est pas votre faute, c’est la mienne. Avant d’avoir Mason, j’ai rencontré son…

Elle secoua la tête, incapable d’utiliser le mot « père ». Pas quand Richard ne l’avait jamais été, pas une seule seconde.

— Je faisais des recherches pour un article sur les fondations de bienfaisance. C’est un expert réputé dans le domaine des associations caritatives familiales parce qu’il vient d’une famille influente de Washington avec de l’argent provenant d’un héritage.

L’ironie la tuait encore : une famille que tout le monde considérait comme tellement bonne, tellement charitable, avait été tout sauf cela quand ils avaient appris qu’elle était enceinte.

— Je pensais que s’il passait ses journées à offrir de l’argent, cela signifiait qu’il était aussi quelqu’un de bien. Alors même si je sais comment faire de très bonnes recherches sur les antécédents de quelqu’un, j’ai laissé le fait qu’il travaillait pour un organisme qui aide les gens dans le besoin prendre la place de recherches plus profondes.

Elle n’en était pas fière, mais elle avait besoin que Dylan sache quelque chose de plus.

— Il était tellement doué pour me faire tourner la tête : il m’emmenait dans son jet privé et m’invitait à dîner sur des terrasses sur les toits juste pour nous deux. Quand les choses se sont terminées avec lui, j’ai juré que je ne permettrais pas que ça m’arrive à nouveau : tomber amoureuse d’un joli visage et de belles paroles juste parce que je me sens seule.

— Je suis ravi que vous pensiez que j’ai un joli visage, remarqua Dylan avec un léger étirement des lèvres, mais ce que je vous ai dit n’était pas de belles paroles.

Elle avait envie de le croire, elle aurait souhaité qu’il soit facile pour elle de prendre toutes les gentilles choses qu’il lui avait dites pour argent comptant.

— Je n’ai jamais été une de ces filles qui devaient se rebeller. Mais quand mes parents sont décédés tous les deux, je me suis sentie tellement perdue…

Elle s’arrêta.

— On dirait que je cherche une excuse pour ce que j’ai fait, pour les décisions que j’ai prises.

— Non, on dirait que vous êtes humaine. On dirait que vous souffriez et que vous aviez besoin de quelqu’un pour vous réconforter. Mais au lieu de ça, il vous a fait du mal.

De la colère étincela dans les yeux de Dylan.

— Qu’est-ce qu’il a fait quand vous lui avez dit que vous étiez enceinte ?

Elle n’avait pas eu l’intention de parler des détails pratiques ce soir-là. Même si elle n’avait donné aucun nom, elle en avait probablement déjà trop dit. Cependant après avoir bu un verre de vin le ventre vide, elle ne semblait pas capable de s’arrêter. En particulier parce que Dylan était une personne très à l’écoute… Et la seule personne à qui elle ait parlé de tout cela.

— Il a réagi comme s’il avait été dupé. Comme si je l’avais fait exprès pour avoir son argent, pour lui forcer la main et qu’il m’épouse afin de pouvoir vivre de la fortune de sa famille.

— Comment pouvait-il ignorer à quel point vous aimez votre travail et que vous ne feriez jamais une chose pareille ? Que vous ne pourriez jamais y penser ?

— Probablement parce qu’il se fichait de ce que je faisais. Il ne respectait pas ma carrière et il ne me respectait pas non plus. Jamais je ne serais une femme entretenue. Jamais. Mais étant donné qu’il ne le croyait pas, il m’a dit que mon petit tour de tomber enceinte n’allait pas fonctionner. Quand je lui ai juré que c’était un accident, qu’il savait que nous nous étions protégés, il n’a pas voulu écouter. Et il m’a dit…

Son estomac se retourna.

— Il m’a dit d’arranger ça.

Le juron de Dylan fut léger, mais puissant.

— Ce salop ne vous méritait pas.

— Je le sais. Je crois que je le savais bien avant ce soir-là, en réalité. Nous étions toujours seuls, juste nous deux sur un yacht ou dans une suite d’hôtel de luxe ou dans mon appartement. Je croyais que c’était parce qu’il voulait apprendre à mieux me connaître avant de me présenter à ses amis et à sa famille. Mais en réalité, il me cachait d’eux et de l’autre femme qu’il allait épouser, une femme beaucoup plus adéquate pour son monde. Mais je ne voulais pas être seule, alors je n’ai pas arrêté de le voir même si j’aurais dû.

Elle marqua une pause, but une autre gorgée de vin pour essayer de se reprendre. Mais c’était inutile. Elle avait une partie encore pire à raconter.

— J’étais abasourdie par sa réaction le lendemain et j’essayais de me faire à l’idée d’avoir un bébé toute seule, quand j’ai reçu la visite de deux personnes inattendues. Ses parents ne voulaient pas prendre le risque de laisser quoi que ce soit au hasard. Et je pense qu’ils avaient pris l’habitude de nettoyer la pagaille de leur fils au fil des années en réglant les problèmes avec de l’argent. Ils m’en ont donné et ont essayé d’agir comme s’il s’agissait d’un cadeau. Mais je les ai obligés à me le dire, je les ai obligés à dire à voix haute pourquoi ils me le donnaient. Ils voulaient que je me débarrasse de Mason et que j’oublie que j’avais un jour eu quoi que ce soit à voir avec leur fils.

— Dites-moi comment il s’appelle, Grace.

Elle savait qu’elle ne devrait pas le révéler, mais étant donné qu’elle avait déjà été assez folle pour en confier autant à Dylan, plus que ce qu’elle avait eu l’intention de dire à qui que ce soit, il ne serait pas difficile pour lui de rassembler les pièces du puzzle.

— Richard. Richard Bentley.

Il haussa les sourcils de surprise alors même que son regard bouillonnait d’une fureur évidente.

— L’ancien sénateur et sa femme vous ont donné de l’argent et vous ont dit que votre bébé et vous deviez disparaître ?

— C’est pour ça que j’ai quitté Washington. Pas parce qu’ils m’ont payé pour le faire, je n’ai pas encaissé leurs chèques, mais parce que je ne pouvais pas prendre le risque de les laisser, eux ou Richard, voir que j’avais décidé de garder le bébé.

— Est-ce qu’ils savent où vous êtes ?

— Non. Enfin, je ne pense pas.

Elle essaya d’empêcher le reste de sortir, mais elle n’y parvint pas.

— Richard a du mal à concevoir avec sa nouvelle femme. J’ai vu quelques informations en ligne à ce sujet cette semaine. Avant, j’étais presque sûre que Richard et sa famille pensaient que j’étais insignifiante et que je manquais de force, et qu’ils ne se donneraient pas la peine d’essayer de retrouver ma trace une fois que j’aurais quitté Washington. En particulier parce qu’ils m’avaient dit que si j’essayais de dire un seul mot contre eux, les gens se rallieraient à leur association caritative qui, ironiquement, aide les femmes dans le besoin. Ils ne soutiendraient pas une femme qui était de toute évidence tombée enceinte exprès pour essayer d’obliger leur fils à l’épouser et pour assurer le reste de sa vie.

Elle prit une inspiration tremblante.

— Mais maintenant que je sais que Richard pourrait ne pas réussir à concevoir l’héritier Bentley qu’ils s’attendaient tous à ce que sa femme lui donne…

— Je peux vous aider, Grace. Je peux vous protéger d’eux, vous et Mason.

Elle lui adressa un petit sourire pour lui faire savoir qu’elle appréciait son offre, même si elle ne pouvait pas l’accepter. Bon sang, elle ne pouvait même pas imaginer la pagaille que ce serait, en particulier parce qu’elle avait vu elle-même cet après-midi-là qu’au moins un des cousins de Dylan faisait partie des mêmes cercles que les Bentley. La famille de Dylan avait été gentille avec Mason et elle. Elle ne leur attirerait pas de problèmes.

— Quand vous parliez de naviguer dans les tempêtes pendant notre interview, je me suis rendu compte que je l’avais fait. Découvrir que j’étais enceinte et réaliser que j’allais devoir être mère célibataire a été l’une des choses les plus effrayantes que j’ai jamais faites, mais aussi l’une des plus belles. Mes parents m’ont élevée pour que je sois forte, mais je n’avais jamais vraiment été mise à l’épreuve auparavant et je n’avais jamais su de quoi j’étais capable. Ni à quel point je pouvais vraiment être forte. Maintenant, je le sais, et j’ai un plan pour me battre contre eux au cas où j’en aurais besoin. Mais merci d’avoir proposé de nous aider. Honnêtement, c’est déjà suffisant que vous ayez accepté de faire cet article avec moi. Ça aide déjà beaucoup.

— Vous êtes tellement forte, Grace, que les gens qui ne peuvent pas le voir sont des idiots.

Quelqu’un l’avait-il déjà regardée avec autant de respect et d’admiration ?

— Mais mon frère Rafe est détective privé. Et Ian est l’un des hommes les plus riches du monde, avec des liens commerciaux avec presque tout le monde. Mes frères peuvent vous aider à vous assurer que rien ne vous arrive jamais, ni à vous ni à Mason. Laissez-moi leur parler. Laissez-nous nous assurer complètement que votre ex et sa famille ne manigancent rien.

Il lui prit la main.

— Je vous promets qu’ils ne se feront pas remarquer. Ils ne sèmeront pas la zizanie.

C’était tellement accablant, la façon dont il lui proposait son aide de toutes les manières possible pour les protéger, son fils et elle.

— Mais nous…

Elle s’arrêta avant de pouvoir protester en disant qu’ils venaient de se rencontrer. Quelle importance cela avait-il, alors que Dylan lui proposait de faire tout ce que sa famille et lui pouvaient pour que son fils soit en sécurité avec elle ?

— Oui, accepta-t-elle enfin. D’accord.

— Vous allez nous laisser vous aider ?

Absolument accablée par l’émotion de tous les côtés, elle hocha la tête.

— En réalité, je serais reconnaissante que tout ne dépende pas de moi pour une fois.

— Je vous remercie de me faire confiance, non seulement pour vous aider, mais aussi en me racontant votre passé.

— Je ne pouvais pas vous laisser penser que quelque chose n’allait pas chez vous.

Réalisant que cela semblait étrange, elle ajouta rapidement :

— Je veux dire, de toute évidence vous vous êtes déjà vu dans un miroir, alors vous savez que ce n’est pas le problème.

Pouah, cela ne faisait qu’empirer les choses, même s’il avait souri quand elle l’avait dit.

— C’est juste que maintenant que vous savez où j’en suis dans ma vie et d’où je viens, vous pouvez comprendre pourquoi je me suis promis que je ne commettrais pas la même erreur. Je ne peux pas me lancer dans une relation maintenant et honnêtement, je ne sais pas quand ou si j’en serai un jour capable à nouveau. Pas quand tout en moi s’est éteint.

— Éteint ?

Il secoua la tête.

— Il n’y avait rien d’éteint dans le baiser que nous avons échangé hier soir.

Elle savait qu’il avait raison. Il était inutile d’essayer de le nier, même si une partie de son argumentation tombait en morceaux.

— Vous avez raison, avoua-t-elle, c’est vrai. Mais un baiser ne change pas tout.

Grace avait passé assez de temps avec Dylan au cours des deux derniers jours pour savoir comment interpréter son regard. L’instinct était vital pour lui, mais cela ne voulait pas dire qu’il ne prendrait pas le temps de réfléchir. À ce moment précis, il intégrait tout ce qu’elle avait dit.

— Après ce que vous avez traversé, dit-il enfin, je peux comprendre à quel point il doit être difficile de faire confiance à qui que ce soit. En particulier à un autre homme.

Elle fut surprise – très surprise, en réalité – que ce qu’elle avait dit soit suffisant pour le faire renoncer à sortir avec elle. C’était ce qu’elle s’était dit qu’elle voulait, mais…

— Bien, s’obligea-t-elle à dire. Je suis ravi que vous le compreniez.

— Après ce que ce salop et sa famille vous ont fait, n’importe qui serait méfiant et voudrait aller doucement ensuite.

Elle était d’accord avec lui jusqu’à la fin… Quand il en arriva à « doucement » et « ensuite ».

— Dylan…

— Si vous avez besoin d’aller doucement, je peux aller doucement.

Elle savait qu’elle ne devrait pas laisser l’enthousiasme l’inonder. Elle ne devrait pas le laisser repousser toutes les déceptions précédentes. En particulier parce que Dylan était un champion de course et elle doutait qu’il ait la moindre trace de lenteur dans son sang.

Cependant, construire des voiliers en bois à la main était sans doute l’une des carrières les plus minutieuses qu’il aurait pu choisir. Peut-être qu’il pourrait promettre d’aller doucement et le penser.

Mais elle ne pouvait pas céder juste comme ça, pas vrai ? Elle ne pouvait pas laisser une simple promesse qu’il irait doucement être suffisante pour la faire changer d’avis sur ses certitudes après si longtemps. Elle devait être rationnelle. Forte.

— Au cours des deux derniers jours, j’ai rencontré toute votre famille et j’ai passé deux soirées de suite avec vous. Si c’est votre façon d’aller doucement, nous savons tous les deux que ce n’est pas une bonne idée.

— Vous n’avez pas rencontré toute ma famille, la corrigea-t-il avant de reprendre son sérieux. Je sais que je vous ai forcé la main. C’est juste que…

Elle savait d’après la façon dont il la regardait, avec des yeux tellement sombres et tellement intenses qu’elle n’avait pas la moindre chance d’être prête à ce qu’il allait dire ensuite.

— Je vous ai vue et j’ai su.

— Vous avez su ?

Elle pouvait sentir sa respiration accélérer tandis qu’elle observait le changement chez Dylan : de la pensée et la réflexion à un instinct purement masculin. Elle ressentait ce qu’elle imaginait qu’une lionne ressentait quand son partenaire la trouvait. Chassée, et le désirant tout autant qu’il la désirait.

— Qu’est-ce que vous avez su ?

À ce moment-là, il tendit la main vers elle, le plus infime des contacts de ses doigts contre sa joue, suffisant pour que son cœur bondisse et s’emballe.

— Je savais ça.

Elle le regarda alors qu’il la contemplait et voyant qu’elle ne reculait pas – bon sang, comment le pourrait-elle ? – il fit lentement glisser ses doigts le long de sa nuque.

— J’ai su que votre peau serait aussi douce, aussi sensible.

La chair de poule recouvrit tout son corps tandis qu’il passait ses doigts le long de son cou, puis sur son T-shirt et jusqu’à la peau nue de son bras exposé par la manche courte.

— Je savais que vous seriez aussi réceptive.

À un moment, elle tendit les bras vers lui sans s’en rendre compte jusqu’à ce que ses mains tiennent sa taille.

— Je savais que nous irions aussi bien ensemble.

Grace était consciente qu’elle devrait trouver plus de mots, plus de raisons pour lesquels elle ne pouvait pas faire cela, mais elle ne voulait vraiment pas le faire. Pas quand cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas ressenti de plaisir sensuel. Et pas quand cela faisait une éternité qu’elle ne s’était pas sentie ne serait-ce qu’un peu féminine et qu’elle n’avait pas pensé à quoi que ce soit d’autre que son fils et son travail.

Elle ne voyait pas comment cela pourrait durer, comment cela pourrait devenir réel, comment l’homme splendide et incroyable venant d’une famille merveilleuse et célèbre pourrait poser les yeux sur une femme normale avec un enfant de dix mois et imaginer un avenir avec elle. Mais, n’avait-elle pas attendu depuis si longtemps de se sentir ainsi ? Pas juste un an et demi, mais toute sa vie ? Attendu un homme qui provoquait ainsi son désir, qui la faisait désirer avec chaque fibre de son corps ?

La nuit dernière, elle s’était autorisée à le goûter. Un aperçu parfait et merveilleux de Dylan. Pourquoi ne pourrait-elle pas le refaire ? En particulier parce qu’il avait raison de dire qu’elle n’était qu’humaine.

Trop humaine pour savoir comment continuer à lui résister ce soir-là…

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