Expédition Épouvante
Première Partie
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CHAPITRE PREMIER
Monica écoutait.
En cette fin d’octobre, le vent tournoyait follement dans le grand parc qui entourait la maison et, par instants, chassait la pluie contre les persiennes closes. Du clocher du village, qui se trouve dans la vallée, dix heures avaient sonné, puis onze heures. Bientôt la vieille cloche dominerait encore une fois le vent et le ruissellement de la pluie, et les douze coups de minuit monteraient vers la grande maison de la colline où Monica était seule.
Elle déposa son livre sur ses genoux et resta immobile à regarder vaguement devant elle.
La lumière qui tombait de la lampe de cuivre posée sur le guéridon à côté d’elle l’éclairait en plein, mais, hors du cercle de clarté jaune dans lequel elle se trouvait, le vaste salon n’était qu’ombre. Au fond, près de la grande porte-fenêtre qui donnait sur le parc, l’ébène du piano à queue luisait d’un insolite éclat. Sur ce piano, un grand cadre d’argent était posé. Un cadre d’argent où se trouvait une photographie indistincte. Par moments, il semblait à Monica qu’une lueur étroite se glissait hors des yeux de la photo pour se poser sur elle, et alors elle relevait les yeux.
Elle se leva et, de nouveau, prêta l’oreille. Son pas lent fit crisser le parquet et elle s’arrêta près de la porte ouvrant sur le vestibule.
« Je devrais demander à Mme Larin de dormir ici à présent », pensa-t-elle.
C’était la servante. Une vieille femme qui habitait dans la vallée, venait tous les matins sur la colline et ne redescendait qu’au soir.
Sa seule compagnie depuis que…
Elle passa dans le vestibule et alla vérifier le verrou de l’entrée. Elle resta un moment contre le vitrage de la porte, après avoir allumé la grosse lampe qui éclairait le perron, et regarda la pluie qui ruisselait sur les marches de pierre. À dix mètres, au-delà de la haute grille de fonte, au-delà de la route, les lumières de la vallée s’éteignaient les unes après les autres. Sur la pente, il n’y avait plus qu’une seule lampe allumée, celle de la maison du fossoyeur, mais bientôt celle-là aussi disparut et Monica pensa que les morts du cimetière étaient seuls dans la nuit. Demain elle descendrait au cimetière comme presque chaque jour depuis l’épouvantable journée…
Elle se retourna.
La porte vitrée qui menait à la cuisine avait des reflets de regards à cause de la lumière venant par la porte ouverte du salon et Monica frissonna.
Elle rentra dans le salon, se rassit dans le fauteuil sous la lampe et reprit son livre. C’était le dernier ouvrage d’Alain. Son étude sur les dialectes guaranis. Elle se rappela l’époque où il y travaillait, ici même, dans l’angle du salon, à côté du piano à queue sur lequel sa photo était posée à présent.
« — Monica, disait-il, je n’ai plus d’encre ; veux-tu me passer la bouteille… »
Ou bien :
« — Fini pour aujourd’hui ! Si nous allions dîner à Paris ? Après, nous irons au théâtre, veux-tu ? »
Sa voix…
Il lui semblait qu’elle l’entendait encore, par instants, que, tout à coup, une porte allait s’ouvrir et qu’il allait apparaître ; que cette photo sur le piano allait redevenir lui tout entier, s’animer, s’avancer sur elle.
Elle sursauta. Un volet, quelque part, avait claqué. Où ?
Elle avait lâché son livre et s’était levée brusquement, la gorge sèche.
Elle se força à ne pas bouger. Mon Dieu ! Comme elle devenait nerveuse !
Elle ne pouvait plus supporter le silence qui s’emparait de cette maison lorsque M me Larin était retournée chez elle. Un dense et vieux silence qui semblait fait du silence de toutes les générations qui avaient occupé la vieille maison. Une espèce de bloc de silence au milieu de la nuit tempétueuse.
Pourtant, pendant ces deux années, elle avait bien tenu le coup. Comme si elle s’était maîtrisée, tenue en laisse, comme si elle avait continué à espérer qu’il reviendrait. Mais, naturellement, il ne reviendrait plus et elle resterait seule à jamais.
Elle leva son regard vers la photographie. Une fois encore, l’espace d’une demi-seconde, elle eut la sensation panique qu’elle était regardée.
Elle secoua la tête et, fermement, s’avança vers le piano.
À mesure qu’elle s’en approchait, l’image devenait plus précise. Elle s’arrêta tout près, le prit après avoir hésité une seconde, revint avec dans la lumière et regarda le visage de son mari.
C’était l’agrandissement d’une photo qu’elle avait prise elle-même lors de leurs dernières vacances, deux ans auparavant, dans l’île de Noirmoutier. Alain Sorano, son mari, était adossé à un abri de béton construit par les Allemands pendant la guerre, et semblait regarder dans le vide.
Monica tressaillit.
« Voyons, pensa-t-elle, je me trompe sûrement. » Sur la photo, Alain ne souriait pas alors qu’elle croyait se souvenir, au contraire…
Enfin, hier encore, lorsqu’elle l’avait regardée…
Elle se rapprocha de la lampe et, soudain, le sourire revint. Elle respira. Ce n’avait été qu’un jeu d’ombre sur le papier glacé. Rien que cela, naturellement. Comment pouvait-elle être nerveuse au point de penser, ne fût-ce qu’une seconde, qu’Alain avait cessé de sourire sur la photo ? Une photo, voyons, une simple photo. Et d’autant qu’elle se souvenait très bien de son sourire, de son vrai sourire, le jour où elle l’avait photographié.
Elle lui avait dit :
« — Oh ! mon chéri. Aie l’air plus joyeux, je te prie ! »
Et il était sorti d’une espèce de distraction qui l’avait pris une seconde et il avait souri comme elle le lui demandait. Mais, bien sûr, elle se rappelait très bien.
Elle resta immobile au milieu du salon, après avoir reposé le cadre sur le piano ; pensive, pleine d’un malaise inexplicable, s’efforçant de penser à n’importe quoi.
Un nouveau claquement de volet la fit sursauter et elle regarda autour d’elle d’un air vaguement égaré.
« Mais qu’est-ce que j’ai ? » pensa-t-elle avec colère.
« Qu’est-ce que j’ai ? On dirait qu’il se passe quelque chose. »
Elle tourna sur ses talons, retourna au piano, s’assit sur le tabouret et, comme si elle eût voulu chasser les fantômes du silence, plaqua un accord aigu qui retentit dans toute la maison. Les yeux très grands comme si elle avait continué à surveiller quelque chose – mais quoi ? –, elle enchaîna sur une Polonaise de Chopin dont le ruissellement fit vibrer le cadre d’argent. Mais le bruit tout à coup paraissait devenir plus impressionnant que le silence, et Monica s’arrêta au milieu d’un accord. Comme une vague qui s’amenuise, les dernières notes roulèrent sur toute la longueur du salon, passèrent par la porte entrouverte, s’égaillèrent dans le vestibule, allèrent se perdre dans la cage d’escalier vers les chambres désertes et froides de l’étage.
Elle s’était relevée.
Minuit sonna. Elle revint lentement dans la lumière ronde de la lampe, la franchit, se dirigea vers la porte.
— Je vais me coucher, pensa-t-elle.
Et ce n’est qu’avec une seconde de retard qu’elle comprit qu’elle avait pensé à voix haute. Elle ouvrit la porte toute grande, la peau de la nuque légèrement hérissée.
Il y avait un mot qu’elle ne devait penser à aucun prix, un mot qu’il fallait chasser et contre lequel elle se défendait désespérément, mais ce mot arriva des profondeurs de la nuit et se mit à sonner dans son crâne au même rythme que le battement de son cœur.
Le mot peur.
Une rafale de vent fit claquer les arbres du parc, siffla sur la grande grille et, contre le vitrage de l’entrée, colla des gouttes de pluie semblables à des petits yeux morts.
Plus une seule lumière dans la vallée. La vallée était la proie de la nuit et de la pluie et du vent comme une autre vallée, une vallée dont personne ne savait le nom, pleine d’ombre et de silence millénaire, où le cadavre d’Alain Sorano…
Elle éclaira le vestibule et, un instant, les spectres s’en allèrent. Mais aussitôt, elle sentit sa peau se hérisser de nouveau car il y avait quelqu’un devant elle.
Son reflet.
Ce n’était que son reflet dans le grand miroir à pieds de bronze où l’on se voyait en pied et devant lequel, jadis, les visiteurs resserraient leur nœud de cravate ou arrangeaient l’angle de leur chapeau.
Ce n’était pas la première fois qu’elle avait sursauté ainsi devant elle-même, bien que le miroir ne lui renvoyât rien d’autre que l’image d’une grande jeune femme aux cheveux noirs, aux lèvres toujours rouges, belle et digne… Oui, encore belle, lui semblait-il, malgré la solitude, la douleur et l’angoisse.
Peut-être était-ce cette robe noire qui avait quelque chose de… (ne pas dire le mot)… d’effrayant.
Voilà, le mot était venu malgré tout.
Elle se détourna, ouvrit brusquement la porte de l’escalier et posa le pied sur la première marche. Elle se rappela alors qu’elle avait oublié d’éteindre dans le salon, mais elle ne revint pas sur ses pas.
Le couloir de l’étage craqua sous son pas, comme toujours, et, à tâtons, hâtivement, elle chercha le bouton de la lumière.
Là aussi, Alain l’attendait, comme il l’attendait partout dans cette maison. Au bout du couloir, juste à côté de la porte de leur chambre, il y avait un portrait de lui accroché au mur, et qui la regarda sans la lâcher tandis qu’elle s’avançait.
Elle passa à côté sans relever les yeux, pénétra dans la chambre, referma brusquement la porte et donna deux tours de clé.
Le volet claqua de nouveau et elle s’aperçut que c’était celui de la chambre. Elle ouvrit la fenêtre et tous les noirs cheveux du vent s’engouffrèrent, soulevant les rideaux de reps, secouant la lampe au faible éclat jaune.
Elle referma, après avoir rattaché le volet, et le silence, le calme funèbre, revinrent.
Lentement, elle se déshabilla.
Sa robe noire s’écroula sur ses pieds lorsqu’elle l’eut dégrafée, puis ses lingeries noires et ses bas noirs qu’elle roula doucement, en pensant à autre chose.
Elle avait un corps magnifique, onduleux et plein, avec des attaches d’une extrême finesse. Dans la lumière jaune, sa peau mate et dorée prenait de sourds et riches reflets d’ambre.
Elle n’eut pas le courage de retraverser le long couloir pour se rendre à la salle de bains et fit sa toilette au lavabo de la chambre. Comme chaque soir, elle se lava tout entière, se peigna, s’arrangea ainsi qu’elle l’eût fait pour quelqu’un. Puis elle se retrouva seule, frissonnante et froide sur le bord du vaste lit aux courtines blanches. Un parfum délicat et léger montait de ses longues jambes musclées, de ses seins orgueilleux et tendres, de ses bras sur lesquels glissait la lumière hésitante.
Elle regarda la porte. Puis le long radiateur dont la chaleur baissait et dont la tuyauterie venait de tinter quelque part dans la maison.
Ce n’était pas la sensation habituelle.
D’habitude, depuis deux ans, c’est une sorte de désespoir qui la prenait au moment de se coucher. Le désespoir d’être seule, d’être là pour rien, de savoir que des bras chauds et forts ne se refermeraient pas sur elle. Le désespoir d’une chair désertée, d’une chambre sans voix, toute peuplée encore de sa présence, pleine de ses livres, de ses manuscrits, de ses vêtements dans l’armoire, mais qui pourtant ne le verrait plus. Le désespoir à l’idée des lendemains sans fin, de la vie qui recommençait toujours, des longues années à venir. Le désespoir à l’idée d’une vallée inconnue, où il rôdait parmi d’autres fantômes.
Mais cette nuit, il y avait autre chose.
C’était plutôt…
— Ne dis pas le mot… Ne le redis pas…
Elle se cacha la tête dans l’oreiller, frissonnant d’encore entendre la tuyauterie du chauffage qui sonnait en se refroidissant, d’entendre le vent hurler et les craquements furtifs de l’étage.
— Ne dis pas le mot, ne le dis pas.
Frissonnant à l’idée de la lampe qu’elle avait laissée allumée en bas dans le salon, malade à l’idée de cette lampe qui brillait sur l’absence, sur la photo dans son cadre d’argent…
— Ne dis pas le mot, ne le dis pas…
Mais le mot reparut dans son esprit : peur.
Pourquoi ?
Il n’y avait rien de changé, pourtant. Ne menait-elle pas cette vie depuis deux ans et n’avait-elle pas eu le temps de s’y habituer ?
Est-ce parce qu’on était en octobre et que le vent soufflait ? Mais ce n’était pas la première fois qu’elle écoutait une tempête dans la maison solitaire.
Peut-être, à la fin, ses nerfs s’usaient-ils. Plusieurs fois, Mme Larin lui avait proposé de s’installer ici à demeure, mais elle avait toujours refusé.
La vieille femme lui disait :
« — C’est pas bon de vivre seule comme ça à votre âge. Vingt-quatre ans, pensez donc ! Je ne dis pas que vous risquiez quelque chose (quoique, on ne sait jamais, la maison est tellement solitaire). Mais c’est pour le moral, madame Sorano. Un jour, vous tomberez là, à ne plus pouvoir vous relever. Vous devriez voir du monde. C’est pas les amis qui vous manquaient du temps de Monsieur. Il y en a sûrement qui ne demanderaient pas mieux que de vous revoir… »
Oui, bien sûr. Des amis. Les amis d’Alain. Mais elle les avait perdus de vue les uns après les autres. Elle avait pris l’habitude de ne plus voir personne, d’attendre. D’attendre quoi ?
Elle ne savait pas.
Rien.
Il n’y avait que Nicolas Gesvre qu’elle voyait toujours. Mais lui, c’était différent. Ce n’est pas qu’elle éprouvât un très grand plaisir à se trouver en sa compagnie. Un malaise, plutôt. Une sourde et inexplicable angoisse. Parfois, une envie de le chasser en pleurant.
Nicolas Gesvre avait été le dernier homme à voir vivant Alain Sorano.
Elle se souviendrait toujours de ce matin de septembre où il avait franchi la grande grille et s’était arrêté au centre de la terrasse en la voyant apparaître sur le perron. Il avait ôté son chapeau et l’avait regardée avec un mélange de tristesse, de gêne et de honte.
Elle était déjà vêtue de noir car elle savait depuis plusieurs semaines, mais de voir le compagnon de son mari l’avait replongée dans la douleur stupéfiée des premiers jours.
Elle ne savait plus ce qu’elle avait pu lui dire et elle ne savait plus comment, à un certain moment, ils s’étaient retrouvés assis face à face dans le salon, elle droite et rigide, lui tortillant un mouchoir entre ses doigts et parlant à voix basse, parlant des derniers jours.
« — … C’est par les Affaires étrangères que vous avez été avertie ? »
« — Oui. Un fonctionnaire est venu me voir il y a trois semaines, après que le consulat de Manaos a été prévenu qu’on vous avait retrouvé. »
Un silence.
« — J’aurais tant voulu que ce soit par ma bouche que vous appreniez la… chose, Monica. Un fonctionnaire, je suppose, ne met pas de gants pour annoncer un deuil. »
« — Oh ! qu’importait ! La façon de m’apprendre qu’Alain était mort ne pouvait m’être douce en aucun cas, Nick. »
« — Naturellement… Si vous saviez qu’elle tristesse m’étreint. Je… Pauvre Alain ! »
Il s’était levé, proche des larmes, et avait fait quelques pas vers la pénombre. Il n’y avait pas de soleil ce jour-là et, à moins de deux mètres d’elle, il était déjà indistinct, comme noyé dans un brouillard. Pourtant, elle pouvait voir son visage long et creux, ses longues mains qui tremblaient, blanches et couturées, son front étroit sur lequel une blessure était à peine cicatrisée. Elle lui avait demandé si c’était pendant l’expédition qu’il s’était fait cette blessure et il avait répondu que oui. Cette blessure-là et d’autres, et aussi sa maigreur, ses yeux caves, le tremblement incoercible de ses mains. Mais tout cela comptait si peu en regard de la mort de son mari.
Elle avait enfin demandé :
« — Comment cela s’est-il produit ? Tout ce que je sais – par les Affaires étrangères et par les journaux – c’est que c’est arrivé début d’août dans la Vallée du Fleuve de la Mort. »
La Vallée du Fleuve de la Mort.
Elle sursauta, lâcha l’oreiller, se redressa, aux écoutes.
Cette fois, elle était sûre qu’il y avait eu un bruit dans la maison. La pluie ruisselait toujours et le vent sifflait dans la cheminée.
Elle se leva, glissa ses pieds dans ses mules de cuir noir et, serrant contre sa peau sa chemise de nuit, s’approcha de la porte. Le vent passait par les interstices de la fenêtre et agitait la lampe qui faisait balancer des ombres derrière les meubles.
Monica regarda l’heure à sa montre-bracelet qu’elle avait oublié d’enlever. Pas encore une heure. Cette nuit ne finirait donc jamais. Il lui semblait que les minutes avaient une peine infinie à se frayer un chemin dans le couloir du temps, comme si quelqu’un les eût arrêtées, retenues quelque part.
Voilà ce qu’il y avait. Un trouble étrange dans la durée, une sorte de… mais, comment dire ? Elle était sûre qu’il n’y avait personne en fait, dans la maison, du moins pas un être humain. Oui, c’était autre chose. Mais quoi ?
Elle revint à son lit, se couvrit, resta les yeux ouverts, fixés sur la lampe, en essayant de se remémorer ce retour de Nicolas Gesvre. Non pas pour se torturer, mais simplement pour donner un point d’appui à ses pensées et se débarrasser de cette sensation oppressante de mystère qui était née en elle aujourd’hui. Péniblement, son esprit revint à cette matinée de septembre qu’elle avait commencé d’évoquer, l’instant auparavant.
Toujours de la même voix basse et embarrassée, Nicolas lui avait raconté ce qui était arrivé à Alain, dans la Vallée du Fleuve de la Mort :
« — Tout allait mal depuis plusieurs jours. La plupart de nos porteurs caboclos nous avaient abandonnés car nous approchions des vallées interdites et ils avaient peur. Il n’y avait plus de soleil depuis plusieurs jours et nous étions arrivés dans une région couverte de marécages où l’on ne trouvait presque plus rien à manger. À plusieurs reprises, j’avais demandé à votre mari s’il n’estimait pas qu’il était prudent de faire demi-tour. Mais vous savez quelle importance il attachait à cette expédition au cœur de l’Amazonie. Il pensait y trouver le couronnement de ses travaux et de ses efforts de nombreuses années… »
« — Je sais, Nick. »
« — Bref, le dernier jour, les deux derniers caboclos s’enfuirent à l’aube alors que nous allions atteindre le Fleuve de la Mort. Il faisait presque froid bien que nous nous trouvions littéralement au cœur du Brésil. Ou bien était-ce la fatigue, la faim, qui nous donnaient cette sensation ? Je ne sais plus. Nous réussîmes à tirer notre petite lancha hors du rio dont nous avions suivi le cours jusque-là car il se perdait dans un marais et ne rejoignait pas le Fleuve de la Mort. Il nous fallut toute la journée pour franchir les deux milles, en traînant notre matériel. Au coucher du soleil, une véritable trombe d’eau s’abattit sur notre misérable campement et Alain, tenant une torche de résine qui, du reste, s’éteignit presque aussitôt, courut jusqu’à l’endroit où nous avions amarré la lancha en criant que les eaux qui dévalaient des collines allaient l’emporter. Il sauta dans la barque comme j’arrivais avec la torche électrique et c’est alors… »
« — C’est alors ? »
« — L’amarre s’est rompue et j’ai vu la lancha emportée en un instant au centre du fleuve qui grondait. Là, elle s’est retournée et Alain disparut. C’était fini. »
Le silence était retombé sur la pièce éclairée par la lumière de septembre. Nicolas Gesvre pleurait doucement, son grand corps maigre et voûté tout secoué.
« — Je n’ai pu rien faire, Monica. J’ai dû rester sur la rive, plus impuissant qu’un enfant. »
« — Calmez-vous, Nick. Oh ! je vous en supplie, ne… »
Pauvre Nick. Voilà des années qu’elle le connaissait. Elle l’avait connu même avant de rencontrer Alain Sorano. Elle croyait même qu’il avait été amoureux d’elle à cette époque déjà, mais il ne s’était jamais déclaré. Il lui avait fait rencontrer Alain et c’est Alain qu’elle avait épousé. Quel grand amour cela avait été ! Quelle flambée du cœur, de l’esprit et des sens !…
… Leur première rencontre au cercle des grandes conférences d’ethnographie. Nicolas Gesvre qui était lui-même ethnologue l’avait emmenée dans le vieux local de la rue Saint-Honoré pour écouter Alain Sorano parler des rites magiques de l’Amazonie. Elle avait été enthousiasmée par sa beauté, sa fougue, son immense savoir et, après la conférence, lorsque Nick lui avait offert de la présenter à Sorano, elle avait dû se tenir à quatre pour ne pas sauter de joie. Après ils étaient allés tous les trois souper dans un petit bistrot de Saint-Germain-des-Prés et ensuite, lorsque Nick était rentré chez lui – un peu dépité, un peu triste, peut-être –, Alain et elle s’étaient promenés pendant des heures le long des quais, allant et revenant sans cesse de la Tournelle au quai Conti. Ils parlaient d’ethnologie, de géographie, de philosophie, de littérature, avec toute l’ardeur et la fougue de la jeunesse, mais il y avait autre chose que tout cela en dessous de leurs paroles. À la chaleur de leurs discussions se superposait une autre chaleur, plus profonde et plus grave, qui les avait envahis l’un et l’autre depuis les premiers instants mais qu’ils ne pouvaient encore s’avouer…
Rien. Il ne reste rien de tout cela.
Maintenant, Monica pleure. Elle s’est assise de nouveau sur le lit désert et elle oublie d’écouter la nuit, d’avoir peur. Elle est tout entière livrée à ce désespoir qui la taraude, qui l’emporte, qui la roule, comme un fleuve emporte et roule une coquille.
Un bruit.
« Non, c’est mon imagination. Je suis folle. Je suis devenue folle. Tais-toi. Ne prononce pas le mot. Pourquoi as-tu peur cette nuit et de qui ? On dirait… qu’est-ce que j’entends ? Il y a quelqu’un qui parle.
« C’est le vent, idiote.
« Je n’aurais pas dû laisser la lampe allumée devant son portrait. C’est comme si quelqu’un vivait, figé dans une absence terrible, au rez-de-chaussée, et me regardait à travers les murailles… »
Mais c’est seulement le lendemain que la chose arriva.
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