Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 12 sur 17

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Expédition Épouvante

Chapitre III

 

 

Il s’était recouché dans son hamac. Il étouffait, mais pas seulement à cause de la chaleur infernale. C’était surtout de rage et de désespoir.

Salviane était parti depuis une demi-heure. En s’en allant, il avait dit :

— La femme loge chez moi.

Gomez se leva. Des fourmis couraient sur le sol. À l’entrée de la case, un petit goret noir et luisant fouillait dans les ordures. Il y eut une ombre, des urubus qui passaient, prenant la ruelle en enfilade, comme une escadrille silencieuse qui file en hâte vers des objectifs majeurs. Gomez mit son vieux chapeau de paille et descendit vers le débarcadère.

Sous le pontage, un caboclo dormait, les pieds au soleil. À cette heure, tout le monde dormait. Il n’y avait que deux ou trois enragés qui filtraient toujours l’eau, haletants, à demi morts, à moitié fous d’impatience, croyant voir un reflet de fortune dans chaque piranha qui passait entre deux eaux.

La barque arrivée le matin clapotait doucement sur l’eau qui avait viré au rougeâtre. Parfois, le plat-bord venait heurter la bordure du débarcadère. On devinait un autre caboclo dormant dans l’ombre, entre des caisses, des cordages, des harpons.

Gomez mit le pied sur le pont, et la barque tangua un peu.

Il poussa du pied la jambe du caboclo. L’homme se réveilla, et le regarda avec hébétude. Son teint était presque noir. Il avait d’énormes lèvres toutes fendillées, des oreilles en chou-fleur dont le rebord était d’un rose chaud.

— Salut, dit Gomez du bout des lèvres. C’est vous autres qui avez amené la femme blanche ce matin ?

Le caboclo fît signe que oui.

— Elle cherche des types pour aller plus loin ?

— Si, señor.

— Où va-t-elle ?

Le caboclo eut un geste vague dans la direction de l’ouest.

— Loin.

— La Vallée du Fleuve de la Mort ?

Le noiraud sursauta.

— Non, señor. Pas pouvoir là-bas… Nous pas vouloir, en tout cas.

Rien que le nom semblait lui avoir fait peur. Il se mit à rouler des yeux blancs et répéta que la señora n’allait sûrement pas là-bas. Elle n’avait rien dit.

« Bien sûr, songeait Gomez en remontant. Bien sûr qu’elle ne leur avait rien dit. S’ils avaient pu penser que c’est là-bas qu’elle allait, ils ne l’auraient même pas suivie jusqu’ici. » Ils étaient superstitieux, les caboclos. Ils avaient une peur bleue de la forêt vierge et des territoires interdits. Rien que de prononcer leurs noms les faisait trembler, car il n’est pas bon de prononcer les noms des territoires où personne ne peut aller, sans encourir la colère des Puissances inconnues.

« Qu’est-ce que cette Européenne allait faire là-bas ? Une journaliste ? Une exploratrice ? Qu’elle aille au diable ! » Lui, en tout cas, ne se risquerait pas à la suivre.

Rien que d’y penser lui mettait déjà un frisson sur la peau.

Ce n’est pas qu’il avait tellement peur des périls de la jungle, des marais, des fauves (sauf des serpents monstrueux, dont il ne pouvait rêver sans hurler)… mais c’est surtout l’inconnu qui l’effrayait.

À cent kilomètres d’ici, commençait le territoire de l’épouvante. Un territoire dont on ignorait qui était le maître. Un territoire sur lequel couraient depuis des siècles des légendes horribles que les garimpeiros se racontaient le soir, en tremblant un peu.

On disait que vivaient là des tribus que personne n’avait jamais vues, des tribus qui étaient servies par des monstres et qui se défendaient, depuis des lustres, contre toute tentative d’approche, par les moyens de la magie. Quels moyens ? On ne savait pas trop. Les uns disaient que, passé une certaine zone, qui correspondait à peu près à la rive sud du Fleuve de la Mort, on était attaqué par ces monstres que la tribu inconnue avait soumis. Ces monstres, personne ne pouvait les décrire naturellement. Pour la plupart, il était entendu que ce devait être des serpents géants, sucuris ou anacondas, habitant dans les énormes marécages de la région. D’autres parlaient de tribus préhistoriques, encore à l’âge de la pierre, et formant la première ligne de défense des tribus inconnues.

Ceux qui en tenaient pour la magie disaient qu’il n’y avait pas de monstres, mais qu’on était frappé par une mort mystérieuse, dès qu’on avait franchi ce qu’ils nommaient la Frontière Sacrée.

« Pas mon genre, songeait Gomez. Oui, qu’elle aille au diable. Et Salviane aussi ! »

Il irait le voir. Oui, tout de suite. Et il lui offrirait de faire n’importe quelle besogne pour le payer. Mais pas ça. Pas s’en aller vers la Vallée…

Il prit le sentier en lacet menant chez l’italien et, bientôt, de derrière les bouquets d’eucalyptus, surgit la maison de ce dernier. On pouvait appeler ça une maison. Ce n’était pas comme ces dépotoirs du village. C’était un bâtiment solide, en ciment, pierre et bois. Tous les ans, Salviane repeignait les murs en blanc, les portes et les fenêtres en rouge. Sur le toit, un drapeau brésilien flottait.

« Le salaud ! » pensa Gomez machinalement.

Il avait faim et envie de fumer. À mesure qu’il approchait, il se sentait de moins en moins de courage pour dire à l’italien qu’il refusait sa proposition.

« Qu’est-ce que je lui proposerais bien ? De laver la vaisselle pendant six mois ? De lui servir de garde du corps ? » Peut-être. Après tout, la plupart des gens haïssaient l’italien, et il le savait bien. Un garde du corps, ce n’était pas négligeable…

Il leva les yeux vers l’étage et, à la fenêtre de la chambre que Salviane louait aux gens importants qui passaient (marchands, inspecteurs de la sécurité, fonctionnaires, missionnaires), il vit l’Européenne. Son cœur s’arrêta de battre.

 

Une fille à la peau blanche, aux traits fins et nobles… Une fille comme il n’en avait plus vu depuis des années. Elle était grande, mince, et le front blanc était auréolé d’une lourde et noire chevelure qui luisait même dans la pénombre de la chambre.

Gomez s’était arrêté, la gorge sèche. La sueur ruisselait de ses aisselles, sur ses tempes creuses, dans sa barbe hirsute.

Elle ne l’avait pas vu. Elle regardait droit devant elle, vers le fleuve, vers la forêt vierge dont le moutonnement vert foncé s’étendait à l’infini, paraissant écouter le concert éternel des crapauds-buffles et des cigaras.

Elle n’abaissa le regard vers lui qu’au moment où il se remit en marche et où ses lourdes bottes trouées firent craquer les cailloux.

Salviane était derrière son comptoir lorsqu’il entra. Il faisait ses comptes, et il releva la tête vers Gomez qui avait écarté le rideau de perles bruissantes et clignait des yeux, aveugle dans l’ombre de la boutique.

— Tu n’as pas fait la sieste ? dit-il. Très bien. Je ne t’attendais pas si tôt. La señora Sorano t’attend là-haut.

— Qui ?

— Elle s’appelle Mme Sorano. C’est la femme du type qui a laissé ses os dans la Vallée de la Mort, il y a deux ans.

Gomez hocha la tête d’un air vague.

— Me semblait bien que ce nom-là me disait quelque chose.

Il ne bougeait pas.

— Monte, dit Salviane. Deux cents dollars !…

Deux cents dollars ?

 

Il s’en moquait. Ce n’est pas pour ça qu’il montait l’étroit escalier de bois. Ce n’était pas non plus parce qu’il avait eu peur de Salviane, au dernier moment, ni parce qu’il n’avait pas osé lui faire sa dérisoire proposition. Les mots étaient restés enfouis dans sa gorge…

C’est pour la femme qu’il montait. Il voulait la voir de près. Ses jambes flageolaient. Il était vide, sans pensées, avec seulement le désir insensé de la voir. Depuis combien de temps n’avait-il plus vu une vraie femme, une femme digne de ce nom, douce, odorante, propre, avec de beaux cheveux lustrés et une peau immaculée ?

Déjà, il savait qu’il la suivrait. Pas pour les dollars. Pas pour payer ses dettes. Il la suivrait. Même dans la Vallée du Fleuve de la Mort. Il ne pensait plus au Fleuve de la Mort. Ni aux anacondas géants. Ni aux marécages. Ni aux tribus inconnues et à ce mystère épouvantable de la jungle.

Il resta interdit par sa beauté lorsqu’elle lui eut ouvert la porte, et aucun mot ne lui vint aux lèvres, tout d’abord.

Elle lui sourit. Elle avait un sourire lointain, distant, on aurait dit qu’elle regardait plus loin que vous.

— Êtes-vous le señor Gomez ? dit-elle.

Il fit signe que oui.

— Mon nom est Monica Sorano, dit-elle en se retournant près de la fenêtre.

Elle se mit à parler, de sa voix un peu sourde mais qui était comme une musique. C’est à peine s’il écoutait ce qu’elle disait. Il la regardait. Ses mains, son cou blanc, le reflet de la lumière du dehors sur sa peau d’ambre que l’Amazonie n’avait pas encore abîmée.

C’est ainsi que, quarante-huit heures plus tard, Juanito Gomez, ayant payé ses dettes à Salviane, se mit en route avec Monica vers la Vallée du Fleuve de la Mort.

 

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