Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 5 sur 17

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Expédition Épouvante

Deuxième Partie

 

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CHAPITRE PREMIER

 

Quand Nicolas Gesvre arriva à La Salège, le lendemain matin, vers 10 heures, il trouva Monica Sorano dans le salon. Elle était étendue sur une chaise longue, les jambes et le bas du corps recouverts par une couverture écossaise, et Mme Larin bourdonnait autour d’elle.

Bien que le temps se fût encore refroidi, il régnait dans la grande maison une intense chaleur car la vieille femme n’avait pas lésiné sur le charbon.

C’est elle qui avait accueilli Gesvre sur le perron, lui disant dès sa descente de voiture que Madame était levée.

— Bonjour, ma chère amie, lança joyeusement Gesvre en entrant. On me dit que vous revoilà sur pied. Alors ? Comment vous sentez-vous ?

Dès qu’il avait appris qu’elle avait repris conscience, il avait eu un choc au cœur et il s’était demandé avec angoisse de quelle façon elle l’accueillerait. Mais il essayait de paraître indifférent.

Il s’avança rapidement vers la chaise longue et baisa la main que Monica lui tendait, avide d’y percevoir le moindre tressaillement, le moindre battement spécial qui l’avertirait que sa patience, que ses pratiques magiques allaient enfin trouver leur couronnement.

— Carmoy vient de partir, dit Monica à mi-voix. Il m’a encore fait quelques piqûres et il m’a assurée que je serais sur pied dans deux jours.

Elle était pâle, lasse comme si elle sortait d’une très longue maladie, et Gesvre devait tendre l’oreille pour saisir ce qu’elle disait.

— Que diable avez-vous eu ? dit-il sans cesser de l’observer. Malaise cardiaque, hein ? C’est ce que Carmoy m’avait dit, mais pourtant…

Elle l’interrompit :

— Je sais ce que vous allez dire, Nick. Je n’ai jamais rien eu et… (elle sourit faiblement) eh bien, figurez-vous, je n’ai toujours rien. Carmoy vient de m’examiner avec cette minutie que vous lui connaissez et il m’a trouvé un cœur d’acier, pour reprendre ses propres paroles.

— On ne s’évanouit pourtant pas pour rien, lança-t-il, uniquement pour dire quelque chose.

Puis, essayant de plaisanter :

— Vous étiez-vous laissé avoir faim, ma chère ? Est-ce d’une syncope d’inanition que vous avez été frappée ?

Elle secoua la tête mais ne répondit pas tout de suite. Il y avait quelque chose de vague, de lointain dans son regard et il sentit un malaise le saisir. Bien entendu, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle lui sautât au cou, mais elle paraissait si froide, si détachée…

Ou bien ne l’était-elle pas et cette attitude était-elle imputable à son reste de fatigue ou à quelque sursaut de la pudeur et de l’étonnement ?

Il se recula de quelques pas, sous le prétexte d’allumer une cigarette. Quelquefois, quand il était ainsi avec elle, il lui semblait qu’elle devait lire en lui comme en un livre ouvert et qu’il s’en fallait d’un rien pour qu’elle ne sût.

— Je ne sais pas encore très bien ce qui m’est arrivé, Nick, dit-elle, le regard tourné vers la vallée. Il y a eu… comment dire… Il s’est passé quelque chose d’étrange, l’autre soir. J’étais seule, le vent soufflait. Peut-être étais-je plus énervée que d’habitude…

Elle le regarda. Il sourit après avoir soufflé de la fumée par ses narines dilatées.

— Oui… Ensuite, Monica ?

— Eh bien, dit-elle, je suis tombée et me suis évanouie. C’est comme si un gouffre sans fond s’était ouvert tout à coup sous mes pieds.

Il voyait bien qu’elle voulait dire quelque chose d’autre mais il ne devinait pas quoi et son malaise, cette espèce de peur qui l’avait déjà étreint ici la veille, le reprit. Il s’approcha de la fenêtre pour se donner une contenance. Des nuages couraient dans le ciel, gris sur un fond d’un blanc de lait. Mme Larin fit du bruit dans la cuisine.

— Il est revenu, dit Monica.

Lentement, en pivotant sur ses talons, sa cigarette à hauteur de la poitrine, Nicolas Gesvre fit demi-tour. Son regard interdit croisa celui de la jeune femme.

— Qui est revenu ? demanda-t-il d’une voix assourdie.

Et, en posant sa question, il avait regardé autour de lui, comme s’il se fût attendu à voir quelqu’un.

Il n’y avait personne, naturellement. Son regard s’arrêta sur la photo de Sorano qui ornait le piano, s’en détourna aussitôt, revint sur Monica qui avait dégagé ses mains de la couverture et les regardait avec une attention vague.

— Qui ? répéta-t-il. Monica !

— Alain, dit-elle.

— Alain ? ! Que racontez-vous là ? Monica !

Il se pencha et la saisit par le bras. Une panique innommable commençait à le saisir, contre laquelle il faisait des efforts désespérés.

— Savez-vous ce que vous venez de dire ? Monica, rêvez-vous ?

— Il est là, dit-elle.

Elle le regardait d’un air paisible, encore un peu absent et c’est encore cela qui lui faisait le plus peur.

— Là ? Où ?

— Dans la maison.

— Monica !

— Partout. Sa voix. Son souffle. Son odeur.

Il inspira profondément, pensant : « Garde ton calme. Garde ton calme. Elle est folle. C’est le contrecoup de la syncope. Tu as été trop loin dans tes incantations. »

Il lui serrait le bras avec violence mais elle se dégagea doucement et, cette fois, le regarda dans les yeux.

— Je ne suis pas folle, Nick. Non, ce n’est pas le chagrin qui a fini par me troubler l’esprit. Mais, l’autre soir, j’ai soudain été entourée de signes. J’entendais Alain. Je le sentais autour de moi. Écoutez-moi, ajouta-t-elle comme il allait l’interrompre. Tout cela n’est rien car je sais qu’on pourrait le mettre sur le compte de mon état nerveux. Mais il y a quelque chose que j’ai vu, Nick.

Ce fut à elle de le secouer légèrement.

— Cette photo qui est sur le piano…

— Oui.

— Par deux fois, son sourire s’en est allé. Je l’ai vu. Et ensuite…

Elle avalait sa salive avec peine.

— Ensuite, elle s’est dressée toute seule. Je crois qu’elle était sortie de son cadre.

Il s’était relevé et, malgré lui, ses yeux s’étaient tournés vers le piano dont l’ébène luisait. Il voyait la photo. Un instant, lui aussi se crut le jouet d’une hallucination car la photo, en effet, ne souriait plus.

Il bondit dans sa direction, la saisit, la porta à la lumière.

Mais si, elle souriait. Rien n’avait changé. Tout cela, c’étaient des sottises.

Fatigué, épuisé soudain comme s’il avait couru pendant des kilomètres, il la reposa à sa place et s’en éloigna avec une espèce de hâte. Il s’apprêtait à tenter de convaincre Monica qu’elle avait été le jouet d’une hallucination visuelle et auditive – ainsi qu’il arrive fréquemment lorsqu’on est dans un état nerveux particulier – mais la jeune femme parlait de nouveau. Elle disait que Sorano lui avait parlé, si, si… elle l’avait entendu, elle en était sûre.

Son expression s’était faite presque suppliante comme il arrive aux gens qui se refusent à ce qu’on détruise leurs illusions.

— Mais enfin, Monica, je… Que croyez-vous qu’il vous a dit ? murmura-t-il, sur le ton qu’on prend pour calmer un enfant, sur un ton tranquille et un peu supérieur bien que, de fait, il ne fût rien moins que tranquille.

— Je ne sais plus si c’est avant ou pendant ce long sommeil que j’ai traversé, Nick… Sa voix était là, à côté de moi, dans mes oreilles, et pourtant, elle venait de très loin, comme si elle avait dû franchir des distances prodigieuses. C’était comme un murmure et puis il y avait des cris. J’entendais couler de l’eau et il y avait aussi un bruit bizarre, on aurait dit le cri sans fin des cigales dans le Midi… ou je ne sais quoi.

Il s’était assis lourdement sur le fauteuil placé à côté de la chaise longue et il s’efforçait de garder tout son calme, de traiter cela avec tout le détachement et la supériorité amusée de la raison. Mais depuis un moment, il n’avait pu s’empêcher de prêter une oreille de plus en plus attentive et son cœur battait.

Il m’a dit :

— « Je suis très loin, Monica. Je suis dans une région où tu ne peux m’atteindre… » Mais ensuite, j’entendais sa voix me dire de venir. De venir. Elle se tut. Elle se mordillait la lèvre inférieure et elle était sur le point de pleurer, comme brisée par cette évocation.

— Est-ce tout ? demanda-t-il doucement.

Elle était si belle dans son indécision craintive, dans sa douleur, qu’il avait soudain failli la saisir à bras-le-corps, enlever le plaid qui la dissimulait aux trois quarts et la serrer contre lui avec une sauvage violence.

Il se retint à temps. Son désir s’en alla. Son appréhension revint.

— Ma pauvre Monica, dit-il, avec le plus de gentillesse possible, ce sont là des choses qui arrivent lorsqu’on regrette amèrement un être cher. On croit qu’il est toujours là. Parfois on pense qu’il appelle, mais…

— Je sais, dit-elle, vous allez me dire que ce n’est que des rives de la mort qu’Alain m’appelait…

Il ne répondit rien, mais hocha la tête.

— C’était une sensation si forte, pourtant, reprit-elle après un silence. Il me semblait… J’ai entendu aussi qu’il parlait d’une barque qui l’emportait sur un fleuve…

— Souvenir, dit Gesvre. Souvenir, réminiscence onirique de ce que vous avez su de… de sa fin.

— Et puis, à un certain moment, il a dit : « Oh j’ai mal » et j’ai entendu comme deux coups de feu…

 

— Des coups de feu ? dit-il.

Il allumait une nouvelle cigarette. Il contint le tremblement de sa voix.

— Ensuite ?

— C’est tout. Ou bien j’ai oublié, Nick.

Il se leva, fit quelques pas dans la pièce. Il n’osait plus porter à sa bouche sa cigarette qui tremblotait au bout de ses doigts raidis.

Mme Larin entra et demanda ce que Madame voulait pour déjeuner.

Gesvre passa la journée à La Salège et entra à Paris vers six heures, par une pluie battante. Il avait proposé à Monica de passer la nuit auprès d’elle, mais elle avait gentiment décliné son offre. Mme Larin était là si elle avait besoin de quelque chose.

Il n’avait pas insisté. Il n’avait offert de rester que par pure politesse et avait été soulagé que Monica refusât. Ce n’est pas qu’il avait peur de passer la nuit à La Salège, mais néanmoins…

Il était troublé, inquiet. Il ne pensait presque plus au corps de Monica, ni au désir qui l’enflammait. Il ne se demandait même pas s’il était déçu que ses incantations magiques n’eussent encore abouti à rien, au moins en apparence. Pourquoi diable avait-elle parlé de coups de feu ? Avait-elle réellement entendu des coups de revolver dans son rêve, ou bien…

Quoi ? Un piège ?

Insensé ! Qui, au monde, savait ? La solitude dans laquelle le crime s’était passé était sa garantie absolue. Seuls les arbres millénaires, les yeux du fleuve, les singes blottis dans les eucalyptus, les caïmans qui rôdaient dans l’eau boueuse avaient vu… Comme il traversait Saint-Germain-en-Laye au milieu d’une véritable trombe d’eau, une pensée lui vint. Il songea qu’il devait y avoir un rapport étroit entre ses pratiques magiques et le fait que c’est Alain qui était apparu dans les hallucinations de Monica. Elle était si préoccupée de lui que c’est lui qu’avaient fait surgir en elle les incantations du rituel. Cela prouvait en tout cas que celles-ci commençaient à agir. Dans peu de jours, sans doute, Alain Sorano serait-il remplacé par Gesvre dans les évocations inconscientes de la jeune femme.

Du moins, c’est ce que Gesvre voulait se faire croire. Il n’y arriva pas tout à fait sans pour autant trouver que son explication ne valait rien et il se sentit de plus en plus inquiet.

Ce n’était plus parce que Monica avait parlé de coups de feu (après tout, ce pouvait être un simple hasard, une association bizarre de la pensée onirique, et qui, diable, pourrait jamais arriver à prouver quoi que ce fût, en admettant même que… ?), c’était plutôt physique… Cette sale sensation d’être (il avait longtemps refusé le mot) oui… observé.

Observé ? Ce n’était pas cela. Attendu. D’être attendu.

Au diable !

La voiture dérapa brusquement et, avec un cri d’épouvante, il vit son garde-boue droit foncer vers le parapet du pont de Chatou qu’il était en train de traverser.

Les pneus crièrent désespérément. Une énorme gifle de pluie cingla le pare-brise et, en une seconde, brouilla la vitre, car, soudain, les essuie-glaces s’étaient arrêtés.

Coup de volant forcené.

Les roues firent gicler l’eau de nouveau, heurtèrent leur chapeau contre la bordure, retombèrent.

Le moteur s’était bloqué.

« Il s’en est fallu d’une seconde », pensa Gesvre, le front couvert de transpiration. Il s’affala à demi sur son siège, tira son mouchoir de sa poche et s’essuya le visage. La pluie fouettait la carrosserie d’une façon démentielle, avec une insistance, une espèce de colère intentionnelle.

On ne voyait rien au-delà des vitres. Il devinait la Seine, roulant des flots tumultueux juste en dessous de lui, et il lui semblait en entendre le clapotement contre les culées du pont.

Il essaya de remettre son moteur en marche mais n’y parvint pas. Une inquiétante impression de solitude l’envahit, tandis qu’il s’y efforçait encore. Aucune autre voiture ne passait. Il n’y avait pas la moindre lumière, pas la moindre apparence de vie au-delà du rideau liquide qui enveloppait la 4 CV et paraissait la retenir méchamment prisonnière.

Un instant, il pensa descendre et pousser l’auto jusqu’à la déclivité qui suivait le pont. Il y renonça à l’idée qu’il serait trempé en moins d’une minute.

Il attendit.

Il tressaillit en sentant une grosse goutte de sueur froide glisser brusquement le long de sa joue, rouler sous son menton et se perdre sous son col.

Il tourna le bouton de la radio. Aucun son n’en sortit. Elle était vide, plate, comme morte.

Au comble de la nervosité, Gesvre ouvrit la portière et se retrouva dehors en train de pousser sa voiture. Elle atteignit enfin la déclivité et il se reglissa sur son siège. Il roula un moment dans le même silence où la pluie seule était vivante, puis le moteur se remit à tourner.

Avec un soupir de soulagement, il débraya.

À mesure qu’il s’éloignait du pont, la pluie se calmait. Lorsqu’il arriva à Paris, une vingtaine de minutes plus tard, il ne pleuvait plus, mais une triste brume d’hiver flottait sur la ville et Gesvre se sentait de plus en plus fiévreux. Il lui semblait que quelque chose allait se produire, quelque chose qui, déjà, avait commencé, mais il ne savait pas quoi.

 

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