Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 6 sur 17

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Expédition Épouvante

Chapitre II

 

Après s’être changé, il alla dîner dans un petit restaurant du voisinage. Il but beaucoup pour se calmer, mais, au contraire, l’alcool donnait à ses pensées une activité alarmante.

Lorsqu’il rentra, vers onze heures, ayant erré au hasard dans les rues, le silence de son appartement le frappa. Jamais il n’avait remarqué combien le silence était épais, lourd, combien il avait quelque chose de présent.

Il avait allumé toutes les lumières de l’entrée et il hésitait à s’avancer vers le salon.

Il ôta son manteau, son chapeau, et resta immobile, indécis.

La porte de son bureau était entrouverte.

« Je l’avais pourtant fermée », pensa-t-il avec un frisson.

« Ou bien non ? »

Il rassembla ses forces, vainquit le tremblement fatigué de son corps et s’avança. Il ouvrit la porte du pied.

La lumière de l’entrée fit luire des choses dans la pénombre. Il recula.

Mais non, il n’y avait personne. C’était trop bête, à la fin. Il alluma. Tous les objets familiers étaient là, paisibles, rassurants.

Il fit demi-tour, brusquement, et sa propre ombre l’effraya. Il la regarda s’immobiliser dans un coin. Il ouvrit la porte du salon. Alluma, là aussi. L’alcool et le vin qu’il avait bus au dîner lui rendaient la tête lourde.

Il s’enferma dans sa chambre à double tour, attendit, debout à côté de son lit. Il avait allumé une cigarette, mais il oubliait de la fumer.

La cloche de l’église Saint-Augustin égrena ses onze coups, comme à regret, et le tintement se perdit, s’évanouit lentement dans la brume qui couvrait Paris. Parfois, une auto passait sur le boulevard, avec un chuintement hâtif.

Il se coucha sans avoir éteint les lumières. Resta les yeux grands ouverts, à surveiller les meubles, le silence, les reflets qui, parfois, sans raison, bougeaient légèrement sur la glace de la garde-robe, sur la surface polie d’un guéridon Empire, sur les chandeliers de cuivre qui ornaient la cheminée.

Peu à peu, le sommeil l’envahissait, comme une eau trouble et pleine de bulles contre laquelle il se défendait.

Puis ses yeux se fermèrent et, soudain…

Il se réveilla en sursaut.

Quelqu’un était passé à proximité de son lit et, aussitôt, avait disparu derrière le haut montant de bois. Il en était sûr. Il avait perçu le frôlement, et, surtout, le regard qui se posait sur lui.

Inondé de sueur, il resta sans bouger, crispé, n’entendant plus rien d’autre que son cœur qui toquait follement.

Quelle heure était-il ? Avait-il dormi longtemps ? Il avait la sensation diffuse d’être au cœur même de la nuit.

Il s’aperçut que sa montre, qu’il avait posée sur sa table de nuit, était arrêtée.

Au prix d’un effort terrible, vainquant sa peur de faire le moindre geste, d’irriter, de déclencher il ne savait quelle horrible puissance qui se trouvait là, il se leva et regarda derrière le lit. Sa peau se hérissa et il crut qu’il allait s’évanouir.

Sur le sol, il y avait la photo d’Alain Sorano.

Celle qui, depuis toujours, se trouvait dans son bureau, enfermée dans un tiroir. Un double de la photo que possédait Monica à La Salège, cette photo dont elle lui avait dit…

La photo le regardait.

— Je rêve, dit-il à voix haute. Je rêve…

Puis, littéralement, il cria :

— Je rêve. Réveille-toi ! Gesvre ! Rév… !

La photo ne souriait pas.

À demi mort d’horreur, il se recula jusqu’au milieu de la chambre, essayant de se convaincre que c’était lui qui avait apporté cette photo ici, dans cette pièce. Mais non… Jamais, il ne l’avait ôtée du tiroir…

Ou bien était-ce sa femme de ménage ? Mais pourquoi ?

Il se précipita vers la fenêtre, arracha presque le rideau, ouvrit, se pencha sur la rue. Un nouveau cri d’horreur s’échappa de sa gorge.

En bas, ce n’était ni la nuit ni le jour.

Un silence formidable pesait sur la ville comme si Paris eût été mort depuis des millénaires.

Un silence que rien d’autre ne traversait qu’une sorte de clapotement lugubre, pareil à celui d’un fleuve qui roule sur la boue.

Ni la nuit, ni le jour. Aucune heure. L’horloge de Saint-Augustin avait disparu. Les arbres étaient raides et immobiles comme des spectres. Tout baignait dans une lumière noire d’avant le temps et, dans cet éclairage qu’aucun mot d’aucune langue ne pouvait exprimer, un corbillard attendait le long du trottoir et l’homme qui tenait les rênes des chevaux noirs avait levé la tête vers Nicolas Gesvre.

Il n’avait pas de visage.

Sous son chapeau haut de forme, c’était comme un brouillard où un seul œil brillait, d’un éclat terne et glacé.

Quelque part, des voix psalmodiaient une litanie lugubre, effrayante, et Gesvre vit des formes s’agiter dans le brouillard, mais elles ne s’approchèrent pas.

Avec un sursaut d’épouvante, il vit que le cercueil était ouvert et, dans le cadavre qui s’y trouvait, il se reconnut lui-même.

Il referma la fenêtre et resta écroulé sous les rideaux de reps, haletant, ruisselant, balbutiant :

— Non… non… non… Je rêve… C’est un cauchemar…

Il se mit à crier en entendant des portes s’ouvrir dans son appartement. D’abord la porte de l’entrée. Il en reconnaissait le grincement habituel. Et il y avait un pas dans l’entrée. Ensuite, on ouvrit la porte de son bureau. Et puis, le pas s’approcha de la chambre, lentement.

Écrasé, recroquevillé sur lui-même, tordu par une terreur sans nom, il entendit le pas s’arrêter devant sa porte.

Au même moment, une sorte de vent parcourut la pièce et la photo d’Alain Sorano se souleva, resta un instant dressée, puis retomba avec un frémissement de feuille morte. Le vent tournoya, arracha des feuillets se trouvant sur un secrétaire qui, à leur tour, volèrent ; et un stylo tomba sur le parquet avec un bruit sec. Les feuillets, pareils à des oiseaux blancs, se posèrent sur le visage de Gesvre. La porte, lentement, s’ouvrait…

 

Comme un rideau qui, brusquement, s’arrache. Comme un incroyable sommeil qui, soudain, cesse…

Gesvre, soudain, s’aperçut qu’il marchait. Et, à la même seconde, il vit qu’il était dans une petite rue de Montmartre et qu’il avançait d’un bon pas, comme quelqu’un qui va quelque part, en s’appuyant sur son parapluie. On était en plein jour et il y avait des gens dans la rue malgré le temps maussade.

Un moment, il marcha encore, puis, soudain, s’arrêta.

Il avait l’air d’un homme qui ne sait plus ce qu’il va faire, ni à quel endroit il se rendait. Il regarda d’un air vague autour de lui et essaya de se rappeler ce qu’il était venu faire dans ce quartier. Une course ? Ou quoi ?

C’était bizarre. Il avait la sensation qu’il n’avait plus de mémoire. Il ne se rappelait plus du tout à quelle heure il était sorti de chez lui ni… non, vraiment… ce qu’il faisait ici. Voyons ! Est-ce qu’il n’avait pas beaucoup bu la veille ?

Il tourna les talons et, un peu plus loin, héla un taxi en maraude. Il donna son adresse au chauffeur. Arrivant sur le palier de son appartement, il eut un choc en voyant entrouverte l’entrée de ce dernier.

Il fit un pénible effort et crut se rappeler qu’il était sorti le matin… mais il ne savait plus pourquoi. Tout était extrêmement confus dans sa tête.

Dès l’entrée, il se trouva nez à nez avec sa femme de ménage.

— Tiens ! Monsieur ! s’exclama-t-elle en fourrant dans la poche de son tablier gris le chiffon avec lequel elle était en train d’épousseter le portemanteau. Je me demandais où Monsieur avait bien pu aller.

Il la regarda avec une curiosité un peu hébétée, comme s’il ne l’avait jamais vue. C’était une assez jeune femme aux cheveux toujours en désordre. Elle avait un fort accent tourangeau. Ses traits étaient rudes, taillés à la grosse comme ceux d’un homme et elle avait une voix sourde et forte à la fois. Gesvre ne lui adressait que rarement la parole car, dès qu’elle ouvrait la bouche, elle avait une fâcheuse tendance à ne plus s’arrêter et à vous raconter sa vie. Son mari buvait et la battait fréquemment, ce qui lui était une grande source de sujets de conversation.

— Je croyais que Monsieur était parti en voyage, dit-elle, et je m’étonnais que Monsieur n’ait pas mis la date de son retour sur le billet.

Il avait commencé à ôter son manteau après avoir marmonné un vague bonjour.

— Le billet ? demanda-t-il. Quel billet ?

— Le billet que Monsieur a écrit pour me dire de faire un grand nettoyage.

— Ah ! dit-il, oui… en effet.

Il ne se rappelait pas du tout.

Comme il se dirigeait machinalement vers son bureau, elle dit qu’elle avait tout nettoyé hier. Elle y avait passé la journée. Elle avait travaillé jusqu’à six heures du soir.

Il se retourna pour la regarder, la bouche entrouverte.

Elle avait dit : « Jusqu’à six heures. » Mais il était là à six heures et…

Il essaya de reprendre ses esprits. Il lui semblait émerger d’un brouillard. Tout à coup, comme par un coup de poignard, il fut traversé par le souvenir de la nuit. Tout lui revenait. Il était revenu de La Salège, il avait dîné dans ce restaurant, puis il était rentré et alors, il y avait eu ce… ce cauchemar… Un cauchemar ? Les pas qui s’arrêtaient près de la porte. Et puis… Après c’était le noir total.

— J’ai remis de l’ordre dans la chambre de Monsieur, disait la femme, et j’ai posté la lettre que Monsieur avait écrite.

Il était entré dans sa chambre lorsqu’elle dit cela et il resta sur le seuil, pantelant.

— La lettre ? Quelle lettre, madame Lothaire ?

— La lettre que Monsieur avait préparée sur son secrétaire.

Il se souvenait des feuillets blancs qui avaient volé… se collaient à son visage… et le stylo qui était tombé par terre. Mais il n’avait pas écrit de lettre.

Il avait écrit une lettre ?

— Madame Lothaire, demanda-t-il d’une voix blanche. Quel jour sommes-nous ?

— Vendredi, dit-elle, étonnée.

Il avala sa salive. Vendredi ? Mais… mais pourtant, c’était hier mercredi et c’est mercredi, c’est-à-dire hier, qu’il était allé à La Salège…

Il s’était retourné vers la femme, mais sans doute avait-il eu l’air bizarre car elle eut un mouvement de recul.

Il s’enferma dans sa chambre, en proie à une extraordinaire confusion, essayant de rassembler les fragments épars de sa pensée. Que lui était-il arrivé ? Il avait eu ce cauchemar et puis… et puis plus rien : il s’était réveillé dans cette rue de Montmartre.

Un journal posé sur son lit attira son attention. C’était L’Aurore, à quoi il était abonné. Nerveusement, il déchira la bande. Vendredi. Oui, on était vendredi, Mme Lothaire avait raison.

Où avait-il passé la journée d’hier ?

Était-il sorti de chez lui dans la nuit de mercredi à jeudi, après s’être rhabillé sans le savoir, et avait-il erré tout un jour et une nuit à travers Paris ?

C’était de la folie.

Avec un frémissement d’effroi, il se rappela la photo de Sorano. Par terre, il n’y avait plus rien. Il appela Mme Lothaire et, tâchant de se donner un air calme, il lui demanda si elle l’avait ramassée.

— Une photo ? J’ai pas vu de photo, Monsieur.

Elle avait à peine achevé sa réponse qu’il courut jusqu’à son bureau. Il ouvrit le tiroir. La photo était là. Est-ce lui qui l’y avait remise ? Sans aucun doute. Mais quelles autres choses avait-il encore faites dans l’inconscience ?

Il vit que la servante était de nouveau dans l’entrée. On aurait dit qu’elle le surveillait, comme si son comportement avait commencé à l’inquiéter.

— Madame Lothaire, dit-il, vous dites que je vous avais laissé un billet avec des instructions ?

— Oui, Monsieur, le voici.

Il lut le papier qu’elle lui tendait.

C’était bien lui qui avait écrit cela. Naturellement. Mais quand ?

Il n’osait pas regarder la femme. Il sentait qu’elle commençait à se demander s’il n’était pas en train de devenir fou. Peut-être croyait-elle qu’il avait fait la noce pendant trente-six heures et qu’il était encore ivre. Non, il n’était pas ivre. Non, il n’avait pas fait la noce. Il ne savait pas ce qu’il avait fait. Il s’était retrouvé tout à coup dans une rue, étonné d’être là, comme dans un paysage où l’on débouche au cours d’un rêve.

Il prit son courage à deux mains pour demander :

— Cette lettre dont vous venez de parler… je… vous… l’avez postée ?

— Je vous l’ai dit, Monsieur.

— Oui, articula-t-il péniblement. Est-ce que… je veux dire : je ne me souviens plus très bien de quelle lettre il s’agissait. Était-elle fermée ?

— Oui, Monsieur. Et vous aviez mis un timbre. Je suis descendue la jeter à la boîte hier matin.

Nouveau choc. Hier matin. Hier…

Le temps avait passé, une durée inconnue dans laquelle il ne se trouvait pas. Pendant des heures et des heures, il avait été absent du temps.

— Très bien, dit-il. Est-ce que… vous souvenez-vous de l’adresse de cette lettre ?

— Non, Monsieur, dit-elle. Je ne me serais pas permis de regarder.

Elle mentait. Bien sûr. Des tas de fois, il l’avait surprise examinant les adresses du courrier qu’il l’envoyait poster. Mais il n’osa pas insister, de peur qu’elle ne se vexe ; de peur aussi qu’elle ne lui crût le cerveau dérangé.

Il retourna dans sa chambre avec l’espoir de trouver quelque chose qui lui donnât une indication sur cette lettre mystérieuse envoyée à un correspondant inconnu. Mais il n’y avait pas de brouillon sur son secrétaire. Rien. Tous les papiers qui avaient volé l’autre nuit avaient été remis en place.

Il essaya de se rappeler s’il ne s’agissait pas d’une vieille lettre, une lettre qu’il eût écrite avant cette nuit-là…

Ah ! oui, bien sûr ! C’était la lettre qu’il avait écrite à Jeffrey Smithson, le conservateur du Musée d’Art aztèque de Londres. Pendant quelques minutes, il se sentit un peu rasséréné au moins quant à cette lettre puis, soudain, il se souvint d’avoir posté la lettre pour Smithson lui-même, au bureau de poste de la rue de Liège.

Alors, ce devait être le petit mot qu’il avait écrit à Emma Carlino, son ancienne secrétaire, pour la féliciter de son mariage. Sûrement, c’était cela. Cette vieille Emma, n’était-ce pas demain qu’elle se mariait ? Il faudrait…

Mme Lothaire vint lui dire au revoir et il se retrouva seul dans l’entrée après avoir été refermer la porte derrière elle. En s’en allant, elle lui avait lancé un drôle de coup d’œil.

Maintenant, il fallait réfléchir, songeait-il. Il fallait s’étendre, se détendre et réfléchir calmement à ce qui avait pu se passer. Essayer de se souvenir, de retrouver les linéaments de cette crise de somnambulisme… Oui, ce ne pouvait être autre chose qu’une crise de somnambulisme. Après tout, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter vraiment. Question de nerfs. Voir le docteur Merlenard.

 

La lettre.

 

Non, ce n’était pas celle écrite à Emma Carlino. Jamais il n’avait écrit à Emma Carlino. Il lui avait envoyé un télégramme mercredi, car c’est mercredi qu’elle s’était mariée.

Il n’eut pas le temps de réfléchir plus avant. Brusquement, la sonnerie du téléphone déchira l’air.

C’était Monica Sorano.

Elle ne lui dit pas bonjour.

La première phrase qu’elle prononça fut :

— Je viens de recevoir votre lettre, Gesvre…

 

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