Expédition Épouvante
Troisième Partie
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CHAPITRE PREMIER
— C’est inexplicable, dit l’inspecteur. Ou alors les gens ont été l’objet d’une hallucination collective. Remarquez, ce n’est pas rare. Je me souviens d’une fois où j’avais dû enquêter sur un incendie de ferme, du côté de Rambouillet… Mais tout de même…
Il était pensif, dérouté, et il regardait Monica sans la voir.
C’était un petit homme gris, en pardessus usé. Ses yeux clignaient sans cesse, comme si même l’éclat de ce matin terne eût encore été trop fort. Il avait un tic nerveux qui le faisait tout le temps écarter les narines et soupirer profondément sans raison.
— Oui, dit-elle en écho, c’est… inexplicable… du moins…
Elle n’acheva pas sa phrase. Elle avait failli dire : « Du moins si l’on veut tout expliquer et élucider par la raison et la logique. »
Mais fallait-il parler de cela à cet inspecteur ? C’était trop difficile, trop mystérieux. Il vivait tranquillement sur la terre, et elle ne voulait pas le troubler. Elle ne voulait pas non plus qu’il lui crût l’esprit dérangé, et…
— Donc, reprit-il, vous avez nettement entendu le fracas de la collision…
Elle répéta. Il prenait quelques notes.
Dans le vestibule, Mme Larin passa à pas de loup. On entendit un coq chanter dans le lointain.
— Il est venu ici, dit l’inspecteur. Aucun doute, puisque vous avez retrouvé un de ses gants dans le couloir de l’étage et son chapeau dans votre cuisine… D’ailleurs, mes hommes ont retrouvé ses traces de pas partout, dans la boue du parc…
Elle hocha la tête.
— Il avait découpé la vitre, et il a forcé la serrure du hall…
— Et vous l’avez nettement entendu hurler, en êtes-vous sûre… ? demanda-t-il, circonspect.
— Oui. À ce moment-là, il devait être presque à la porte de ma chambre, et c’est son hurlement qui m’a réveillée en sursaut. Naturellement, je… j’étais paralysée de peur. C’est pourquoi je n’ai pas bougé jusqu’au matin. J’avais allumé, et j’ai poussé mon lit contre la porte. Puis j’ai crié longtemps à la fenêtre. Mais personne ne m’entendit évidemment. Je…
Elle frissonna.
— Vous n’avez pas entendu la voiture descendre la côte ?
— Je ne me souviens pas. Ce que j’ai entendu, c’est le fracas de… Mais bien sûr, je n’ai pas réalisé tout de suite que c’était Gesvre…
L’inspecteur suçotait son crayon.
— Pourquoi diable, marmotta-t-il, pourquoi diable a-t-il hurlé comme ça ? Et pourquoi s’est-il enfui comme un fou au moment où il allait atteindre votre porte ?…
Elle ne répondit pas. Instinctivement, elle avait tourné les yeux vers le portrait d’Alain posé sur le piano.
— Comment le savoir ? dit-elle.
De cela non plus elle ne pouvait parler. Qui l’aurait crue, si elle avait dit qu’Alain était là, lui aussi, cette nuit ? D’ailleurs, c’est à peine si elle avait pensé à cela, à cette autre présence, à cette présence d’un mort… Oui, il la protégeait, l’avertissait, il avait inspiré à Gesvre sa terreur panique, mais néanmoins elle se sentait toute moite d’angoisse.
— Je vais encore voir pour la même question, dit l’inspecteur en soupirant. Mais vraiment, vous ne voyez pas la raison pour laquelle Gesvre, qui était votre ami, a pu venir ici cette nuit, s’introduire chez vous comme un voleur… Il avait une raison, tout de même ?
« Bien sûr, songea-t-elle sans que ses traits trahissent ce qu’elle éprouvait. Bien sûr, il voulait me tuer. » Plus misérable, plus lâche encore qu’elle ne l’avait cru.
Mais elle ne dit rien Elle secoua la tête. Après tout, il était mort. À quoi bon divulguer ces étranges secrets ? Domaine étrange, domaine interdit. Et puis, il y avait une chose bizarre : depuis qu’elle avait appris sa mort, ce matin à 7 heures, elle avait cessé de le haïr.
— Je ne peux vous fournir aucune explication, dit-elle avec un air de regret.
L’inspecteur eut un faible sourire forcé.
Il avait remis son calepin en poche, et il dit que ce n’était pas la chose la moins curieuse de tout ça… Enfin…
— Mais le plus singulier, acheva-t-il (se répétant pour la cinquième fois au moins), c’est le témoignage des gens, hein ? Une dizaine de personnes sont accourues du village, après avoir entendu le fracas de l’auto qui s’emboutissait contre le mur du cimetière, et elles sont toutes d’accord. Absolument d’accord. L’auto flambait, et Gesvre se tordait au milieu des flammes en criant qu’il avait le ventre troué.
Monica fit signe que oui. Elle savait ce qui allait venir.
— Et alors, ce… cette chose qui est arrivée… dit-il avec un ricanement incrédule et pourtant vaguement inquiet.
… Les gens n’avaient plus vu l’auto, l’espace d’un instant. Plus rien. Ni l’auto, ni Gesvre, ni les flammes.
Et après, ils avaient buté sur Gesvre. L’homme était étendu au milieu de la route. Son cadavre ne portait pas la moindre trace de brûlure. Il n’avait pas le ventre troué. Ses vêtements n’étaient ni déchirés ni roussis. Il avait seulement les deux fémurs et la nuque rompus, comme si un lourd chariot l’eût écrasé…
— Ces paysans…, dit l’inspecteur.
Il allait lentement vers la porte. Monica l’entendit grommeler :
— Ils ont cru qu’ils le voyaient flamber dans l’auto et qu’il criait. Mais, bien sûr, c’est juste une hallucination. Enfin, madame Sorano !…
— Sûrement…, dit-elle à mi-voix. Sûrement…
— Il faudra retrouver ce chariot, dit-il.
Mais elle savait qu’il n’y avait pas de chariot.
*
* *
Trois jours passent.
Les funérailles de Gesvre. Monica s’y est rendue. La police n’a pas révélé aux journaux qu’il s’était introduit chez elle, et elle ne l’a dit à personne. Il a payé, c’est assez. Et, vraiment, elle ne lui en veut plus. C’est drôle. Par instants, elle ne se souvient que de l’amitié qu’elle avait pour lui. Derrière elle, dans le cortège funèbre qui pénètre au Père-Lachaise, des gens bavardent, des collègues de Gesvre, des anthropologues. Elle en entend un qui dit :
— Il buvait, paraît-il. Je suppose que c’est ça qui aura provoqué l’accident…
— Peut-être. La police a conclu à un dérapage, je crois, répond une autre voix.
Et, plus loin, alors qu’on aborde l’allée centrale :
— J’ai parlé avec sa femme de ménage. Elle m’a assuré qu’il avait été bizarre les derniers jours…
De tombe en tombe, les vingt-cinq personnes du convoi marchent doucement derrière le corbillard. Le vent dans les arbres. Un autre corbillard, dans une autre allée, grince sur ses essieux. Le ciel est gris, très bas, plein de nuées qui se bousculent, se renversent, révélant par instants le sourd éclat du ciel.
La tombe. Les gens s’arrêtent en cercle, et Monica regarde les fossoyeurs dérouler leurs cordes. Elle se sent oppressée. Depuis trois jours, c’est la même chose.
Les poulies grincent avec violence, et il y a une rafale qui courbe deux cyprès proches.
Elle entend soudain quelqu’un chuchoter à l’oreille d’un autre :
— Cette jeune personne en noir, que vous m’avez présentée, n’est-ce pas Mme Sorano ?
— Oui.
— La femme de l’explorateur disparu ?
— En effet.
Malgré elle, elle tend l’oreille comme si ce qui va suivre était important. Les deux hommes, qu’elle ne voit pas, ne pensent pas qu’elle les entend. Ils sont trop éloignés. Mais elle a l’oreille terriblement fine.
— Pourquoi est-elle en noir ?
— Toujours le deuil de son mari, je suppose.
— Ah oui ? Pas plutôt celui de Gesvre ?
Deux rires étouffés. Et puis, tandis que le cercueil descend, heurte le béton humide du caveau, et que ceux qui ne s’étaient pas découverts jusque-là se découvrent :
— Elle était sa maîtresse, n’est-ce pas ?
— On le dit.
Le cercueil s’immobilise, et il n’y a plus que le vent qui siffle sur les cyprès, et le prêtre qui chuchote ses prières. L’odeur glacée du caveau monte, comme une odeur qui vient des profondeurs mystérieuses de la terre, et une femme se met à éternuer.
Soudain, Monica se met à trembler sur ses jambes et, avec stupeur, elle sent monter en elle une chose qu’elle avait oubliée depuis longtemps : un trouble de la chair.
Elle ne voit plus rien de ce qui se passe autour d’elle. Les gens, maintenant, s’en vont, mais elle reste là, rivée au sol, la gorge sèche, à regarder les fossoyeurs qui achèvent leur travail.
À la fin, elle s’en va, presque trébuchante, se demandant ce qui lui arrive, en proie à une sorte d’ivresse louche qui s’entremêle à l’oppression qu’elle ressent depuis trois jours.
Elle monte dans un taxi qui passait.
La gare. Le train. Le long des vitres du compartiment vide défilent les campagnes détrempées, dépouillées, aux prairies bourbeuses, aux bosquets lugubres.
« Il va se passer quelque chose. Il va se passer quelque chose. Il va se passer quelque chose… »
La phrase tourne sans arrêt dans sa tête, comme un disque fou. Elle transpire. Elle se lève, se rassied, joint ses mains gantées. Son cœur bat follement.
Elle voudrait qu’il y ait quelqu’un à qui parler, n’importe qui, n’importe quoi, mais tout le wagon est vide.
À la gare avant La Salège, un contrôleur monte, et elle le voit s’avancer vers elle.
Elle sent son estomac se tordre.
L’homme a le visage de Gesvre.
Mais non, c’est une hallucination.
— Billet, madame, dit-il.
« C’est sa voix. Non. Je suis folle. » Le billet tremble au bord de sa main. L’homme s’éloigne, après lui avoir lancé un petit coup d’œil intéressé.
Puis quelqu’un crie :
— La Salège.
Elle descend. Elle reste sur le quai découvert que la pluie s’est mise à battre, et, de nouveau, elle croit voir Gesvre dans la personne de l’homme qui reprend son billet au tourniquet.
Le taxi local n’est pas là.
Elle s’en va à pied, vers la côte qui la ramènera chez elle.
Au pied du mur du cimetière, là où l’auto de Gesvre s’est écrasée, la terre est encore remuée, et il y a des débris de verre, de tôle, de pierres brisées dans l’herbe foulée. Sur le mur, dans le ciment écrasé, la trace de la collision.
À la maison, il est là.
Elle sait qu’il n’y a personne, que la maison est vide, mais Gesvre est là. Il l’attendait. Il est dans le vestibule. Il est dans le salon. Il est dans sa chambre quand elle y monte.
Elle ne sait plus ce qu’elle fait. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a commencé à se déshabiller, et que Gesvre l’attend, dans le lit. Elle est bouleversée de désir et, en même temps, une peur atroce, qui concrétise son oppression de ces trois derniers jours, l’écrase. Elle va se donner à Gesvre et, d’où il est, Alain la regarde.
— Alain ! crie-t-elle. Alain, il m’a envoûtée ! Délivre-moi ! Alain !…
Mais elle a beau crier, elle continue à se déshabiller et, maintenant, sa robe noire est tombée à ses pieds et, fébrilement, elle fait glisser les bretelles de sa chemise noire. Sa gorge, ses seins se dévoilent dans la glace devant laquelle elle est plantée. Elle se presse la poitrine avec des soupirs affolés, et c’est comme si d’autres mains que les siennes lui pressaient la poitrine, l’inondaient de cette sensation suffocante. Et, en même temps, elle tremble de terreur.
— Alain !
Et, tout à coup, quelque chose s’est produit.
Dans la glace, il n’y avait plus personne.
Avec épouvante, elle avait vu son image s’estomper, flotter un instant comme un brouillard dans le vent, puis disparaître.
Une voix disait :
— Elle est sa maîtresse, n’est-ce pas ?
Et la phrase était reprise par des échos qui répétaient :
— Elle est sa maîtresse, n’est-ce pas ?
Et, ensuite, une autre voix :
— Sa maîtresse. Sa maîtresse. Sa maîtresse…
Elle était tombée sur les genoux, criant après elle-même, essayant de se retrouver dans ce lac d’ombre qu’était devenu le miroir, n’osant pas avancer les mains pour le toucher.
Et, au fond de ce lac, quelque chose bougeait. Monica pétrifiée vit une île surgir du lac. Le lac était sombre et agité de courtes vagues et, au centre, l’île était un vaste roc noir couvert d’une forêt ténébreuse. Elle entendait le vent qui courait sur les faîtes, et elle distinguait le clapotement lourd de l’eau. Il y avait un sourd concert de crapauds-buffles et, parfois, le cri d’un oiseau inconnu s’envolait des ténèbres de l’île.
Le visage d’Alain Sorano apparut en surimpression. Il était pâle, tiré. Il semblait souffrir terriblement. Des oiseaux noirs le survolaient en criant lugubrement, et l’on entendait des plaintes innombrables monter des forêts impénétrables qui couvraient l’île.
« Le royaume des morts, pensa Monica avant de défaillir. Il m’appelle. Il veut que je le rejoigne. »
— Viens, Monica… Viens… Mo… ni… ca…
Les oiseaux noirs tournaient toujours au fond du miroir.
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