Expédition Épouvante
Chapitre II
Il pleuvait toujours, le vent ne cessa pas de toute la journée. La petite fille de Mme Larin vint au matin pour prévenir Monica que sa grand-mère s’était foulé le pied en glissant dans le raccourci qui descendait au village, la veille, et qu’elle ne pourrait pas venir.
Le jour ne se leva pour ainsi dire pas et Monica se traîna d’une pièce à l’autre, sans savoir que faire. Elle avait préparé du linge à repasser pour sa servante et elle s’y mit pendant une heure. Mais la fatigue l’empêcha de continuer. Elle lut un peu.
Vers midi, après avoir déjeuné d’un sandwich, elle enfila un imperméable et monta lentement vers le bois de la Salège auquel son parc était adossé. Les branches raides et noires des arbres dépouillés par l’automne s’entrechoquaient et lançaient au loin des gouttes de pluie.
Monica ne s’était endormie qu’à l’aube et elle bâillait en marchant. Elle se força pourtant à marcher pendant plus d’une heure, mais à la fin, la violence du vent et de la pluie la contraignirent à rentrer.
Après le vacarme et la tempête, le silence de sa maison lui parut particulièrement lourd et, à peine était-elle dans le salon qu’elle alluma la radio. Elle la referma presque aussitôt, par nervosité, par incuriosité, et, s’approchant d’un fauteuil, elle reprit l’ouvrage qu’elle lisait la veille au soir. Un peu plus tard, elle relut une lettre de son agent de change et fit quelques comptes. La fortune qu’elle avait héritée de ses parents était considérable et si elle n’en « jouissait » pas au sens ordinaire du terme, du moins trouvait-elle, à s’en occuper de temps à autre et à faire des placements, une vague source de distraction.
Dans le courant de l’après-midi, elle reçut un coup de téléphone. C’était l’éditeur de son mari qui lui annonçait une réédition de Rites magiques inconnus d’Alain Sorano. Verrait-elle un inconvénient à ce qu’on fît désormais précéder l’ouvrage d’une préface de M. Nicolas Gesvre ? Peut-être M. Gesvre pourrait-il y donner quelques détails inédits sur les recherches qu’Alain Sorano était allé faire en Amazonie lors de cette expédition qui lui avait coûté la vie ?
Elle dit qu’elle verrait M. Gesvre à ce propos et raccrocha peu après.
Désœuvrée, abattue, mais surtout en proie à un malaise inexprimable, elle passa dans le bureau de son mari et, comme elle l’avait fait si souvent, s’assit devant sa table de travail, les mains sur les papiers qu’il avait laissés là avant son dernier départ et qui, depuis, n’avaient plus été touchés par aucune main.
Une fois de plus, la lancinante question brûlait dans son esprit :
Pourquoi Alain avait-il tenté cette expédition insensée, au cœur de territoires mortels dont personne n’était jamais revenu ?
Oh ! bien sûr, elle savait…
Souvent, il lui avait dit :
« — Il me reste un chapitre à écrire pour que mon livre sur les rites magiques inconnus soit complet. La matière de ce chapitre, je ne puis la découvrir que là. »
Et il posait l’index sur cette vaste carte de l’Amazonie, épinglée à côté de la bibliothèque ; il posait l’index au centre du Fleuve de la Mort, et il souriait.
Rien, jamais, n’avait pu le faire revenir sur une décision et, quelquefois, elle lui en voulait, elle le détestait presque d’être mort pour sa science.
« Oh ! pauvre Alain… Mon amour… Jamais je ne… »
Elle retint ses larmes.
Deux ans. Déjà deux ans. Mais rien n’avait changé dans son cœur.
Elle s’approcha de la fenêtre et repensa au coup de téléphone de l’éditeur. Oui, elle demanderait à Nick d’écrire une préface. Mais pour ce qui était de donner des précisions sur les dernières recherches d’Alain, même Nick ne le pourrait pas. Personne – non, pas même elle – ne savait exactement à quoi s’en tenir sur ce que l’ethnologue était allé chercher au cœur de la Vallée de la Mort. Chaque fois qu’elle avait voulu l’interroger là-dessus, il s’était refusé à parler, disant simplement :
« — Il ne faut pas parler de ces choses, chérie. Pas tant que l’on n’est pas à même de maîtriser les forces inconnues. »
Paroles mystérieuses, mais qui traduisaient clairement une certaine crainte inavouée qu’Alain lui-même éprouvait parfois depuis qu’il s’était mis à étudier certains rituels mystérieux du passé, ou les mœurs magiques de peuplades perdues dont il ne restait des traces que dans de vieux et presque indéchiffrables grimoires.
Tout ce que Monica savait, c’est qu’un jour, en Égypte, Alain avait trouvé des indications singulières sur un peuple qui – théoriquement – vivait au centre du bassin amazonien et dont les rites magiques étaient – théoriquement aussi – d’une puissance redoutable. Ce sont ces indications qui avaient été à l’origine de son dernier départ. Sur elles, il avait gardé le secret le plus absolu, soit qu’il craignît les fâcheuses publicités journalistiques, soit pour toute autre raison, et même Nicolas Gesvre qui, pourtant, l’avait suivi jusqu’au dernier jour, n’avait rien su. Son avis, à Nicolas, était que Sorano avait peur, en divulguant les buts de ses recherches, de lâcher des paroles qui eussent averti ceux qu’il cherchait qu’il était sur le point de percer leur secret.
Leur secret. Il ne l’avait pas percé, leur secret !
Peut-être avaient-ils su qu’Alain arrivait en Amazonie, arrivait aux vallées interdites, atteignait le Fleuve de la Mort. Et ce cyclone qui l’avait emporté, peut-être était-ce…
Elle essaya de chasser ces pensées.
La pluie cingla les vitres, plus fort ; des gouttes s’écrasèrent dans le quadrillage de plomb où le vitrail était serti. Déjà, le soir venait ; la vallée était comme un lac de pluie et de brume. Encore une soirée à venir, encore une nuit.
Monica passa dans le vestibule. Elle ouvrit la porte de la cave et descendit charger le chauffage central. Cela fait, elle remonta dans le salon après avoir baissé les persiennes de la bibliothèque. Elle resta longtemps avant d’allumer la lampe et ne le fit que lorsque l’obscurité, la vraie obscurité de la nuit, eut commencé à envahir la vaste pièce.
« Ne pense pas à ce que tu as éprouvé hier soir, ou bien cela va revenir. N’y pense pas. Il ne faut pas que cela revienne. »
Mais c’était là.
Cette sensation d’un regard, de quelque chose qui s’évadait de l’immatérielle épaisseur du temps et, pas à pas, approchait d’elle.
« Téléphone à Gesvre. Avertis-le. Qu’il vienne. Qu’il vienne tout de suite. »
— Qui est là ? cria-t-elle hystériquement.
Elle avait quitté le fauteuil d’un bond et faisait face à la porte du salon. La porte du salon, lentement, sans bruit, sans un grincement, sans une saccade, s’ouvrait.
Mais il n’y avait personne.
Le vide. Le vide du vestibule et le vide entre les chambranles. Le vide noir dont le rebord était rongé par la lumière diffuse de la lampe.
« Monica ! Contiens-toi. Tu vas devenir folle. Que t’arrive-t-il ? Jamais tu n’as été comme cela. Voici deux ans que tu vis seule et, jamais, tu n’as eu… – ne dis pas le mot, ne le dis pas – peur. »
Elle le savait bien qu’il n’y avait personne, que c’est sans doute le vent qui avait poussé cette porte, mais ce n’est pas de quelqu’un qu’elle avait peur.
Elle fit un pas, repoussa la porte avec violence et, à travers toute la pièce, il y eut comme un étrange mouvement de l’air, une sorte d’envol d’oiseaux invisibles et, alors, avec un claquement, le cadre d’argent sur le piano se renversa.
Elle resta immobile, les bras plaqués le long du corps, ses doigts fuselés aux ongles roses légèrement crispés sur ses cuisses.
« Eh bien quoi ! C’est un objet. Un objet. Tu l’avais mal replacé hier soir et le contre-choc de la porte l’a déséquilibré. Ce n’est rien d’autre qu’un objet, Monica. Un cadre d’argent et une photographie. Des choses inanimées, des choses qui ne regardent pas. Va redresser ce cadre. Vas-y. »
Elle s’avançait, pareille à un automate. Il lui semblait que le salon reculait, reculait…
Elle y fut enfin.
Et c’est à ce moment, alors que, déjà, elle tendait un bras de plomb, que la photographie d’Alain Sorano bougea dans son cadre.
« Monica, tu es folle ! »
La photographie la regardait. Elle ne souriait pas. Non, c’était vrai, elle ne souriait pas. C’était comme la veille au soir. Et pourtant, Monica savait qu’à Noirmoutier, au moment où elle avait pressé le déclic de l’appareil, Alain avait souri. Et, pendant ces deux années, jamais il n’avait cessé de sourire sur sa photo. Mais, en cet instant, il ne souriait plus, et ce n’était pas la lumière qui changeait ainsi son expression.
Elle sentit qu’elle allait sombrer dans le noir. Le vent s’était mis soudain à souffler avec une furie démoniaque et, tout à coup, comme sous l’effet d’une vibration inconnue, les cordes basses du piano se mirent à faire un lointain grondement d’orgue.
« Monica, touche ce cadre ! Redresse-le. C’est un objet sans vie. C’est de l’argent, du papier et du marbre. »
Elle toucha la photo, livide, traversée par un spasme innommable et c’est alors qu’elle entendit la voix.
La sienne.
La voix d’Alain Sorano qui était mort. Qui n’était plus que boue au fond des boues du Fleuve de la Mort.
— Monica… a… a.
La voix criait son nom quelque part, mêlée au bruit du vent et au ruissellement de la pluie. Elle emplissait la maison vide, et pourtant, tout était silence et il n’y avait pas d’autre bruit véritable que celui des cordes basses qui vibraient obscurément.
— Viens, Monica. Viens, Monica. Viens, Monica !…
Le sang de Monica reflua à son cœur et elle tomba sur les genoux, sa tête heurtant le pied du piano. Elle savait sans le voir que la porte, derrière elle, s’était rouverte toute grande…
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