Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 9 sur 17

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Expédition Épouvante

Chapitre V

 

 

Tout était noir, du même noir profond, aucune clarté n’avait jailli de nulle part, mais le portrait, pourtant, le regardait. Il n’en distinguait ni le cadre, ni les contours, rien. Mais le regard était planté sur lui, ni brillant, ni même visible, et pourtant Gesvre le voyait.

Il s’était arrêté, et il fit un effort épuisant pour chasser la terreur folle qui l’envahissait. Pendant des heures, il avait fait l’impossible pour ne plus penser à cela, à ces puissances innommées qui avaient flotté autour de lui, dont il sentait la présence, la menace, le souffle, et il y était presque parvenu, tant le désir de tuer Monica avait réussi à prendre la première place dans son esprit.

Mais en un seul instant…

Soudain le vent se tut, la pluie cessa et, les cheveux dressés sur la tête, Gesvre entendit un bruit qui faillit lui arracher un cri d’horreur.

Quelque part, devant la maison, il y avait un corbillard qui roulait. Et soudain, le couloir était plein d’une clarté blême, la même clarté laiteuse et trouble qu’il avait vue de sa fenêtre, l’autre nuit, longeant le boulevard.

Il se retourna, les mains tendues devant lui, et un cri abominable lui jaillit de la gorge.

Au bout du couloir, l’homme du corbillard, l’homme en haut-de-forme, et qui n’avait pas de visage, l’attendait.

Gesvre distinguait chaque pli de sa redingote, qui flottait comme un drapeau, bien qu’il n’y eût pas de vent. L’homme n’avait pas de mains, et pourtant il tenait un long fouet dont la lanière, elle aussi, flottait lentement, pareille à une longue algue sur la mer.

Gesvre entendit hennir les noirs chevaux du corbillard. Il fonça en avant. L’homme le laissa passer. Mais quand Gesvre, éperdu, se retrouva en bas, l’homme était là. Il y avait comme un sourire inexorable sur son visage de brouillard.

Il était dans le parc. Il était sur la route. Il marchait à côté de Gesvre qui courait. Et, derrière eux, les chevaux du corbillard poussaient leurs hennissements, et les roues craquaient sur les pavés, et, à chaque cahot, le cercueil béant, vide, mais qui attendait sa proie, soubresautait.

Gesvre s’engouffra dans sa voiture, desserra les freins et mit en marche du même mouvement. Il fit une marche arrière foudroyante, manqua s’emboutir dans un poteau télégraphique, braqua, et, follement, lança sa voiture sur la pente.

Quelque chose le saisit à la gorge.

Une main !

Il se mit à hurler et, lâchant le volant, tenta de se dégager de cette invisible étreinte. Il se raidit, poussa ses jambes en avant et, d’un seul coup, le compteur de l’auto monta à quatre-vingt-dix. Dans la lumière des phares, la muraille qui fermait le cimetière de La Salège, de l’autre côté de la route qui tournait au bas de la pente, se rapprochait à une vitesse énorme.

Elle grandissait et, déjà, chaque détail de ses pierres moussues, usées par le temps et les intempéries, devenait visible. La lumière des phares devenait de plus en plus éblouissante, et certaines de ces pierres s’étaient mises à étinceler comme des diamants ou comme des yeux mouillés.

Gesvre hurlait comme un possédé, mais il ne fit pas un mouvement pour éviter la muraille. D’ailleurs, la tête renversée en arrière comme si quelqu’un, réellement, l’eût étranglé, il ne la voyait pas venir, il ne sentait pas sa voiture foncer comme un bolide vers le choc fatal.

Ce n’est qu’au tout dernier moment qu’il se redressa. Dans la lumière du tableau de bord, et la clarté des phares réfléchie par la muraille humide, on eût pu voir, s’il y avait eu quelqu’un là-bas, cette nuit-là, ses yeux s’exorbiter et sa bouche s’ouvrir toute grande, en un cri d’agonie qui fut immédiatement couvert par le fracas des tôles qui éclataient contre les pierres.

Ce fut comme un coup de tonnerre.

Jusqu’en haut des collines, la nuit tout entière frémit. Dans un dernier dérapage, les pneus avaient hurlé sur l’asphalte et des pierres, des cailloux, de la terre, des moellons éclatés, des morceaux de ferraille jaillirent en tous sens, à l’instant même où une flamme énorme fusait en sifflant de l’avant écrasé de l’auto.

Contre le mur du cimetière, la 4 CV n’était plus qu’un amoncellement de métaux, de cuir et de bois qui flambaient rapidement, en crépitant.

Pourtant, Gesvre n’était pas mort.

Son corps avait passé à demi par le pare-brise pulvérisé mais, par quelque miracle, il ne s’était pas fracturé le crâne contre le mur. Il ne semblait même pas, malgré la violence du choc, qu’il eût de graves blessures. Seulement, ses jambes étaient coincées dans les ferrailles tordues et, malgré ses efforts désespérés, il n’arrivait pas à faire un mouvement. Sous ses yeux, les flammes montaient. Elles lui léchaient le visage, et il devait se recroqueviller sur lui-même pour n’être pas encore atteint.

Il arc-bouta ses bras et tenta de se dégager, en poussant des appels épouvantés. La chaleur devenait intolérable. Il sentit soudain son dos se mettre à brûler, et ses cris s’amplifièrent. Les tôles gondolées devenaient atrocement brûlantes sous ses mains et, soudain, il s’effondra, la face sur elles. Au-delà de ses cris, il entendit un bruit. Des gens venaient. Il réussit à tourner la tête sur le côté, mais alors son sang se figea et, pour un instant, aucun cri ne réussit plus à franchir sa gorge.

À dix mètres, dans une espèce de niche de brume qui était comme un fragment de jour perdu au cœur de la nuit, l’homme sans visage se tenait debout, à côté du corbillard, et regardait dans sa direction. Les flammes qui s’échappaient du réservoir crevé ne l’illuminaient pas, bien qu’elles éclairassent un arbre qui se trouvait à plusieurs mètres derrière lui.

— Va-t’en ! hurla Gesvre. Va-t’en ! Au secours ! À moi !

Il se retourna, fit un effort effroyable. Les flammes entouraient son visage, et il y eut le crépitement de ses cheveux qui brûlaient. Il criait toujours. Ce n’était plus un cri humain.

C’était celui d’une bête à l’agonie que déchirent, et pèlent, et cisaillent les couteaux blêmes du feu.

Les tôles se resserrèrent sur ses flancs, et l’une d’elles, déjà blanchie par la chaleur, grilla ses vêtements et commença à s’enfoncer lentement dans son ventre.

Il sentit la peau crever puis ses intestins se perforer et couler sur ses jambes. Il y eut un dernier cri et, d’un seul coup, les flammes s’éteignirent. On entendait des gens qui accouraient du village en appelant. La route était vide.

 

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