Expédition Épouvante
Chapitre III
Elle ne bougeait pas. Elle les regardait. Elle avait à demi écarté la feuille derrière laquelle elle était tapie, et l’on voyait nettement palpiter son corps ignoble, et frémir ses pattes velues.
Dans toute sa physionomie, il y avait quelque chose d’indiciblement mauvais, féroce et horrifiant.
Monica n’avait pas besoin de se rappeler la mort atroce de Gomez pour se sentir saisie par la terreur la plus monstrueuse qui l’eût encore jamais envahie.
Alain ne bougeait pas, lui non plus, et regardait autour de lui pour chercher un moyen de salut.
Mais il n’y en avait pas.
En dessous d’eux, c’était la berge, et elle était à une distance qui, pour eux, valait vingt mètres. D’ailleurs, en abaissant son regard, Alain avait vu que cette berge était grouillante d’autres araignées. Il y en avait des centaines. C’était un magma immonde, une sorte de mêlée confuse, plus effrayante encore à regarder, à cause du silence velouté dans lequel elle se déroulait.
Comme si les araignées avaient communiqué entre elles par quelque moyen mystérieux, celles d’en bas furent averties de leur présence et, terrorisés, ils virent leur lente colonne monter le long de l’arbre.
Ils refluèrent vers la barque et, du plat-bord, virent les araignées s’avancer le long de la branche du palétuvier. Aucun effort, si insensé fût-il, ne pourrait remettre l’embarcation à flot. Le vent était tombé, il n’y avait plus de vagues, et ils étaient condamnés tous deux à être dévorés là.
Soudain, un bruit étrange qui, sans doute, n’avait jamais retenti dans ce désert extraordinaire, fit frémir les faîtes de la forêt. Alain et Monica avaient sursauté.
— Qu’est-ce que c’est, Alain ?
C’était comme une étrange vibration de l’air, qui se répercutait dans leur corps et qui, lentement, se transformait en une sorte de grondement.
— C’est eux, dit-elle.
Elle était devenue livide.
Ils étaient descendus tous les deux jusqu’au fond de l’embarcation, et ils virent que les premières araignées allaient atteindre le plat-bord.
En sanglotant, Monica cacha son visage contre la poitrine de son mari, et gémit :
— Oh ! Qu’ils nous tuent ! Puisqu’ils savent maintenant que nous nous sommes sauvés. Qu’ils nous tuent ! Qu’ils nous tuent vite !
— Oui, dit Sorano, hagard. Moi aussi, je préfère cela.
Le grondement devenait de plus en plus fort, et c’était comme si une armée invisible se fût mise en marche, à leur recherche, du fond des jungles ténébreuses.
Monica était tombée à genoux.
Elle priait.
Alain avait fermé les yeux d’épouvante et de désespoir, en voyant que les araignées avaient commencé à descendre. Une demi-douzaine d’entre elles se glissaient le long du banc du rameur, et il entraîna sa femme jusqu’à la proue, pour que les horribles bêtes ne se laissent pas tomber sur eux.
L’idée de leurs corps épais, gluants et nauséabonds s’abattant soudain sur eux et les recouvrant, lui donna une nausée telle qu’il se mit à hoqueter et, pétrifié d’horreur, se mit à hurler aux dieux invisibles de les foudroyer sur-le-champ, Monica et lui. Il avait tenté de pénétrer leur secret. Il avait tenté de sortir de leur cercle magique, et c’est son châtiment qui arrivait dans ce grondement du ciel.
Mais il préférait encore être foudroyé par les forces magiques de la tribu inconnue que de tomber entre les griffes des araignées, et se sentir pressé contre leur corps chaud et palpitant.
Une des araignées tomba dans l’eau qui garnissait le fond de la barque, une deuxième la suivit, puis une troisième, et enfin elles furent dix à s’avancer doucement vers eux.
Ils s’étaient adossés à la paroi de la proue, et ne bougeaient plus.
Depuis une minute, Monica s’était évanouie dans les bras de son mari, et il pensa qu’il valait mieux qu’elle ne vît pas la marche affreuse et inexorable des monstres noirs à l’œil de pierre qui s’avançaient vers eux sans faire le moindre bruit.
Ce fut soudain un tonnerre au-dessus de leur tête.
Il pensa que c’était la fin qui venait, et que les dieux invisibles l’exauçaient. Terrifié en même temps que soulagé, il leva les yeux vers le ciel.
— Monica ! hurla-t-il.
C’était un hélicoptère.
Il descendait. Son vacarme devenait de plus en plus retentissant et, dans la lumière laiteuse, son rotor avait des étincellements brefs.
— Trop tard ! cria Alain avec un désespoir atroce.
C’était trop tard. Les araignées seraient sur eux, avant même que, de l’hélicoptère, on ait pu se douter que cette pirogue échouée sur les bords du Fleuve de la Mort contenait deux êtres humains.
Avec une rage indicible, avec un désespoir qui n’avait pas de nom, Alain pensa que, même si de là-haut on les regardait avec des jumelles, on ne verrait rien d’autre dans le fond de l’esquif que des petites araignées qui se glissaient doucement vers deux insectes aux formes imprécises.
Et soudain, un nouvel événement se produisit.
Les araignées, tout à coup, se mirent à diminuer de taille. Tout changeait. Le paysage tout entier, le ciel, le fleuve, l’île là-bas, tout semblait se transformer, subir brusquement une sorte de terrifiante et monstrueuse contraction.
Sorano sentit sa tête chavirer, et, serrant sa femme toujours évanouie contre lui, il s’écroula dans le fond de la barque.
Le ciel tout entier devenait un énorme vacarme, et il y avait des voix qui poussaient des cris.
Il ferma les yeux.
Il sentait les pattes des araignées courir sur son corps, et il eut un dernier geste pour protéger Monica.
— Monica ! hurlait-il.
Il n’entendait plus sa propre voix, et il pensa que c’était fini, que les dards vénéneux avaient déjà pénétré dans sa chair, et que ce corps qu’il tenait contre lui, qu’il serrait avec une passion désespérée, ne devait déjà plus être, lui aussi, qu’un cadavre.
*
* *
L’hélicoptère filait dans le ciel.
De son tableau de bord, le pilote se tourna et lança un coup d’œil interrogatif à son compagnon. Celui-ci était un homme lourd et massif, au poil roux, anglais, et qui se nommait Smithson.
— Drôle d’histoire ! dit le pilote. Cette barque…
L’Anglais haussa les épaules et grommela :
— Quand on est à la recherche d’espèces inconnues dans une aussi foutue région que celle-ci, il faut s’attendre à trouver de temps en temps des choses bizarres…
Il regarda le plancher de la carlingue et se pencha sur l’homme et la femme qui étaient étendus à ses pieds et qui ne bougeaient pas. Ils respiraient, mais ils n’avaient pas l’air d’être en très bon état.
— Ils ont dû en voir de dures, cria le pilote par-dessus le bruit du rotor.
— Me demande pourquoi ils se tordaient comme ça au fond de cette pirogue, dit Smithson.
— Tu parles ! cria le pilote. Moi, j’ai cru un moment qu’ils étaient dévorés vivants par une armée de fourmis-manioc !
— Moi aussi, dit Smithson. Pourtant, j’ai rien trouvé d’autre dans la barque qu’un demi-quarteron de petites araignées.
C’est lui qui était descendu au bout de l’échelle de corde et avait remonté Sorano et Monica dans l’hélicoptère.
L’appareil vola pendant deux bonnes heures et, bientôt, les marais de Pontina furent en vue. Leur immense étendue d’eau coupait d’un damier géant le moutonnement vert et infini de la forêt.
Plus tard, on survola l’ancienne cité minière.
L’hélicoptère filait maintenant dans la direction de Sanzina, où, à cette heure, le tenancier Salviane était en train de refuser de nouveaux délais de paiement à un quelconque prospecteur qui le suppliait d’avoir pitié.
Smithson vit que l’homme qu’il avait recueilli avait ouvert les yeux, et il en profita pour lui tendre rapidement sa gourde pleine de bon whisky écossais. Mais, avant de boire, l’homme s’était tourné vers sa compagne, et il ne prit la gourde que lorsqu’il se fut assuré que la jeune femme était toujours en vie.
Alors, un faible sourire détendit son visage hâve et émacié, et il but un long trait d’alcool.
— J’ai l’impression que vous revenez de loin, dit Smithson.
Il se pencha soudain plus près.
— Je m’appelle Smithson. Mon copain, c’est le pilote Rodriguez. Voilà des années que nous prospectons l’Amazonie pour le compte de tous les musées botaniques du monde, mais je dois dire que nous n’avions encore jamais ramené deux fleurs aussi inattendues que vous deux !
Depuis un moment, le pilote Rodriguez s’était retourné.
— Mais sacredieu ! dit-il en dévisageant une nouvelle fois l’homme qu’ils avaient sauvé, vous ressemblez diablement à ce Français, Sorano, qui a disparu il y a deux ans dans la Vallée du Fleuve de la Mort.
Il y eut un moment pendant lequel personne ne parla. Puis, par-dessus le vrombissement du rotor, ils entendirent que l’homme disait :
— Je suis Sorano.
De nouveau, plus personne ne disait rien.
À son tour, Monica avait repris conscience et, pendant plusieurs minutes, elle crut qu’elle rêvait. Puis, sans avoir rien dit, elle se jeta au cou de son mari et se mit à pleurer.
— Dites donc, fit Smithson, on m’a parlé à Manaos d’une jeune femme qui était partie toute seule vers Sanzina et qui, croyait-on, avait l’intention de pousser plus loin, certains disaient jusqu’à la Vallée du Fleuve de la Mort… C’est pas elle, par hasard ?
— C’est elle, dit Sorano. C’est ma femme.
Nouveau silence. Le rotor vrombit pendant longtemps sans que plus personne n’ouvrît la bouche. Il y avait longtemps que Sanzina s’était enfoncé dans le tapis immense de l’enfer vert et, dans deux heures, on serait à Albertina.
— Crebleu ! dit Smithson, en se tournant vers le couple qui était immobile au fond de la carlingue, comme deux êtres qui ne sont pas encore sûrs d’avoir échappé à des périls que personne ne connaîtra jamais. Crebleu, j’ai l’impression que vous revenez de loin, mes enfants.
Monica et Sorano échangèrent un regard.
— Hein ? répéta Smithson en leur tendant de nouveau sa gourde de whisky, vous revenez de loin !
— De beaucoup plus loin que cela, dit Sorano.
Et, plus tard, Smithson et Rodriguez virent qu’ils s’étaient endormis au fond de la carlingue, et qu’ils se serraient l’un contre l’autre, pareils à des enfants qui veulent se protéger l’un l’autre. Parfois, dans leur sommeil, ils poussaient un cri, avaient une contraction brusque, mais leurs visages commençaient à être plus calmes et plus détendus.
Bientôt ce serait la nuit sur l’Amazonie.
FIN
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Benoît Becker