Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 14 sur 17

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Expédition Épouvante

Chapitre V

 

 

Combien de temps avait-elle dormi ?

C’était toujours la nuit. Mais, brusquement réveillée, elle vit, avec une crispation d’angoisse, qu’il n’y avait plus de feu.

Plus de feu ? Mais jamais il ne fallait laisser s’éteindre le feu ! Jamais…

Rêvait-elle ?

Elle se pinça et sut qu’elle était bien éveillée. Un cri sourd jaillit de sa gorge serrée lorsque, ramenant machinalement ses mains à sa poitrine, elle sentit quelque chose de soyeux, de tiède, de palpitant, qui était posé sur elle.

Le vampire !

Avec un haut-le-corps horrible, elle se renversa, bascula en bas du hamac et se retrouva à plat ventre sur le sol, haletante, toute secouée de courts sanglots silencieux que lui inspiraient la terreur et le dégoût.

— Gomez ! cria-t-elle.

Le vent tourna, et une odeur de feu éteint emplit la paillote. Monica hurla :

— Gomez !

Elle entendit sa voix tonner dans la cité morte, se heurter aux cloisons, revenir en échos, et elle se releva brusquement, en entendant quelqu’un appeler. Elle resta à l’écoute une seconde, et perçut de nouveau un cri, mais qui allait s’éloignant.

Il lui fallut une bonne minute pour se rendre compte que ce n’était que l’écho, que personne n’appelait. La voix, maintenant, semblait fuir vers les marécages, se perdre dans la nuit opaque, elle devenait de plus en plus faible. C’était sinistre.

Monica s’approcha de la porte ; des yeux, des yeux brillants, étaient fixés sur elle.

Elle soupira avec soulagement, lorsqu’elle s’aperçut que c’était seulement le rougeoiement des dernières braises du feu.

Toute sa peur la reprit dans le silence.

Maintenant, le vent était tombé, et il n’y avait même plus son bruissement dans les toits de palmes des paillotes, ni le léger clapotement qu’il avait imprimé au fleuve une partie de la nuit.

Frissonnante, Monica chercha à tâtons son pistolet, et se tint longtemps immobile sur le seuil. Elle essayait d’habituer ses yeux à l’obscurité, mais celle-ci était si dense qu’elle ne parvenait pas à distinguer quoi que ce fût.

Où était Gomez ? Qu’était-il arrivé ?

Et les caboclos ? Eux non plus n’avaient pas répondu à ses cris.

Elle rassembla tout son courage et se dirigea à pas de loup vers la case qu’on leur avait désignée.

Elle était vide.

Malgré le froid, Monica sentit la sueur ruisseler sur son visage, imprégner la blouse de toile épaisse qu’elle portait. Sa culotte cavalière se collait à ses cuisses, et il lui semblait presque que ses courtes bottes devenaient spongieuses.

Elle s’aperçut qu’elle avait oublié de débloquer la sûreté de son revolver. Elle le fit. Le léger claquement la fit tressaillir.

Elle braqua son arme sur la nuit. Elle se sentait devenir folle d’angoisse. Un instant, elle avait pensé tirer à tout hasard, mais l’idée du vacarme que cela ferait dans ce désert la retint. Il lui semblait qu’une détonation allait faire surgir toutes sortes de présences effrayantes…

Elle commença à descendre la ruelle, pensant soudain que Gomez et les caboclos étaient allés se coucher dans la lancha, pour être mieux à l’abri des carapattas et des fourmis-manioc.

Des brindilles craquèrent sous ses semelles.

À mesure qu’elle approchait de la rivière, elle recommençait à en percevoir le sourd murmure.

Elle s’arrêta à l’entrée de la jetée pourrie, essayant de nouveau d’y voir quelque chose. Rien. Le noir. Elle n’entendait pas clapoter l’embarcation.

Elle appela de nouveau Gomez, mais si bas que le son de sa voix ne parvint même pas à ses propres oreilles, et qu’aucun écho ne revint.

— Gomez !

Pas de réponse.

Elle avança encore. Les planches rongées par l’eau, le temps, les insectes innombrables, s’enfoncèrent légèrement sous son poids, et elle recula, effrayée à l’idée de passer au travers et de se retrouver dans l’eau noire, pullulante de bêtes inconnues. Elle trembla à l’idée que des bancs de piranhas étaient peut-être dans les parages, attendant.

C’étaient de tout petits poissons, mais armés de dents terribles, et qui ne se déplaçaient que par troupes innombrables. Ils infestaient tous les rios de l’Amazonie. Si vous tombiez à l’eau, et que vous eussiez la moindre blessure, vous étiez enveloppé en un instant par cette armée de l’onde, et dévoré en quelques minutes.

À Sanzina, Salviane lui avait raconté avoir vu un bœuf blessé poussé à travers un gué, mangé en trois minutes dans un bouillonnement rouge. « Trois minutes, señora. Trois. Et après trois minutes, le bœuf n’était plus qu’un squelette. Un squelette, propre, net, parfaitement nettoyé. »

Nouveau pas.

Un cri s’étrangla dans sa gorge.

Son pied venait de se poser sur quelque chose de mou. Une main.

 

— Gomez !

C’était lui. Elle l’avait reconnu à la barbe broussailleuse qui couvrait sa face.

Il était couché en travers de la jetée.

— Mort, pensait-elle.

Fébrile, elle le retourna, glissa sa main dans la chemise de l’homme. Non, il n’était pas mort. Son cœur battait. De ses lèvres, qu’elle ne voyait pas, s’échappait un souffle oppressé. Elle sentit quelque chose d’humide sur ses doigts. Du sang. Il avait la nuque pleine de sang.

Peinant et soufflant, elle réussit à le traîner jusqu’à l’entrée de la ruelle, sur le sol stable, et c’est là, au bout d’un moment, qu’il revint à lui.

Il la reconnut en la touchant, mais il ne parla pas tout de suite. Elle tremblait contre lui, bien que, malgré tout, elle fût rassurée. Rassurée parce qu’il y avait quelqu’un, parce qu’elle n’était plus seule à devoir faire face aux démons de la nuit amazonienne.

— Vous êtes… gravement blessé ? demanda-t-elle.

Elle sentit qu’il secouait la tête, bougeait, tâtait.

— Un simple coup de gourdin à la base du crâne, ricana-t-il. Les caboclos… Les salauds m’ont eu…

— Ils sont partis ?

— Oui. Avec la barque.

— Oh !…

Il se releva, aidé par elle, et ils remontèrent vers les paillotes.

— Je dormais à moitié, près du feu. À un certain moment, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Je suis allé à leur case. Ils n’étaient plus là. Je me doutais bien qu’ils allaient nous faire ce coup-là, j’avais vu ça dans leurs yeux, hier soir. Je crois qu’ils avaient compris que vous alliez essayer de les emmener plus loin. Je suis descendu au débarcadère, et puis…

— Et puis ?

— Ils étaient encore là. J’entendais la lancha clapoter sur l’eau. Mais ils avaient dû m’entendre arriver. Ça s’est passé en trois secondes. Je n’avais pas encore mis le pied sur le débarcadère que j’ai encaissé un coup terrible sur la tête. Je me suis évanoui tout de suite. J’ai encore eu le temps de les entendre couper l’amarre… Et après, plus rien…

« Nous sommes seuls », dit-il après un silence.

Il s’appuyait à elle, et elle perçut quelque chose de bizarre dans sa voix. Comme une faille, un tremblement.

Il la laissa rentrer dans sa paillote.

Un peu plus tard, elle vit qu’il avait rallumé le feu. L’ombre de l’homme dansait à l’intérieur de la cabane. Elle entendit qu’il gémissait en se soignant, mais elle ne lui proposa pas son aide, comme si quelque instinct l’eût avertie de n’en rien faire, de ne plus trop s’approcher de lui.

— Comment allons-nous faire pour continuer ? demanda-t-elle à haute voix.

La silhouette de Gomez se découpa dans l’encadrement de la porte, auréolée par le reflet du feu.

— Il n’est pas question de continuer, dit-il.

— Comment ?

— J’ai dit : il n’est pas question de continuer. Cette nuit, avant que les caboclos ne m’assomment, j’ai trouvé une vieille pirogue tout près du débarcadère. Elle pourra nous servir à rentrer. Je crois qu’elle tiendra le coup.

— Je vous ai payé pour me suivre jusqu’où bon me semblerait, dit-elle d’une voix tremblante.

— Je vous ai suivie, parce que j’avais envie de vous suivre jusqu ’à un certain point, fit-il sans hausser le ton.

Il avait fait un pas à l’intérieur, et elle s’assit brusquement dans le hamac qui se mit à balancer. Avec rage, elle s’aperçut qu’elle avait laissé son revolver sur le sol.

— Vous avez peur ? siffla-t-elle.

— J’ai peur, dit-il. Très peur. Pas seulement parce que les caboclos nous ont abandonnés et que nous sommes seuls, mais parce qu’il y a du mystère autour de vous, quelque chose qui ne me plaît pas. Je m’en suis douté tout de suite…

— Si vous vous en êtes douté tout de suite, pourquoi avez-vous accepté de m’accompagner ? dit-elle.

— Parce que, ricana-t-il.

— Parce que quoi ?

— Parce que j’avais envie de vous.

Le silence. Une branche craqua dans le feu, d’un craquement net comme le craquement d’un os, et Monica faillit pousser un cri.

Brusquement, Gomez fonça.

Avant qu’elle ait pu sauter en bas du hamac, il était sur elle, et ils roulèrent tous les deux sur le sol. Elle sentit les jambes de l’homme se refermer sur les siennes, et ses doigts rudes et tremblants tenter de déchirer sa blouse. Il haletait :

— Je t’aurai… je t’aurai. Je te veux. Il y a des jours que j’attends. Des jours.

— Lâchez-moi, cria-t-elle. Lâchez-moi, Gomez ! Je vous en supplie. Il va arriver quelque chose, si…

Lui parler de Gesvre. Lui dire ce qui était arrivé à Gesvre pour avoir voulu s’emparer d’elle. Les Puissances de la Nuit la protégeaient. Elle était en leur pouvoir. En ce moment même, à cette seconde même, les mains de Gomez se refermaient sur ses seins, mais il y avait un regard qui, du fond de la nuit, était posé sur eux, et quelque chose allait se produire.

Mais l’homme n’entendait rien, il ne l’entendait pas crier, gémir, se défendre. Il avait déchiré sa blouse, et sa bouche haletante tentait de s’emparer des lèvres de la jeune femme.

Elle hurla, moitié avec haine, moitié avec pitié :

— Tu seras châtié, Gomez, ne fais pas cela !…

Mais ils ne parlaient pas le même langage. Il balbutia :

— Châtié… châtié… Par qui ? Personne ne te reverra jamais, ma belle. Personne. Je retournerai seul à Sanzina. Seul. Personne ne saura jamais.

— Assassin, gémit-elle.

— Peut-être, souffla-t-il avec une sorte d’âpre et folle volupté. Mais je t’aurai eue. Il y a dix ans que je rêve d’une femme comme toi. Dix ans, señora. Dix.

Il l’écrasait contre sa poitrine, la couvrait de baisers affolés, tentait de lui écarter les genoux et, de nouveau, malgré sa colère, elle fut prise de pitié pour lui, pour ce misérable qui se tordait sur elle, sans savoir ce qui l’attendait, et, en même temps que la pitié, une peur innommable la balaya et, rassemblant ses forces, elle bouscula l’homme, se releva, bondit hors de la paillote.

Elle demeura une seconde pétrifiée, et toute sa peau se hérissa.

Il n’y avait presque plus de feu et, pourtant, toute la cité morte était comme éclairée. Une lueur verte, qui n’était pas celle des dernières flammes, ni celle de l’aube, baignait les paillotes effondrées, les ruelles vides.

Monica se mit à courir droit devant elle. Derrière elle, Gomez. Il semblait ne s’être aperçu de rien, ne pas avoir compris que cette clarté n’était pas une clarté naturelle. Son désir, sa démence étaient-ils trop forts, ou bien cette eau spectrale où plongeait la ville était-elle invisible à ses yeux ?

En une minute, Monica atteignit l’embarcadère. Elle ne savait ce qu’elle voulait faire, ni dans quelle direction elle voulait fuir.

En cet instant, elle pensait moins à se protéger elle-même qu’à empêcher l’indicible.

Les planches craquèrent sous les pas de Gomez et, une nouvelle fois elle hurla :

— Arrête, Gomez. Arrête, tant qu’il en est temps !…

Puis elle sauta sur la berge, vit la pirogue dont il avait parlé, bondit dedans et, arrachant à son tolet une rame à demi fendue, tenta de pousser l’embarcation dans le fleuve qui, à présent, brillait à son tour d’une lumière insolite.

Mais, avec un cri de triomphe, Gomez atteignit la barque et sauta dessus. Monica sentit le courant happer le frêle esquif. Les berges maintenant étaient pleines de reflets, et les eaux luisaient d’une lueur étrange et mauvaise.

— Mais tu ne vois pas ? Tu ne vois donc pas ? cria-t-elle à Gomez qui l’avait saisie à bras-le-corps et, insoucieux du tangage insensé de la barque, obsédé seulement par son désir, la renversait sur le fond.

— Je te vois, râla-t-il. Toi. Je ne vois que toi !

Ses yeux brillaient de sauvagerie, de passion, de folie, et, d’un mouvement brutal, il lui arracha sa blouse tout à fait. La barque tanguait et roulait si fort que des gouttes d’eau tombèrent sur eux.

Alors, soudain…

Ramenée au bord par une fantaisie du courant, la barque heurta avec violence un des piliers du débarcadère. Gomez, qui s’était brusquement redressé pour éviter le choc, tituba une seconde puis, une vaguelette frappant l’esquif de biais, perdit l’équilibre et s’abattit, mains en avant, dans la boue liquide où baignaient les piliers.

Il se releva avec un juron effrayé, voulut rattraper le bordage de la barque qui s’éloignait déjà, le rata et, mû par une soudaine impulsion de terreur, leva les bras pour attraper le rebord de l’embarcadère et se hisser dessus. Mais il rata son coup et, lorsqu’il retomba, s’enfonça jusqu’à mi-cuisses dans la vase.

Alors seulement, dégrisé, il parut se rendre compte de quelle étrange clarté était baigné le paysage. L’incrédulité, puis une sauvage panique, s’empara de ses traits, et il se mit à hurler à Monica de venir le rechercher.

La barque tournait sur un tourbillon lent, à moins de trois mètres, mais au moment où la jeune femme empoignait la rame, celle-ci acheva de se fendre, et soudain, en un instant, ne fut plus qu’une poussière qui retomba en pluie et fut emportée par le vent qui s’était levé.

— Monica ! hurlait l’homme. Monica… Au secours !

Il s’était agrippé à l’un des piliers, pour cesser de s’enfoncer, et il criait avec toute la force que donne l’horreur.

Ce qu’elle vit la glaça. Elle fit un mouvement pour ramer avec ses mains, mais tout à coup l’eau bouillonna. Au fond, et dans la lumière verte, un banc énorme de piranhas étincela. Elle ôta vivement sa main hors de l’eau, et tomba assise, pétrifiée.

De la boue verte, autour de Gomez, venait de surgir une énorme araignée des marais. Pattes comprises, elle avait la dimension d’une grande assiette. Elle était noire, velue, et ses yeux fixes étincelaient comme des pierres. L’homme l’avait vue, et ses hurlements redoublèrent. Ils s’arrêtèrent net, lorsqu’une seconde araignée apparut à la surface de la boue. Puis une troisième. Puis une quatrième. Puis une cinquième.

Il criait :

— La lumière, señora ! Qu’est-ce que c’est, cette lumière ?

Et ensuite, de la même voix terrorisée :

— Au secours ! Les araignées, señora !…

Il fit un effort effroyable pour se hisser sur l’estacade, mais il semblait que toutes les boues de l’Amazone le retinssent par les jambes.

Avec un cri d’épouvante, Monica vit qu’il y avait maintenant vingt araignées autour de lui, et qu’elles avaient commencé à grimper sur son corps.

La barque tournait sur les eaux, et les piranhas faisaient autour leur sarabande endiablée.

« Voilà ma mort ! pensa-t-elle. Elle est là. Elle arrive ! »

Gomez criait. Dix Gomez. Cent Gomez. Sa voix, répercutée par les échos ironiques, revenait de toutes parts, sortait de tous les coins du paysage fantomatique. On aurait dit que des dizaines de Gomez étaient en train de périr sous les corps monstrueux des araignées velues. Il se débattait avec fureur à présent, mais il lui eût fallu dix paires de mains. Il hurlait toujours.

À chaque mouvement qu’il faisait, et chaque fois qu’il lâchait le pilier, il s’enfonçait de plus en plus dans la vase. Il y avait dix araignées sur sa poitrine. Dix sur ses bras. Deux sur son cou. Quand la première atteignit son visage, il cessa de crier. Des pattes gluantes s’enfoncèrent dans sa bouche, d’où sortit le plus épouvantable râle d’horreur et d’agonie qui eût jamais retenti sur ces rives lugubres.

Monica avait fermé les yeux. Une force terrible la clouait au fond de sa barque. Celle-ci était sortie du tourbillon, le courant l’emportait dans la direction des grands marécages, vers la Vallée du Fleuve de la Mort.

 

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