Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 11 sur 17

Pages du PDF

Expédition Épouvante

Chapitre II

 

… Les oiseaux noirs tournèrent un moment dans le soleil, puis leur vol lourd s’arrêta, et ils tombèrent comme des pierres sur les rives du fleuve, pas très loin de l’endroit où Gomez péchait. C’étaient des urubus au plumage de jais, sinistres, répugnants avec leur tête pelée. D’où il était, Gomez sentait leur puanteur, mêlée à la puanteur des chiens crevés sur lesquels ils s’étaient abattus.

Leurs becs acérés fouillaient la chair décomposée d’un chien, et l’homme eut une nausée. Il se leva, rassembla son matériel et s’éloigna le long de la berge.

Le rio Carjanal traînait des eaux boueuses sous le soleil de plomb. Parfois, un banc de poissons blancs passait, et cela faisait un éclat éphémère sous la surface brunâtre.

Plus loin, Gomez recommença à pêcher. Il ne prenait rien, mais il n’avait pas envie de prendre quoi que ce soit, bien qu’il n’eût plus de nourriture et plus un seul gramme d’or pour en acheter à Pietro Salviane.

Il était abruti par la chaleur. De temps en temps, il sortait de sa poche une flasque encore à demi pleine de whisky, et il en avalait une gorgée. Tout ce qui lui restait. Ça ne durerait plus longtemps…

De la berge d’en face, le concert des cigaras et des crapauds-buffles arrivait par bouffées et, à la fin, cela l’énerva et il décida de retourner à sa case.

Comme il remontait vers le village, il vit, en se retournant une dernière fois, une barque pontée qui venait de dépasser le coude du rio et glissait doucement en direction du débarcadère. Un caboclo était debout à l’avant et plongeait avec régularité sa perche dans la rivière, en poussant une mélopée plaintive et vague.

« Encore des idiots qui viennent faire fortune ici », pensa Gomez.

C’était un grand type d’une quarantaine d’années, au visage ravagé par les fièvres, les privations, pas rasé, le cheveu noir et désordonné, l’air patibulaire. Il haussa les épaules en voyant des femmes, des gosses, et même quelques hommes descendre vers le débarcadère, où la barque venait d’accoster.

Voilà tout ce qu’il y avait comme distraction, à part l’alcool, à Sanzina : aller regarder de près les nouveaux arrivants. Comme si ça n’avait pas toujours été le même genre d’arrivants : des types déjà épuisés, rejetés des autres places de l’Amazonie et qui venaient ici avec leurs derniers espoirs, avec l’indécrottable espérance d’y faire enfin fortune, de tomber sur le filon fantastique qui mettrait fin à leurs misères.

Lui aussi, c’est dans cette disposition d’esprit qu’il était arrivé une année avant. Et il n’était pas depuis huit jours à Sanzina qu’il découvrait une belle pépite qui l’avait rendu fameux en deux heures dans tout le village. Mais ç’avait été sans lendemain, et il s’était mis à comprendre pourquoi les vieux garimpeiros avaient ricané dans leur barbe ce soir-là où il avait offert à boire à tout le monde, dans la sordide boutique de Pietro Salviane.

Il était arrivé à l’entrée du village, et il s’arrêta un instant, regardant avec dépit l’amas des paillotes, des cases en ruine entre lesquelles défilaient des ruelles pleines d’excréments et de petits cochons noirs. Sanzina ! L’enfer des chercheurs de diamants !

Le village était construit au fond d’une cuvette, en bordure du rio. Tout autour, s’étageaient des collines défrichées tant bien que mal par des squelettes d’hommes, encore debout par on ne sait quel miracle, qui creusaient la terre dure de l’aube à la nuit, à la recherche de l’impossible fortune. Et, bas sur les berges, il y avait d’autres garimpeiros, aussi étiques et aussi désespérés, qui secouaient leurs bâtées dans l’eau jaune de la rivière. Trois cents habitants à peu près. On mourait vite, ici, mais de temps en temps il y avait un nouvel arrivage, ce qui maintenait la population à un niveau toujours à peu près égal.

Des Indiens. Des nègres. Des métis. Des Européens. Pietro Salviane, l’italien, le seul qui faisait tout doucement fortune ici, en vendant de l’alcool et des conserves à tous ces misérables.

« Qu’est-ce que je fous ici ? » pensa Gomez.

La millième fois qu’il se posait cette question. Mais il n’y répondait jamais. Peut-être faudrait-il tout de même envisager de partir, maintenant qu’il était au bout de ses réserves, maintenant que la pépite s’en était allée, poussière après poussière.

Mais aller où ? Recommencer quoi ?

« Je crèverai ici, songea-t-il en avançant lourdement vers sa case, comme tant d’autres, comme le Français Bergenoit, avant-hier ; comme l’ancien S.S. allemand Taunus, la semaine d’avant. »

Il resta sur son seuil, ses yeux clignotant dans le soleil, à écouter les cris des singes et des perroquets qui venaient de la forêt vierge. Elle commençait tout de suite après les collines d’exploitation, la forêt vierge. Il fallait sans cesse la combattre, couper des lianes à la machette, l’incendier, mais elle reprenait toujours son avance, sa lente reptation végétale, hostile, implacable, décidée, eût-on dit, à se refermer un jour totalement sur ces hommes égarés ici, et à les étouffer…

Entre les deux paillotes qui lui faisaient face, il vit, à soixante mètres, les gens s’agglutiner autour de ceux qui mettaient le pied sur le débarcadère. Il haussa encore les épaules et rentra. Il s’étendit dans son hamac et resta sans pensées.

Pietro Salviane passa vers midi et le réveilla.

C’était un petit homme chafouin et volubile, le seul de Sanzina à avoir une femme blanche (les autres devaient se contenter de négresses ou d’Indiennes affreuses, toutes malades en plus) et à être toujours propre et rasé. Il était impitoyable. (Il avait littéralement laissé mourir de faim l’Allemand Taunus qui n’avait plus d’argent pour lui acheter de la nourriture, et qui était trop malade pour essayer de pêcher ou de chasser.) Mais il avait souvent manifesté une vague amitié pour Gomez. La raison était que tous deux avaient combattu dans les brigades internationales, pendant la guerre d’Espagne. Du moins, Salviane prétendait l’avoir fait, mais Gomez était persuadé qu’il mentait.

— Alors, dit Salviane, tu roupilles encore ?

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? grogna Gomez. Je suis au bout du rouleau.

Il se laissa tomber hors du hamac.

— Tu viens toucher ? demanda-t-il d’un air rogue.

Il devait déjà 50 dollars à Salviane et, malgré le vague penchant que celui-ci éprouvait pour lui, il ne doutait pas qu’il faudrait bientôt payer. Il ne se trompait pas.

— Tout juste, dit l’italien. Mais je peux encore te donner quelques jours, si tu veux. Tiens, je t’ai apporté un pain de maïs et des sardines. Ça mettra ton compte à 55 dollars.

— Nom de Dieu ! jura Gomez. 5 dollars pour ce pain de maïs et une boîte de sardines…

Il n’eut pas la force de se mettre en colère, prit sa flasque de rhum et avala une lampée. Il dit :

— Remporte ta salade, Salviane. Je ne pourrai pas te payer. Prends ce que je possède, acheva-t-il amèrement, mon Colt, mon matériel de pêche, mes bottes…, ça fait le compte, non ?

C’est ce que Salviane avait fait au Français Bergenoit et, l’année d’avant, à ce Belge, Van Drutten, quand ils n’avaient plus pu le payer. À Van Drutten, il avait pris sa montre, ses souliers, le linge qui lui restait, et, le lendemain, le Belge s’était suicidé.

Cette nuit-là, des garimpeiros ivres étaient allés chez Salviane pour lui casser la figure, mais l’italien les avait accueillis à coups de carabine et en avait tué un. Depuis, il était le roi de Sanzina.

— Ça va, dit Salviane, rengaine tes phrases. Tu pourras me payer si tu veux. Et il te restera même du pèze. Tu peux y gagner.

— Hein ? fit Gomez. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu m’embauches ? Comme quoi ?

— Il y a eu une arrivée ce matin, dit l’italien. Une femme. Européenne. Elle cherche des types pour remonter le rio. Elle offre 200 dollars.

— Remonter le rio ? Jusqu’où ?

— Jusqu’à la Vallée du Fleuve de la Mort.

 

Gomez fit la grimace et regarda Salviane dans les yeux.

— Elle est cinglée, dit-il. Jamais personne n’est revenu de la vallée… Il n’y a que ce type, il y a deux ans, ce Français… Comment s’appelait-il ? Gesvre… oui, c’est ça… Et encore, il y avait laissé ses compagnons…

— Elle offre 200 dollars, dit l’italien.

Il était dans l’encadrement de la porte, et son profil aquilin se découpait contre la lumière éblouissante du dehors.

Gomez essuya la sueur qui lui coulait sur le front, chercha une cigarette dans sa poche, n’en trouva pas, dit :

— Et alors ? Je tiens pas à crever. Pas encore, après tout…

— Écoute, dit Salviane impassible, sans le regarder. Tu me dois 50 dollars. Je veux l’argent aujourd’hui.

— Tu sais bien que…

— Bon, dit l’italien.

Il refit un pas à l’intérieur, parut se fondre une seconde dans la pénombre de la case et, l’air absent, grogna :

— Je prends ton Colt, tes bottes, ton matériel de pêche… Ah ! et aussi ta machette et ta bâtée…

Gomez serra les poings et jura sourdement.

— … Et ta lampe à pétrole, dit Salviane.

— Salopard !

L’Italien était de nouveau dans la lumière. Il avait reculé au-dehors, peut-être parce qu’il craignait que Gomez n’eût une fâcheuse impulsion. Mais Gomez ne bougeait pas. Il se contentait de transpirer. Salviane avait un Colt à sa ceinture, et il savait le tirer à une vitesse folle et faire mouche ; on l’avait vu décapiter une bouteille à 40 mètres. Quelquefois, il tirait au pistolet sur des poissons, et les poissons remontaient, percés, ventre en l’air. Il n’avait peut-être pas fait la guerre d’Espagne, Salviane, mais il avait sûrement été gangster aux U.S.A., dans le temps.

— Et cette nuit, dit-il, tu coucheras dehors. Près du fleuve, par exemple, avec les crocodiles…

La case lui appartenait. Comme le tiers des cases pourries du village.

— O.K., dit Gomez après un silence oppressé.

— Elle offre 200 dollars, reprit Salviane. Tu me règles et tout est parfait.

— Je crèverai dans la Vallée du Fleuve de la Mort, dit Gomez, et mon fantôme viendra pendant toutes les nuits de ta vie.

— Je ne crois pas aux fantômes, dit Salviane.

 

OceanofPDF.com