Expédition Épouvante

Benoît Becker · Chapitre 3 sur 17

Pages du PDF

Expédition Épouvante

Chapitre III

 

 

— Là ? Au milieu du salon ?

— Oui… Elle était tout près du piano.

Il se pencha, presque machinalement, puis regarda autour de lui, l’air perplexe. Ses yeux revinrent à Mme Larin qui chiffonnait l’angle de son tablier en soupirant.

— Alors, vous comprenez, monsieur Gesvre, je me suis dit qu’il fallait vous prévenir puisque, en somme, vous êtes le seul ami de Madame et…

— Vous avez bien fait, dit Nicolas Gesvre.

Il venait d’arriver. Sa 4 CV était rangée le long du perron et le faible soleil du matin, passant entre les gros nuages bousculés par le vent, faisait luire par instants la carrosserie verte.

Il était environ onze heures. Une lumière glauque, qui s’égayait par intermittence, puis se réassombrissait, régnait dans le grand salon. Lentement, Nicolas Gesvre ôtait son pardessus de ratine noire à col de velours. Un pardessus démodé. Mais il y avait quelque chose de démodé en lui. Il était long, maigre, le dos rond. Ses yeux n’avaient qu’un faible éclat derrière ses lunettes sans monture.

Il posa le pardessus sur un fauteuil, à côté de son chapeau melon.

Mme Larin disait :

— C’est en arrivant ce matin, comme d’habitude, vers les huit heures, que je l’ai trouvée là. Vous pensez si j’étais affolée… Mon Dieu !

C’était une femme de petite taille, plutôt vieille, avec des cheveux gris pas très propres, semblait-il. Elle avait un visage ridé et sec, un front bas tout plissé par l’effort de parler. Sa voix était sourde et, par moments, tout indistincte.

— Je l’ai relevée, et, après, j’ai téléphoné au docteur Carmoy. Il a dit que c’était une syncope cardiaque, ou quelque chose comme ça… À l’âge de Madame, pensez donc !… Si c’était moi, encore, à mon âge, bien sûr…

— Elle n’a toujours pas repris connaissance ?

— Non.

— Je vais monter la voir, dit-il.

Il jeta un dernier coup d’œil au salon avant de sortir. Cette lumière trouble… Quelque chose d’indéfinissable. Il se sentait les mains moites.

Mme Larin le suivit dans l’escalier.

À mesure qu’il montait, il percevait une faible odeur de médicament. Il entendait le vent qui secouait le vide dans le grenier.

Comme il arrivait au milieu du couloir menant à la chambre de Monica, un faible rayon passant par les fenêtres du palier éclaira de biais le portrait d’Alain Sorano accroché près de la porte. Gesvre lui jeta un bref coup d’œil, puis, après avoir prêté l’oreille une seconde, il toqua.

Pas de réponse.

Mme Larin se glissa devant lui et, avec précaution, ouvrit la porte.

Ils restèrent quelques secondes sur le seuil de la chambre.

Monica était étendue toute droite sur son vaste lit, le drap tiré jusqu’au menton, et elle était si immobile qu’ils la crurent morte, une seconde, et que Mme Larin, avec une courte exclamation étouffée, saisit le bras maigre de Nicolas Gesvre.

Mais Monica respirait. Un souffle très faible s’échappait de ses lèvres entrouvertes. Son visage était blanc comme la cire, avec un léger bleuissement à la base des narines. Au milieu de son front, il y avait une courte ecchymose violacée qu’elle s’était faite en tombant contre le piano.

— J’aimerais voir le docteur Carmoy et savoir son opinion exacte, dit Gesvre à voix basse. Je me demande bien ce qui…

— Monsieur n’a qu’à déjeuner ici, murmura Mme Larin. Comme ça, il verra le docteur cet après-midi.

— Je puis descendre au restaurant du village, Mme Larin.

— Pensez-vous. J’avais monté des escalopes pour Madame et pour moi, mais la pauvre petite Madame ne mangera sûrement pas aujourd’hui.

— Comme vous voudrez, dit-il.

Il n’était jamais entré dans cette chambre et, peu à peu, il était envahi par une sorte d’oppression qu’il s’efforçait de cacher à la vieille servante.

Entre les deux fenêtres, il y avait une étagère bourrée de livres d’ethnographie et la vieille femme surprit son regard qui errait dessus.

— Encore des livres du pauvre Monsieur, dit-elle avec un soupir. Si Monsieur veut s’installer ici en attendant que Madame se réveille, reprit-elle. J’aimerais pas qu’elle se réveille toute seule, mais je dois descendre éplucher mes légumes.

— Elle va sûrement reprendre connaissance, dit-il. Oui, je vais attendre un peu.

Il avait pris le poignet de Monica et, l’œil sur la trotteuse de sa montre, il guettait les battements de son pouls.

Mme Larin sortit à reculons, laissa la porte entrouverte. Il entendit grincer son pas dans le couloir puis, plus tard, un bruit de casseroles entrechoquées et d’eau qui coulait monta du rez-de-chaussée.

Il lâcha le poignet de Monica et s’écarta légèrement du lit. L’armoire à glace, en face de lui, lui renvoyait son image, toute grise dans la lumière redevenue grise. Seuls les verres de ses lunettes avaient l’air doués de vie. Ils brillaient : ils avaient l’air de deux éclats glacés fixés au grand miroir.

De nouveau, son regard se posa sur Monica, suivit les courbes de son corps dessinées par la couverture. Il porta sa main à son col, comme pour l’écarter de sa peau, et sentit que son cou était moite de sueur. Il faisait chaud dans cette chambre. Trop chaud. Mme Larin bourrait toujours le chauffage à le faire éclater lorsqu’on ne la surveillait pas.

Mais il savait bien que ce n’était pas le chauffage qui faisait monter cette chaleur en lui.

Marchant sur la pointe des pieds, il contourna le lit.

D’où il était maintenant, il voyait l’enfilade du couloir par la porte entrebâillée. Si Mme Larin remontait, il la verrait tout de suite.

D’ailleurs, il entendrait le bruit de son pas dans l’escalier malgré le bruit du vent.

— Monica, dit-il à voix haute. Monica.

Elle ne bougea pas.

Il posa son doigt sur sa paupière et la souleva, pour voir si la jeune femme était proche du réveil. Ensuite, l’œil vers la porte, il laissa glisser son doigt sur la joue lisse et chaude, caressa la douce arête du menton, descendit le long du cou, et, avec un frémissement de tout le corps, jusqu’à la naissance des seins.

La chaleur de cette chair abandonnée le pénétrait tout entier, accélérait jusqu’à la violence les battements de son cœur.

Dès l’instant où il était entré dans cette chambre, son cœur avait commencé à battre plus fort et une sorte de constriction presque douloureuse l’avait saisi à la gorge.

Sa main, presque malgré lui, glissa par-dessous le drap, mais alors, il se mit à trembler si fort qu’il se recula d’un pas et ne bougea plus. Il avait l’impression que quelqu’un venait de le surprendre, qu’un regard, tout à coup, s’était posé sur lui.

Pourtant le couloir était vide et il entendait Mme Larin s’agiter dans sa cuisine. Quant à Monica, elle n’avait pas bronché.

Il essaya de reprendre son sang-froid mais c’était impossible avec ce corps immobile, chaud et sans défense, si proche de lui, dans cette maison presque vide.

De nouveau, sa main revint au visage de la jeune femme, caressa le cou, sinua vers les seins que soulevait une respiration régulière

Il n’osa pas aller plus loin. C’était trop risqué. Si jamais Monica le surprenait…

Près de la fenêtre, il se calma un peu et, de nouveau, il se demanda s’il n’avait pas été trop loin. Car ce qui était arrivé à Monica, il en connaissait la raison. C’est pourquoi, malgré les airs qu’il se donnait, il n’était pas tellement inquiet. Peut-être avait-il été trop loin et…

Dès le coup de téléphone de Mme Larin, il avait pensé cela et il en avait éprouvé à la fois un sentiment de triomphe et de peur. Cet évanouissement, cette syncope étrange, inexplicable pour quiconque, était-ce le premier stade de sa victoire ?

Impossible encore de le savoir. Peut-être, lorsqu’elle reprendrait conscience, saurait-il. De nouveau, il frémit et son désir devint si fort, si sauvage, qu’il comprit que mieux valait sortir de cette chambre, s’écarter de ce corps, se calmer, attendre. Il suffisait d’attendre, à présent.

Mme Larin avait mis les escalopes à cuire lorsqu’il pénétra dans la cuisine. Elle avait toujours faim, Monica en avait souvent plaisanté, et elle profitait de ce qu’elle avait la bride sur le cou, en somme, pour avancer un bon coup l’heure du déjeuner.

— Madame s’est-elle éveillée ?

Il secoua la tête.

— Mon Dieu !

Il retourna dans le salon, resta immobile à regarder la vallée hachurée de pluie.

Mme Larin vint le prier de passer à table et, à pas lents, il gagna la salle à manger.

Il mangea pensivement. La vieille revenait à tout moment, caquetante, énervée, tenant mille propos qu’il n’écoutait pas.

Le docteur Carmoy vint à deux heures. C’était un homme assez jeune, affairé et pédant. Il passait tout le temps la main sur son crâne chauve et, ayant appris que Gesvre était un ami intime de Monica Sorano, il entreprit de lui parler longuement des divers syndromes qui peuvent affecter le cœur, les artères, les lobes cervicaux. À son avis, Mme Sorano avait eu une sorte de spasme cardiaque qui, etc. Gesvre avait une nerveuse envie de lui éclater de rire au visage.

Il le laissa monter seul, par désir de jouer la discrétion.

— Pas encore réveillée, dit Carmoy lorsqu’il redescendit. Je lui ai fait une nouvelle piqûre et…

Nouveaux discours. Gesvre n’écoutait pas.

Quand la voiture du docteur se fut éloignée, il vit Mme Larin descendre de l’étage.

Elle dit que Madame avait l’air mieux à présent, bien qu’elle dormît toujours. Monsieur voulait-il monter la voir de nouveau ?

Lorsqu’il pénétra dans la chambre, quelque chose agitait Monica, car ses lèvres bougeaient sans cesse et des mots indistincts s’en échappaient. Il essaya de comprendre ce qu’elle balbutiait, mais cela paraissait impossible. Son malaise revint, mais ce n’était pas tout à fait le même malaise que tout à l’heure, ce malaise de mauvaise conscience. C’était moins… définissable.

Était-ce la lumière ? Quelque chose avait changé dans la chambre. L’atmosphère avait comme une qualité particulière. Levant le regard, Gesvre vit dans la glace de l’armoire le portrait de Sorano accroché dans le couloir et une espèce de filet froid coula dans ses veines.

Tout à coup :

— Alain, bredouilla Monica, oui, je vais venir… A… Alain. Je sais.

Gesvre avait sursauté. Il se pencha vers le visage de la jeune femme, un peu pâle, et essaya de comprendre ce qu’elle disait encore.

Mais les mots prononcés étaient redevenus inintelligibles.

Il se retourna, regarda autour de lui. Un silence étrange pesait soudain sur la maison, sur la nature. Gesvre comprit que, brusquement, le vent était tombé.

Pourquoi appelait-elle Alain ?

Il essaya de se rassurer. Après tout, cela n’avait rien d’extraordinaire. Elle n’avait jamais cessé de songer à lui, pensa-t-il avec dépit.

Son désir s’en allait. Un moment, lorsqu’il avait vu s’agiter les lèvres de la jeune femme, il avait espéré que c’est son nom à lui qu’elle prononcerait.

Mais le temps n’était pas encore venu, sans doute.

Il descendit, fuma encore une cigarette puis dit à Mme Larin que sa présence pour l’instant était inutile. Il avait à faire à Paris et il fallait qu’il y rentre. Il reviendrait demain, oui, c’est ça, demain. Dans la soirée, il téléphonerait.

La vieille dit qu’elle ne bougerait pas. Elle passerait la nuit ici, naturellement. Il lui demanda de prendre bien soin de Mme Sorano. De toute façon, d’ailleurs, Carmoy reviendrait encore ce soir. Du perron, la vieille lui fit signe comme si elle avait été chez elle.

Il arriva chez lui, à Paris, vers trois heures. Il avait recommencé à pleuvoir.

Le petit appartement qu’il occupait au quatrième étage d’un vieil immeuble du boulevard Malesherbes était sombre et sentait le renfermé. Il pénétra tout de suite dans son bureau, une pièce étroite et sans air, pleine d’étagères surchargées de livres, de paperasses, de fragments d’osselets, de pierres, de fioles contenant des lézards conservés dans l’alcool.

Tandis qu’il revenait de La Salège, il avait été traversé par l’idée qu’il avait laissé traîner sur sa table de travail des ouvrages et des objets qui eussent pu étonner la femme de ménage. Il poussa un soupir de soulagement. Non, rien ne traînait. Contrairement à ce qu’il avait craint, son départ précipité ce matin, après le coup de téléphone de Mme Larin, ne l’avait pas empêché de tout remettre en place.

Il s’agenouilla devant un lourd coffre-fort qui occupait un angle de la pièce, forma la combinaison et ouvrit à demi la porte blindée. Oui, tout était là, et dans l’ordre habituel. Il referma.

Il s’assit à son bureau après avoir allumé une cigarette anglaise et demeura rêveur, les yeux mi-clos, regardant sans la voir la triste muraille grise de la cour intérieure, au-delà de sa fenêtre protégée par des rideaux épais.

« Je n’aurais pas dû me livrer à ces gestes sur Monica, pensait-il. Si jamais elle s’était réveillée, ou bien si la vieille m’avait surpris… »

Si jamais…

Un sourire cynique erra sur son visage. Puis ses yeux se posèrent sur un portrait de Monica qui se trouvait sur le bureau et, lentement, ses doigts commencèrent à caresser le contour du visage. Au bout d’un moment, il se leva et rouvrit son coffre. Il regarda les objets qui se trouvaient à l’intérieur puis, tournant son regard vers la vieille horloge à balancier qui ornait un coin de la pièce, il fit une grimace de contrariété en voyant qu’il était à peine quatre heures. Aujourd’hui, vendredi, ce n’était pas avant sept heures qu’il pourrait opérer.

Il alla dans la petite cuisine et, sur la table, trouva un billet que lui avait laissé sa femme de ménage :

« Monsieur, il y a un reste de poulet froid dans le frigo. Il y a aussi du cassoulet en boîte sur l’étagère. » Il se confectionna une tasse de café, alla s’asseoir dans le salon et le but lentement, attendant patiemment que les heures passent. L’obscurité venait, mais il n’allumait pas. Grâce aux doubles fenêtres qu’il avait fait poser dans l’appartement, aucun bruit ne venait de la rue et l’on ne percevait rien ici du vacarme du carrefour Saint-Augustin.

Gesvre concentrait sa pensée, se préparant pour ce qu’il allait faire tout à l’heure.

À six heures et demie, il appela La Salège. C’est Mme Larin qui vint au téléphone. Elle lui dit que Monica s’était réveillée, qu’elle avait mangé un peu. Mais elle s’était rendormie presque aussitôt.

Gesvre posa quelques questions banales et répéta qu’il passerait le lendemain. Lorsqu’il eut raccroché, il regarda l’heure.

Sept heures approchaient.

Il retourna lentement dans son bureau, après avoir décroché son téléphone et vérifié soigneusement que la porte de l’appartement était fermée à double tour.

Et alors, commença le Rituel de l’Envoûtement d’Amour.

 

OceanofPDF.com