Expédition Épouvante
Chapitre IV
Voilà plusieurs années que tout le monde, et notamment Monica Sorano, se trompait sur le compte de Nicolas Gesvre.
Lorsque Monica avait commencé à sortir avec Alain Sorano, puis l’avait épousé, Gesvre avait paru immédiatement en prendre son parti. Si vraiment il avait été amoureux de Monica, cette passion – du reste jamais avouée – semblait bien passée et il fut acquis pour tout le monde que le jeune ménage n’avait pas de meilleur ami que lui.
C’est au point que Gesvre avait délaissé ses propres travaux sur les magies de l’Inde pour s’intéresser à ceux de Sorano, qui, à cette époque, portaient sur les rites inconnus de l’Amérique du Sud. Lorsque Sorano avait commencé à préparer son expédition d’Amazonie, il avait été entendu presque immédiatement qu’il abandonnerait ses collaborateurs habituels au profit de Gesvre et, lorsqu’ils étaient partis tous les deux, il semblait vraiment que ce fussent deux frères spirituels qui s’embarquaient pour la même aventure.
En fait, la haine dévorait Nicolas Gesvre.
La haine et le désir. La haine pour Sorano et le désir pour Monica. L’amour qu’il avait éprouvé pour celle-ci était infiniment plus puissant que quiconque l’avait supposé et, lorsqu’elle s’était tournée vers le séduisant Sorano (par ma faute, pensait souvent Gesvre avec rage ; n’est-ce pas moi qui les avais présentés l’un à l’autre ?) il s’était trouvé comme anéanti. Mais lorsqu’il s’était rendu compte que Monica aimait Alain, il était trop tard. Il n’avait pu que ravaler ses sentiments, couver en silence sa rancœur, et attendre.
Il avait été le témoin de Monica au mariage et, ce jour-là, il avait bien cru sombrer dans la folie. Il était le seul à savoir exactement pourquoi, au dîner chez Maxim’s qui avait suivi la cérémonie, il avait bu au point qu’on l’avait ramené chez lui inanimé.
Par la suite, il avait toujours fait bon visage, mais, à mesure que passaient les jours, sa colère intérieure devenait plus violente et son désir plus lancinant. Mais il guettait avec patience le déroulement des jours car il savait que son heure viendrait.
Comment ?
Il l’ignora longtemps, mais il faisait confiance aux circonstances. Il ne doutait pas que son intimité avec le jeune couple lui donnerait l’occasion attendue. Elle vint avec l’expédition en Amazonie. Elle vint ce jour-là…
*
* *
… Ce jour-là, ce jour sans soleil près du Fleuve de la Mort.
Les caboclos les avaient abandonnés les uns après les autres. Alain Sorano était épuisé, plus épuisé encore que Gesvre et il voulait retourner en arrière. Mais Nicolas Gesvre savait que son heure était enfin venue.
Lorsqu’il était rentré en France, des semaines plus tard, et qu’il était venu jouer les compagnons désespérés auprès de Monica, il n’était plus qu’un criminel.
Le cyclone qui avait emporté Alain Sorano dans les profondeurs du Fleuve de la Mort n’avait jamais existé que dans son imagination. En fait, ce matin-là dans la vallée, le temps était calme bien qu’un peu gris, et Sorano, après une nuit de repos, avait repris confiance. Il s’était approché de la berge et Gesvre l’avait suivi des yeux.
Lui, n’avait pas dormi. À plusieurs reprises, dans le noir, il avait serré l’une ou l’autre des armes se trouvant à portée de sa main, tantôt une machette, tantôt un poignard à découper, tantôt un pistolet, reculant sans cesse, soit par peur, soit par un dernier reste de conscience, à mettre son projet à exécution.
Au moment où Sorano était monté sur la lancha pour vérifier si elle n’avait pas commencé à faire eau, Gesvre s’était trouvé un moment suspendu entre le désir presque dément d’en finir tout de suite et celui de ne pas bouger, de ne rien faire, de ne pas assassiner son compagnon.
Puis, c’est Sorano lui-même qui avait décidé de son destin.
Comme Gesvre s’approchait à son tour de la berge, Sorano avait dit, en se tournant vers lui :
— Ah ! mon vieux. Dieu sait si j’ai envie de savoir à quoi m’en tenir sur ce que je suis venu chercher si loin. Mais, par le diable, je te jure que j’ai encore plus envie de me retrouver à La Salège et de tenir Monica dans mes bras.
Monica.
C’est comme une épée qui avait traversé Gesvre. Pour la millième fois, en un éclair, il avait vu, senti Monica nue et pantelante dans les bras de Sorano et murmurant tous les mots du plaisir et de l’amour.
À peine s’il avait levé le pistolet qu’il tenait à la main. Deux coups, presque simultanés, étaient partis, claquant comme des fouets et faisant se taire pour un instant l’éternel concert des crapauds-buffles du fleuve.
Sorano s’était écroulé dans la lancha et, au même instant, l’amarre s’était rompue et le courant avait emporté l’étroite embarcation vers les profondeurs des territoires inconnus.
Gesvre l’avait perdue de vue en quelques minutes. Il était immobile sur la rive, les pieds dans la vase, hébété, respirant une odeur de poudre, écoutant la musique recommencée des crapauds-buffles…
*
* *
Il sursauta. Sept heures sonnaient lentement à l’église Saint-Augustin. Il chassa les pensées qui l’avaient envahi et ouvrit le coffre-fort. Mais, pendant un moment, l’image de Sorano qui tombait de la lancha, qui s’en allait à la dérive, flottèrent sous son crâne.
Il se releva, alluma brusquement, la gorge sèche, les mains froides et agitées. Il ne fallait pas penser à ça.
« Fais quelque chose ! Vite ! Ne pense plus à ça ! »
Mais il y avait un cri au fond de son oreille. Le cri que Sorano avait poussé en s’écroulant : « Gesvre ! Nick !… tu… » et puis, le bruissement lugubre des crapauds-buffles et le clapotement du Fleuve de la Mort.
Il marcha de long en large, après avoir tiré les lourds rideaux sombres, marmottant n’importe quoi à voix haute pour ne plus entendre ce bruit qui se pressait sous son crâne. Une lumière verdâtre planait autour de la lampe allumée sur son bureau. La maison frémit à cause du passage, sous la terre, d’une rame de métro…
… Est-ce que c’était le remords ? En deux ans, il n’avait jamais réussi à se débarrasser de ces visions. Et, la nuit, Sorano venait.
Il venait de plus en plus souvent ces temps-ci. Il marchait à travers les rêves de Gesvre, patiemment et inlassablement, et alors, les rêves devenaient cauchemars et Gesvre se réveillait en criant, crispé de terreur, et il lui fallait se relever, boire de l’alcool, avaler des cachets.
Le remords ? Autre chose.
Mais quoi ?
Allons, c’était stupide de se laisser aller à des idées. Tout cela ne comptait plus. C’était fini, passé, classé. Sorano était mort, pourri au fond d’un fleuve où plus personne n’irait jamais, dissous dans l’énorme grouillement végétal de l’Amazonie. Un mort.
Mais, justement, c’est ça qui…
Gesvre retourna à la cuisine, ouvrit une armoire, avala un grand verre de cognac. Peu à peu, l’alcool agissait, et il se calma. Du moins, lui sembla-t-il.
Mais comme il rentrait dans son bureau, il vit, sur sa table de travail, le portrait de Sorano qu’il avait encore regardé, le matin même, sur le piano de La Salège.
Presque aussitôt, l’hallucination se dissipa. C’était une hallucination, bien sûr. Il avait bu son cognac trop vite. Le portrait qui se trouvait sur la tablé de travail, c’était celui de Monica, pas celui de Sorano, non. Juste celui de Monica. Bien sûr. Qu’avait-il été croire ? Ce cognac, décidément, était trop fort.
Allons, il était temps d’opérer.
Lentement, retrouvant progressivement son calme, il commença à se déshabiller. Lorsqu’il fut nu, et qu’il eut regardé intensément son long corps maigre dans la glace biseautée surmontant la cheminée, ses pensées reprirent un cours plus raisonnable.
Du coffre-fort, il tira d’abord une large robe de soie verte, soigneusement pliée, dont il se revêtit. Puis, de derrière un paravent, il tira l’autel. C’était une simple table de bois blanc, mais qui n’avait jamais servi à aucun autre usage et dont l’assemblage des diverses parties s’était fait – ainsi qu’il est indispensable pour tout autel devant servir à l’envoûtement – sans clous de fer ou d’acier.
Il y avait maintenant une année que Nicolas Gesvre tentait de forcer ainsi l’amour de Monica Sorano. La première année, il avait compté sur des moyens plus ordinaires, sur l’habitude que Monica prendrait de lui, sur la relative intimité qui ne manquerait pas de s’établir entre eux deux, sur la solitude et le chagrin de la jeune femme. Il espérait la conquérir et remplacer Sorano peu à peu dans son cœur en se montrant délicat, attentif, en la voyant souvent, en s’insinuant progressivement dans son âme.
Mais il avait dû déchanter assez vite. Les mois avaient beau passer, Monica continuait à vivre tout entière dans la pensée de son mari. Elle ne pouvait parler que de lui et ses moindres pensées, ses moindres actes ne cessaient pas, au point que cela devenait presque inquiétant, de rester sous le signe du mort.
En outre, Nicolas Gesvre s’était aperçu que si Monica le recevait fréquemment et se montrait avec lui d’une parfaite gentillesse, elle ne se rapprochait pas de lui le moins du monde et semblait même éprouver, en sa compagnie, une sorte de malaise. Cette attitude de la jeune femme l’avait inquiété un moment, jusqu’au jour où il avait compris qu’elle n’était ainsi que parce que lui, Gesvre, avait été le dernier compagnon de Sorano et que, en le voyant, Monica retrouvait chaque fois intacte toute sa tristesse.
Ses efforts pour la conquérir ayant échoué, et son désir ne faisant que s’exaspérer avec le temps, il avait commencé à s’adonner à des pratiques moins naturelles.
Depuis toujours, ses études l’avaient familiarisé avec la magie amoureuse mais, jusqu’alors, il ne l’avait pas pratiquée pour son compte, bien que la tendance naturelle de son esprit eût été de croire à son efficacité, surtout depuis le vague dérèglement qui s’était produit en lui depuis son retour d’Amazonie, dérèglement mental dont personne ne s’était aperçu, dont il n’avait pas lui-même conscience mais qui le livrait beaucoup plus fortement que jadis aux forces mystérieuses qu’il n’avait considérées longtemps que comme un objet d’étude objective.
Pendant un an, ses pratiques semblaient n’avoir pas trouvé leur récompense, bien qu’il s’y livrât avec une obstination, une puissance de concentration et une ardeur qui confinaient parfois à la démence.
Mais depuis hier, depuis le coup de téléphone de Mme Larin…
Il ne doutait pas que l’étrange syncope de Monica était due à son action. Il savait la jeune femme en parfaite santé et cette chose étonnante qui lui était arrivée ne pouvait trouver d’explication, il en était sûr, que dans l’envoûtement où il l’avait progressivement enfermée.
Et maintenant qu’elle était là, dans son lit, privée de sa conscience, déjà abandonnée aux fluides invisibles, ne pouvant plus leur offrir de résistance, même inconsciente, il se sentait très proche de la victoire.
Il trembla à l’idée que, bientôt sans doute, il tiendrait dans ses bras, à son tour, le corps de la jeune femme, et serait son maître pour jamais.
Il recouvrit l’autel d’une nappe de lin blanc et vérifia si aucun objet métallique ne se trouvait trop près du lieu où il allait officier. Avant de continuer, il resta un moment pensif, à se demander si son action n’avait pas été trop violente, ainsi qu’il se l’était déjà demandé ce matin. Ne valait-il pas mieux interrompre quelque temps le rituel ? Cette sorte de coma où Monica était tombée ne risquait-il pas d’avoir des conséquences graves ? C’était étrange, à tout le moins. Était-ce réellement et uniquement explicable par ce qu’il faisait ? Une peur vague, un sentiment bizarre, extraordinairement bizarre, qu’il n’avait jamais observé.
Comme si quelqu’un était là…
Il chassa ces pensées et alluma deux cierges de cire verte qu’il posa sur l’autel, après avoir éteint toute autre lumière. Puis, dans un brûle-parfum de cuivre qu’il avait posé sur le coin de la table, il mit le feu à un mélange d’encens, d’ambre, de poudre de santal, de benjoin et de feuilles séchées de verveine qu’il avait pris également dans le coffre-fort.
Bientôt la pièce fut pleine d’un lourd parfum endormant et Gesvre qui, maintenant, semblait en proie à une transe calme, se sentit tout à fait tranquille. Une sensation de force et de puissance le pénétrait peu à peu, chassant tout autre sentiment.
Dans un vase posé sur son bureau, il prit des résédas qu’il avait achetés le matin à grands frais et les disposa sur l’autel. Le réséda, comme la rose, la violette, le lilas, la jacinthe, était fleur vénusiaque qui augmenterait la puissance de l’incantation.
Entre les cierges dont la lueur donnait aux objets plongés dans l’ombre un bizarre tremblement de vie, il posa un petit portrait de Monica qu’il avait tiré d’un sachet de soie, ainsi qu’un mouchoir qu’il lui avait dérobé un jour, deux rognures d’ongles qu’il avait ramassées dans la salle de bains de la jeune femme, et un bas de nylon volé un jour dans une corbeille à linge. Ce bas était le plus important car il avait été en contact intime avec la peau de la jeune femme.
Ayant encore une fois examiné la fermeture des portes et des rideaux, Gesvre se planta devant l’autel et s’absorba profondément dans la pensée de Monica, l’œil fixé sur la photo.
Sur celle-ci, qu’il avait prise lui-même un jour dans une piscine où ils s’étaient rendus ensemble, Monica était en maillot deux pièces. Il eût été préférable qu’elle fût complètement nue, mais il fallait bien se contenter de ceci.
Sept minutes passèrent, pendant lesquelles Gesvre fut comme un monolithe. Concentrant plus fortement encore sa volonté, il tendit les bras devant lui et, par trois fois, prononça l’invocation suivante, d’une voix psalmodiante, en haussant le ton à chaque fois :
— Monica, viens à mon appel, guidée par Anaël que j’invoque. Déjà, ton double s’imprègne des effluves de mon désir. Que ton esprit soit touché, que ton âme s’unisse à mon âme, que ton corps consente à la joie.
Lorsqu’il eut parlé un moment encore, il remit des parfums dans la cassolette, puis, ses mains tremblantes et brûlantes se posèrent sur la photo, le mouchoir, le bas, les rognures d’ongles et, d’une voix douce et enveloppante – ainsi qu’il faut faire – il se mit à parler à Monica comme si elle eût été là, lui disant son désir, la conviant ardemment à le partager et à offrir son corps à ses caresses.
Ses doigts se refermèrent sur les objets qu’il pressa amoureusement contre ses lèvres. Il était dans un trouble indicible et il sentait presque sa raison s’égarer à toucher ces objets, ce bas surtout qui avait caressé longtemps la chair intime de Monica.
Il lui semblait que le petit portrait de Monica grandissait, grandissait… Grandissait-il réellement, ou n’était-ce qu’une illusion due à son excitation, à son trouble, au parfum de la cire et du benjoin qui obscurcissaient l’air confiné de la pièce ? Pour Gesvre, c’est maintenant Monica elle-même qui était étendue sur la table, laquelle avait pris les formes et les proportions d’une vaste couche. Longtemps il l’avait vue vêtue seulement de son maillot deux pièces, puis il lui avait semblé qu’elle se couvrait d’une longue robe de soie translucide et verte, semblable à la sienne et à travers laquelle se devinaient les formes admirables de son corps.
Cette robe, peu à peu, la moulait plus fortement, se resserrait sur sa peau. Bientôt, tout se passa comme si elle s’y fût imprimée et Monica fut nue, immobile et endormie, les lèvres agitées par de légers souffles, sur la table, entre la double larme brillante des cierges.
Les mains de Nicolas Gesvre se posèrent sur les genoux polis qui ne tressaillaient pas à son contact, puis ses lèvres baisèrent tout son corps.
Sa tête tournait. Un souffle court s’échappait de sa bouche entrouverte. De nouveau, des formules, des incantations extraites des Clavicules de Rabbi Salomon ou d’autres grimoires qui encombraient sa bibliothèque, tels que le grimoire du Pape Honorius, l’Enchiridion, le Dragon Rouge, lui sortaient de la bouche sans presque qu’il en eût conscience.
Combien de temps dura cette étrange cérémonie ?
Soudain, il tomba sur les genoux, épuisé, haletant, la tête toujours remplie d’images voluptueuses. Un des cierges s’éteignit. Depuis longtemps, tous les parfums avaient brûlé dans la cassolette et, dans l’air refroidi de la pièce, planait une brume odoriférante.
Comme après chaque séance, mouillé de sueur et en même temps glacé, il dut faire un terrible effort pour se relever.
Il ôta sa robe de soie, se rhabilla sommairement. Il gagna sa chambre en titubant et s’écroula sur le lit qu’il n’avait pas eu la force d’ouvrir.
Sa fatigue était encore plus grande que d’habitude, mais il croyait que c’était à cause de l’excès même de son extase.
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