Francesca Woodman
Cérémonies secrètes
lles américaines, ce sont justement des lms comme Halloween qui
les ont fait connaître au monde entier, serrées dans leurs jeans plus ou moins évasés et délavés selon l’année, avançant d’un pas déterminé dans leurs Adidas, des cahiers de cours à la main, à la sortie du collège en jasant d’une blonde à l’autre – les mêmes qui suivaient d’éphémères petits amis dans les cimetières après une soirée Chevrolet-bière à se peloter avant d’escalader la grille d’un cimetière pour un frisson fatal car en Amérique, quelqu’un rôde toujours, qui n’est plus vraiment de ce monde. American teenager, elle l’est, mais plus seulement spectatrice : maîtresse de cérémonie plutôt, et sorcière. Et toujours dans ce cimetière, sur une autre photo, elle se glisse à travers une stèle trouée, dont une image d’émail à l’ef gie du défunt a disparu, lui ménageant une ouverture, une chatière plutôt, par où elle passe fantôme blanc, on dirait une tortue portant la stèle sur son dos, animal hybride endossant l’histoire des vieux défunts et le passage vers l’autre monde. Sur la stèle, cette seule inscription TO DIE IS GAIN, oui, vous avez bien compris : mourir est un avantage, c’est saint Paul qui le dit, Philippiens 1 : 21. C’est que jusque dans la mort, elle est vivante.
Cérémonies secrètes
Que se passe-t-il dans ce décor unique ? Quelle scène ? Quelle scène perdue ? C’est comme un puzzle. Des images, des détails, des objets. Comme si à partir d’eux il fallait reconstruire une histoire qui n’est écrite nulle part.
Elle est nue, assise contre un mur, le visage recouvert d’une écharpe, empaquetée. On pense aux amants de Magritte qui s’embrassent la tête enveloppée d’un linge blanc, prisonniers, sans air, sous vide. Elle s’asphyxie. La pièce est vaste, traversée par des rayons de soleil. Le soleil est dur, il passe à travers des volets fermés, au beau milieu de la journée. Une autre pièce vaste au fond, vide, dans la perspective. Une chaise ancienne, style Renaissance, est posée au milieu du plancher. Ce doit être en Italie. Un l noir traîne au sol, s’enroule et serpente près de ses jambes nues et blanches. On ne voit pas ses mains.
Elle se tient maintenant debout, nue, de dos, dans une pièce en ruine, sans fenêtre, les bras le long du corps plaqué à l’angle d’un mur délabré, un vieux miroir à ses pieds, piqué et sans cadre, terni, qui ne re ète plus rien. Ses cheveux blonds sont ramenés en chignon. Ses bras sont collés au mur, le dos des mains en contact avec la paroi qui se décompose ; des plaques de ciment, de crépi moisi, se détachent ; le mur est entièrement rongé par l’humidité, comme un livre abandonné à la cave. Ses cuisses, ses seins, ses bras, son visage sont collés à cette paroi froide et sale. Son corps est modelé par la lumière noire et blanche, comme dessiné au fusain ; les ombres, les rondeurs, un corps d’autrefois qui n’a pas peur d’être là, planté nu dans le sol, de tout son poids. Elle est dans le coin, elle est au coin, on dirait punie au fond de la classe. Mais rien ne rappelle ici l’école. Cette pièce ravagée, ce corps nu debout contre le vieux ciment, au pilori, qui se tient dans sa grande solitude, sa nudité qui ne triomphe pas, mais attend peut-être avec et pour des milliers d’autres corps nus invisibles, parqués, squelettiques, grelottants ? Oui, une seconde on croit entendre autour d’elle les cris rauques et les ordres aboyés par les kapos.
Elle a trouvé un squelette de poisson qu’elle tient dans les mains. Elle porte une robe à motif végétal fermée jusqu’au cou. Tout contre son mur délabré qui laisse apparaître de nes poutrelles de bois striées derrière les plaques de plâtre qui s’en sont détachées. Elle porte délicatement les arêtes translucides du poisson devant elle comme une lyre dont elle tirerait des accords très clairs. Sa jeune tête, ses cheveux blonds se penchent au-dessus, un peu ous, comme sur un oreiller, à la recherche d’une harmonie.
Comme un scarabée, ramassée sur elle-même, devant son mur en lambeaux. Mains ouvertes et doigts écartés posés contre la paroi. Elle a recouvert son corps de grands pans de vieux papier peint détachés du mur qui lui font une carapace, une couverture, une deuxième peau, une coquille d’œuf brisée. Elle voudrait peut-être renaître sous forme d’un oiseau neuf ou d’un insecte très ancien. Elle n’est plus accroupie devant un mur, elle est devenue le mur. Elle n’est plus enfermée dans une chambre, elle est la chambre. Les doigts écartés contre la paroi font maintenant penser aux mains sur un clavier. Elle connaît la musique, elle joue régulièrement. Elle a tracé quelques mots sous la photo, de son écriture scripte, irrégulière et pointue. Elle dit qu’il existe un point où ça se fait tout seul : on est traversé par la musique, les mains, le corps entier a tout assimilé, il n’est plus qu’un intermédiaire, il n’y a plus à déchiffrer les notes, elles coulent directement entre les mains. Elle ne déchiffre plus, elle joue. Elle est la musique. L’image coule directement d’elle.
Une porte, détachée de son chambranle, est posée en équilibre entre le sol et le mur, transversalement, barrant l’espace d’une pièce vide. Une fenêtre laisse entrer une lumière vive, plongeant le panneau dans l’ombre d’un violent contre-jour. On dirait une sorte de monolithe noir qui otte dans la pièce, une sombre menace. Toutes les ombres du monde ramassées d’un coup dans ce rectangle noir. Elle rampe, nue encore, toujours, sous cette porte qui n’ouvre plus sur rien, prête à s’effondrer sur elle.
Une pièce à peu près semblable, toujours fermée sur un angle aveugle. Une fenêtre à gauche et à droite sur le mur une porte condamnée qui sert d’étagère avec des tablettes xées dans l’encadrement, où pendent des bouts de tissus, de chiffons. C’est en désordre, de la bâche transparente traîne au sol. Elle est collée à l’angle, le corps nu entouré d’un lm plastique transparent, à nouveau empaquetée.