Francesca Woodman
L’histoire manquante
Je me suis aperçu que j’étais mal à l’aise face à tout ce qui se disait sur ses images, peut-être parce qu’elles étaient elles-mêmes sans discours. J’étais plutôt fasciné par ce qu’elles exprimaient, qui était les tentatives d’une prisonnière pour s’échapper des quatre murs de son être, tentative à quoi elle avait résumé sa vie et dont elle avait fait une œuvre. Et ce que je voyais ce n’était pas non plus ce qu’on appelle des intérieurs, qui laissaient imaginer des vies quotidiennes : non, que des lieux vides ou à l’abandon ou dont la fonction est indéterminée, jamais des intérieurs habités, reconnaissables. Je pensais que le secret, ou le début d’une explication, était dans la vie de Francesca, mais non, et justement, la force de ses images et le poids que je ressentais disaient bien que c’était hors histoire, comme on dirait hors sol. Que son corps disait ça : pris tellement hors contexte et hors tout déjà-vu, il parvenait à pointer les solitudes de chacun. Quand on est obsédé par quelque chose, on rêve toujours de découvrir un lien secret, et objectif, qui justi erait notre attachement compulsif ; et puis ça prendrait le tour d’une enquête, on mettrait à jour un secret, on dissiperait un peu les brumes qui nous constituent. J’ai cherché longtemps ce lien avec elle et ses images, je m’y suis accroché ; j’ai même cru lire mon nom un jour sur une de ces lettres photographiques retrouvée il y a quelques années, j’ai eu un coup au cœur, comme si elle s’adressait directement à moi à travers les années, mais je me suis ressaisi avant de partir dans le décor… et puis j’ai pensé à la première fois où j’avais vu ces images, aux circonstances, peut-être qu’il y avait là quelque chose qui dépassait l’expérience esthétique, en quelque sorte branché directement sur la vie. L’histoire n’est pas dans l’image, mais dans la relation à l’image, dans son dépôt en nous.
Je traque l’histoire manquante. On parle souvent d’image manquante. Mais là il s’agit d’histoire manquante, de trou. L’image comme un trou, un puits noir qui vous aspire. Juste là pour venir nous chercher.
L’histoire manquante
Elle est étendue dans l’herbe fraîche. Toute l’histoire lui revenait. Les premières sensations. Le jour où elle s’est promenée la première fois dans la campagne avec son appareil, la boîte enregistreuse. Moi, je me penchais au-dessus du gouffre qu’elle avait ouvert en se montrant à nous. Je n’étais pas certain de ce que je voyais. Je voulais poursuivre l’histoire, prolonger le geste, lui donner à nouveau libre cours et libre champ. Une seconde chance, peut-être.
On l’a dit, elle aimait Nadja, Jane Eyre et les livres de Gertrude Stein. On la retrouvait dans les convulsions de la séquestrée du Yellow Wallpaper de Charlotte Perkins Gilman paru près de cent ans plus tôt et l’étrange dérive des personnages de Jean Rhys. Il y avait un peu partout autour d’elle la folie fantomatique de l’époque victorienne, cette mode néogothique : la communication avec les esprits et les photos d’apparitions spectrales, les longues robes blanches. C’est elle qui avait organisé ce décor : nous étions dans l’Amérique des années 1970, où pratiquement rien de tout cela ne survivait si ce n’est dans quelques lms d’horreur qu’elle n’allait pas voir. Mais elle était allée le chercher seule, elle avait eu cette idée et cette volonté, et ce n’était peut-être pas même une idée ni une volonté : rien que l’évidence de devoir s’entourer de ces spectres, non pas pour faire du neuf avec de l’ancien, à tout prix, mais parce qu’il y avait là un cocon où se lover, et le décor qui convenait à ses folies. Or pour rendre compte de ses folies il fallait se glisser en elles et peut-être, comme l’héroïne de Charlotte Perkins Gilman, séjourner dans la chambre, se mettre à sa table, regarder longuement le papier peint jaune et entrer en lui, devenir lui, voir ce qu’il produisait sur le corps qui épousait la répétition de ses motifs et l’esprit qui en devenait prisonnier. Les quelques anecdotes la concernant dont je disposais ne racontaient pourtant rien d’extraordinaire. Tout était dedans, dans la chambre noire. Ce qui manquait à presque toutes les images, je l’ai dit, c’était l’extérieur. Les rares photos où cet extérieur apparaissait étaient d’autant plus précieuses : un cimetière, un mur criblé de neige, une route fermée, un corps plaqué contre un arbre, une plage sans horizon qui arrête son cadre au sable et à la première écume.
Pourtant elle aimait les déjeuners dehors, les balades à pied ou en voiture, les voyages, la cuisine, la pêche (« cette semaine j’ai attrapé mon premier saumon ! » écrit-elle à une amie en 1979), les trains, les avions, la campagne italienne, les rues de New York et de Rome, les arbres des forêts du New Hampshire. Mais elle n’en a rien montré jamais. Quand il s’agissait de xer, c’était toujours le plus resserré qui primait, qui exultait – et se fermait à tout le reste. Alors cela autorisait peut-être à entrer dans son esprit. À épouser ses gestes. À faire comme si c’était elle Nadja, mais alors, la place du témoin, quelle était-elle ? Il y avait des choses, là-dedans, qui revenaient de loin en loin… Ce qui est beau et poignant dans Nadja, c’est sa vérité lacunaire, plus lacunaire encore qu’un personnage de ction, qu’elle devient pourtant, c’est son ou – et me voilà, sans l’expérience directe de la rencontre, avec ce même ou, cette même matière fantomatique qu’elle dépose dans ses images et les quelques fragments accessibles de sa jeune existence. C’est l’expérience directe qu’il faut retrouver, cette sensation de présent. Se glisser près d’elle, la lle qui trimbale éternellement avec elle une valise pleine de fripes et d’objets hétéroclites. Qui ramassait sur son chemin des choses bizarres mais s’en chait pas mal de symboliser quoi que ce soit avec une eur d’arum, la fente d’un coquillage ou une anguille. Un pas dans la
ction de ce personnage effacé par le temps, un pas dans les
documents qu’il nous reste : avancer en claudiquant. Ou alors en tournoyant. En lui parlant.
Alors ce jour de septembre à Paris quand je suis tombé sur cet article et les clichés de Douglas Prince, ce jeune prof assistant à la RISD Providence, venu te photographier dans ton studio déglingué de Pilgrim Mills à l’hiver 1976, à l’endroit même où tu mettais en scène tes propres images, t’exposant souvent nue, oue, masquée, dissociée, j’ai été bouleversé. C’était un soudain contrechamp à tout ce que tu avais jamais montré, et un accès nouveau à ta personne. Tu étais simplement là, dans une évidence saisissante, sans apprêt, sans le travail de trans guration, sans mise en scène, au milieu des détails de ta vie quotidienne qui est encore celle d’une adolescente et pourtant déjà celle d’une artiste incroyablement accomplie. Un désordre de vêtements, de papiers, de tissus, une théière, un chat, tes robes achetées aux puces, et ce visage changeant, mélancolique, parfois rieur. Alors je me suis rappelé tes images vues partout depuis, que j’avais eu le temps de revoir et d’oublier cent fois : toi spectre passe-muraille, toi nue dans une cage de verre, à l’angle d’un mur dans une pauvre pièce dévorée de moisissures, toi miroir entre les jambes, toi suspendue au linteau d’une porte, toi partout et jamais là, donnée sans être révélée, masquée en se dévoilant, toi nue dans les cimetières escaladant les tombes, tu as quatorze ans, toi dans tes robes impossibles et chaussons chinois ou bottines qui sautes et disparais, ange et sorcière, toi qui recraches de l’eau qui otte en apesanteur, toi enveloppée de scotch transparent qui te comprimes la chair, toi pleine de pinces à linge qui te font mal, toi la tête enveloppée d’un drap comme un tableau de Magritte, toi toujours dedans jamais dehors, murée à l’intérieur sans aucun ciel nulle part, toi qui te photographies sans cesse sans jamais t’atteindre et jamais te montrer, toi née à Denver, Colorado, au pied des montagnes Rocheuses le 3 avril 1958, toi qui passes tes premières années en Italie dans une petite bourgade de Toscane, apprends la langue et reviens déjà autre en Amérique, toi étudiante à Providence, puis t’envolant un an à Rome pour une résidence de ton école au Palazzo Cenci, mais toi le désertant à l’instant et t’installant avec ta copine Sloan Rankin dans un petit studio de la Via dei Coronari pour y faire ce que tu veux, sympathisant avec les jeunes artistes révolutionnaires que tu as vite trouvés trop sérieux et découvrant cette librairie galerie bric-à-brac de la Via de Parione, appelée Maldoror, et que tu as rendue célèbre pour y avoir fait du 20 au 30 mars 1978 la première et seule exposition de toi que tu verras jamais, mais le jour du vernissage tu avais disparu, on te cherchait partout et on avait ni par te retrouver à quelques rues de là assise sur les marches d’un immeuble en pleurant, toi zonant à New York dans des galeries qui te refusent, toi jamais après, et maintenant de vivante anonyme devenue morte Arthur Rimbaud et Sylvia Plath : la litanie qui t’accompagne et se murmure elle-même est insatiable et tourne en rond. J’ai voulu te donner un ordre, te remettre en ordre, t’enfermer dans les pages d’un livre, qu’on fasse un peu quelque chose ensemble même si j’ai bien conscience qu’il est un peu trop tard. Je t’ai demandé dans ce jour de septembre de m’aider à y voir plus clair, c’était une folie. De ces images sues par cœur, repoussées longtemps, j’ai soudain découvert l’autre face dans cet article de journal. Il s’agissait de photos de toi, mais non faites par toi. Des photos ordinaires en somme, prises dans ton loft pourri de Providence, une grande pièce au 101 North Main Street, à peine habitable mais quelle lumière, on y voit ton chaos, tu as quoi, dix-neuf ans peut-être, mais usée déjà le jour de ces images que ce jeune prof du département photo de l’école d’art a prises et tu l’as laissé faire, là-bas pas grand monde ne t’aime, professeurs ni élèves, non pas grand monde, on te voit donc là pour la première fois dans cette pièce où tu vis, mais pas vue par toi, le regard simple d’un appareil photo ordinaire, tu es là avec ton chat, peut-être celui qu’ailleurs tu appelles Gray, sa caisse sale qui traîne, l’odeur âcre qu’on connaît, le sol jonché de trucs indéterminés, toi dans tes espèces de jupons superposés et un gilet en laine informe comme une danseuse de french cancan d’un tout autre temps, pendant sa pause, ou le soir tard dans un cabaret, au bout du rouleau, ou au petit matin après la fête, la belle époque des nuits blanches, mon Dieu il a l’air de faire froid ici, c’est évident que ce n’est pas chauffé, pas chauffable, et quand bien même ce le serait tu n’aurais pas de quoi payer, on le sait, oui tu sembles usée, et tu n’as que dix-neuf ans, mais c’est peut-être tout juste dix-huit, et lorsqu’on sait qu’à ton retour de Rome ton diplôme en poche tu partiras à New York, là le mot usé prendra une autre couleur encore après tes tentatives pour t’en sortir en faisant du secrétariat, ou t’essayant assistante photo dans la mode, toutes les galeries te fermant leurs portes parce qu’avec tes petits tirages noir et blanc tu n’es pas vraiment dans le ton au moment où l’argent, la publicité, le disco, le Pop Art et Warhol écrasent tout sur leur passage, et c’était bien là une machine à broyer de plus solides que toi, mais donc là c’est encore le loft pourri, déglingué, en n la grande pièce où tu vis avec rien pour vivre, il y a un vague réchaud au sol, une bouilloire pour le thé, des tirages photos partout par terre, ou punaisés sur les lambeaux de mur, où sont accrochés des bouts de tissus, certains même brûlés, et quoi d’autre encore, oui il faut dire que c’est n’est pas très propre, on te voit mal faire le ménage ici, ranger quoi que ce soit, parfois tu dégages le plancher parce que ça sert ici de décor à presque toutes tes prises de vue, tu ramènes parfois de gros appareils sur pied que tu empruntes à l’école, qui est un peu plus haut sur Main Street, tu te trimbales avec ces chambres photo antiques que tu plantes au milieu de ton loft pourri et sans que personne ne le sache c’est ici que tu fais des miracles avec quelques objets, un peu de lumière, ta nudité ou tes robes impossibles, trouvées aux puces pour quelques dollars, ce qu’on voit et ce qu’on sait c’est qu’il n’y a même pas d’eau ici, alors tu te laves pour de vrai combien de fois par semaine, comme une adolescente tu y rechignes peut-être, tu vas prendre tes bains chez des copains pas très loin, toujours dans cette même North Main Street, des amis de l’école qui vivent en coloc, Sloan Rankin et George Lange, qui plus tard décriront tes séances dans leur salle de bains, espèce de Calamity Jane pas descendue de son cheval pendant une semaine, et tu débarquais, tu t’enfermais longtemps, tu pompais toute l’eau chaude, un vrai sauna, disent Sloan et George qui voyaient la vapeur glisser sous la porte, tu ressortais en peignoir les cheveux dans une serviette et vous mangiez, du thon paraît-il ou des céréales, et ce n’était pas tous les jours que tu te baignais, donc cet après-midi de septembre très loin de là, à Paris, tout ça apparaît d’un coup, comme l’envers du décor, et ta présence n’est plus du tout la même, il aura fallu attendre des photos ordinaires pour te faire arriver, c’est là que tu dormais, seule ou pas, avec garçons ou lles, au milieu du désordre qui disparaissait dans tes photos, pourquoi ils ne t’aimaient pas à l’école, la RISD, c’est à cause de cela, professeurs et étudiants, parce que les premiers n’étaient pas de grands artistes et le savaient, et les autres des jeunes gens qui cherchaient à le devenir pour des raisons obscures qu’ils ne comprendraient peut-être jamais, comme si c’était enviable de consumer sa vie à voir le mystère s’épaissir, et comme si c’était même un choix, mais peu importe ils le voulaient, ils faisaient des choses quelconques, des montages un peu Pop Art, photographiaient les réclames sur des postes de télévision et des panneaux publicitaires, ils pensaient encore les pauvres attraper l’âme des gens dans la rue avec leurs appareils photo et couvraient les manifestations et les parkings des supermarchés le samedi et les fêtes locales à la recherche de l’expression vraie sur les visages, toucher le réel du doigt, ils croyaient tous pouvoir documenter la vie et l’exprimer, la transcender, se sentir engagés, ou d’autres déjà croyaient faire partie de l’élite, s’offrant des héritages avec les grands maîtres conceptuels, mais ils faisaient la plupart du temps des choses sans intérêt, ils voulaient juste être artistes, ils voulaient faire de l’art, et c’est ça qui occupait les cours où ils présentaient leurs travaux, et pendant des heures profs et élèves commentaient ce qu’ils avaient accroché devant la classe, et plus c’était quelconque et pauvre en tout, plus les discussions étaient passionnées, et quand venait ton tour, raconte George, toi tu traînais les pieds, accrochais cinq ou six petits tirages où on te voyait nue, ce qui embarrassait certains, tu posais à côté collée au mur et tu n’avais rien à en dire devant eux, et eux non plus, trop décontenancés, au bout de cinq petites minutes un silence pesant s’installait, dit George, et tu remballais tes images dans des bruits de chaises embarrassés, mais George ajoute que tous savaient, comme ils avaient su, à la seconde où tu avais mis les pieds dans cette école où l’on guidait les jeunes gens vers l’art, alors que tu avais à peine seize ans, ils savaient que tu l’étais toi déjà complètement, artiste, et que tu te trouvais au-delà de tout ce qu’ils pourraient jamais atteindre, professeurs et élèves, con e George, quarante ans plus tard avec un sourire tranquille et mélancolique.