Francesca Woodman

Bertrand Schefer · Chapitre 14 sur 19

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Francesca Woodman

Non de la tête

Et il y a eu cette histoire de baignoire. On l’a dit tu allais squatter chez George et Sloan, tu te lavais chez eux puisque c’était impossible dans ton loft pourri et à force de sauna et de note faramineuse d’électricité ils t’ont fait comprendre que ce serait bien de trouver quelque chose à toi, ils en avaient un peu marre, alors tu as ni par trouver un studio deux pièces salle de bains, pas loin de chez eux, avec confort moderne et une vraie baignoire, voilà, tout est bien, tu te modernises, tu te stabilises, on peut dire, bref tu t’installes et alors avec George et quelques autres tu déménages tes affaires et tu arrives là-haut dans le studio, les amis t’ont aidé à porter ton grand matelas dans l’escalier, vous arrivez en n sur le palier essouf és, vous entrez, direction la baignoire tant attendue, tu entres dedans tout habillée, George te prend en photo assise à l’intérieur, derrière toi il y a des lambris et collées dessus des étiquettes de grands vins français laissées là en déco par les précédents locataires, et toi tu restes là un moment avec l’œil vague et le sourire mélancolique en coin, une main autour du cou comme si tu t’étranglais doucement, et c’est tout ce qu’il reste de ce jour-là, cette image de toi tout habillée dans cette baignoire te demandant ce que tu fous là au juste, dans un studio comme il faut avec peu de lumière et où tu sais à la seconde où tu y mets les pieds avec tes affaires que tu ne pourras ni y vivre ni y travailler, alors tu regardes George, Sloan et les autres de ce jour-là et de ta voix haut perchée plus aiguë que ton corps tu dis que ce n’est pas possible, tu te précipites hors de la salle de bains, tu ouvres la fenêtre, tu tires le matelas que vous aviez mis vingt minutes à monter là-haut et tu le balances par la fenêtre, comme ça, directement sur le trottoir, comme on dégage les affaires de quelqu’un qu’on veut quitter à la seconde, et tu dis quelque chose comme je me casse : I’m out of here. Et tu retournes dans ton loft pourri.

Non de la tête

Je veux brièvement parler de ma rencontre avec elle. C’était il y a vingt ans, je vivais seul depuis quelque temps, je n’étais pas en très bon état. J’avais ni par atterrir moi aussi dans une chambre pourrie qui sentait la poussière et le renfermé, où je m’électrocutais dès que je faisais couler l’eau à cause d’un mauvais raccordement du chauffe-eau au panneau électrique, je pouvais à peine bouger, j’avais entassé toutes mes affaires déménagées à six heures du matin directement dans un caddie de supermarché dans l’urgence en faisant je ne sais pas combien d’allers et retours de l’appartement devenu invivable à la chambre de bonne insalubre, où je pouvais faire retomber un peu la tension, et je devais trouver un travail, c’était urgent, je n’avais vraiment plus rien, et après cent coups de l, quelqu’un nit par rappeler quelques jours plus tard et me dit : il y a un poste d’assistant d’édition qui se libère chez nous, ça vous intéresserait ? La veille de l’entretien, je mets une chemise blanche sous mon matelas la nuit pour qu’elle soit à peu près repassée le matin et je me prépare pour le rendez-vous en me demandant ce que je vais bien pouvoir raconter, c’est mon premier entretien d’embauche, je me fais un café, j’ouvre le robinet avec une serviette pour éviter de me pendre une décharge et j’entends de drôles de bruits dans le chauffe-eau, et puis je m’habille et le au rendez-vous, l’endroit est beau, luxueux, aérien, ça se passe plutôt bien, j’arrive à convaincre il semble, et juste avant de partir, la responsable qui me fait passer l’entretien me dit : je sais que vous connaissez l’endroit, mais pour que vous ayez une idée précise de ce qu’on fait dans ce bureau, ça c’est le catalogue d’une exposition de l’année dernière, et elle me tend un livre sur Francesca Woodman, sur la couverture on la voit dans une pièce nue, près d’un mur, elle porte des bottes, sa silhouette est sombre, ses mains sont ouvertes vers le sol dans un geste étrange, comme si elle allait prendre appui sur elles pour marcher sur les mains, ou comme si elle voulait faire remonter jusqu’à elle des forces inconnues venues des profondeurs du sol, seule sa tête penchée est oue, parce qu’en mouvement, on dirait qu’elle a fait non plusieurs fois de la tête au moment de prendre la photo. Je dis merci et feuillette rapidement le catalogue, à côté de moi debout dans le bureau l’assistante que je vais peut-être remplacer me demande si je connais cette artiste, je dis non, dans les pages je vois vite son visage, son corps, ces pièces vides, ces murs décrépits, l’assistante me dit seulement qu’elle est morte jeune.

Quand je rentre deux heures plus tard dans la chambre de bonne, un peu apaisé mais pas certain d’avoir le poste qui me permettra de quitter cette chambre, on ré échit, on a d’autres candidats à voir, on me rappelle, le chauffe-eau a rendu l’âme et un court-circuit a fait exploser la chaudière, je patauge dans l’eau, un petit tapis rouge que j’avais mis là pour faire oublier le revêtement plastique du sol est trempé, il a déteint, j’ai les pieds dans une eau rouge, je patauge dans le sang, tout ce qui était au sol est imbibé, j’ouvre les boîtes à chaussures entreposées sous le lit, avec toutes mes lettres, toutes les cartes reçues : roses, l’encre effacée… tous ces mots perdus. Trois fois elle