Francesca Woodman

Bertrand Schefer · Chapitre 7 sur 19

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Francesca Woodman

Une apparition

C’est un espace hors du monde, une chambre close, une femme enfermée dedans qui se débat et cherche une issue. Elle se dit à travers une série d’états insaisissables, mais ne se raconte pas et pratiquement ne se représente pas non plus : elle se tient là, mais ce pourrait être une autre qu’elle. Elle déjoue l’autoportrait, comme elle déjoue l’histoire ou la possibilité d’un récit : c’est aussi de cette façon qu’elle fait avancer la photographie, qu’elle la libère de ses objets toujours identiques – paysages, portraits, natures mortes, nus, scènes de rue – en explorant les limites de son néant. Une apparition

Je ne sais pas comment c’est revenu. Je passais quelques jours dans une toute petite ville de la côte normande. Il faisait encore nuit, j’avais froid. Je m’étais recroquevillé dans la cuisine enroulé de couvertures et je regardais la rue qui passait sous mes fenêtres et descendait à la mer. Là-bas, à quelques pas seulement, l’eau noire se fondait dans l’obscurité. L’unique lampadaire allumé faisait comme un trou blanc où vibrait une légère bruine. On ne se souvient pas pareil la nuit. Les images vous arrivent en perçant l’obscurité, les scènes sont prises dans leur propre lumière, elles ottent et s’épanouissent à la surface comme des eurs. La nuit on voit mieux ce qui n’est plus.

Je la connaissais à peine. J’étais tout jeune étudiant alors. On s’était donné rendez-vous près d’une fontaine dans le centre de Paris. Il devait être minuit en plein été, on entendait l’écho des bals du 14 Juillet et dans le ciel, ou ce qu’on pouvait en voir, des feux d’arti ce lointains nissaient leur course, on aurait dit qu’ils étaient au ralenti, des lambeaux de lumière qui tombaient en pluie loin derrière les immeubles. En longeant le Luxembourg on s’est dit qu’on aurait pu se laisser enfermer dedans et on imaginait en silence ce qu’on aurait fait : on se projetait parmi les parterres humides, les bosquets et les buissons en se cachant de la ronde de nuit des gendarmes. Pendant un long moment pas un mot n’a été prononcé, on laissait les visions se faire et se défaire contre les grilles en ef eurant nos mains. J’ai oublié par quels détours on est nalement arrivés chez elle, mais on avait réussi en une heure à transformer le quartier en labyrinthe, et tel qu’on l’a arpenté ce soir-là, ce quartier n’existe sur aucun plan.

Elle habitait au-dessus d’une brasserie. Il y avait une odeur d’humus et de cave dans la cage d’escalier, j’avais de vagues sensations de campagne en la regardant monter quelques marches devant moi. Ce genre d’appartement n’existe plus. Une grande pièce qui sert à tout, avec des tentures indiennes et un matelas à même le sol, des livres, des masques orientaux, des disques et des coussins jetés par terre et partout un parfum éteint d’encens et de tabac froid. L’intérieur un peu bohème d’un lm existentiel en noir et blanc. Tandis qu’on parlait, elle disparaissait régulièrement derrière un rideau installé près d’une porte au fond de l’appartement. Entre deux verres de vin je la voyais revenir au centre de la pièce habillée chaque fois plus légèrement. Elle racontait dans le désordre son arrivée en France quelques années plus tôt et le mémoire qu’elle nissait sur Francesca Woodman, et comme j’étais concentré sur son accent allemand et sa voix haut perchée, ce qui faisait un mix étrange, je m’apercevais à peine qu’à chaque fois qu’elle s’éclipsait et revenait elle s’effeuillait davantage.

Le noir s’est fait d’un coup. Elle avait éteint toutes les lumières et allumé une bougie qu’elle a déposée au milieu du tapis. Je devais la deviner, je voyais son corps blanc et mince presque nu passer devant moi comme une ombre. J’étais assis par terre, je clignais un peu des yeux en faisant un vague geste de la main comme si j’essayais de l’attraper doucement au vol quand elle me frôlait. Cette danse étrange comme ça au milieu de la nuit pour moi seul ou peut-être pour son plaisir à elle puisqu’elle fermait les yeux, danse que rien n’annonçait et qui préludait et me tenait, combien de temps a-t-elle duré ? L’interphone a sonné, elle s’est déplacée sur la pointe des pieds jusqu’à la porte pour répondre, a murmuré quelque chose, puis a en lé des chaussures, jeté un manteau sur ses épaules et m’a dit qu’un voisin avait oublié ses clefs et qu’elle descendait lui ouvrir. Elle a disparu. J’étais chez elle et elle n’est pas revenue. Je l’ai attendue toute la nuit en guettant les bruits de pas dans la cour et l’escalier, je l’ai attendue en regardant la bougie s’éteindre. Je suis parti à l’aube. Je ne l’ai jamais revue.