Francesca Woodman

Bertrand Schefer · Chapitre 17 sur 19

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Francesca Woodman

Self-portrait at thirteen

Juste treize ans, et elle s’installe dans l’atelier de la maison de Boulder (non, il semblerait que ce soit à Antella – c’est un soleil italien ! mais est-elle dans la maison de campagne ou ailleurs, un musée, une petite église ?), elle s’assoit au bout d’une banquette le bras nonchalant posé sur l’accoudoir comme si c’était la portière d’une décapotable. Pantalon, gros pull irlandais côtelé qui raconte l’hiver, et beaucoup de soleil dans la pièce. Sa première vraie photo sans doute, elle la voudra telle plus tard en l’intitulant Self-portrait at thirteen. Et pourtant elle est incompréhensible cette image, parce que partout brouillée. Le premier plan n’existe pas, c’est une brume informe qui mange une bonne partie de l’image, vague zone grise où aucun point ne peut se faire. Le Yashica a été posé quelque part assez bas, un peu sous la hauteur des genoux, assez loin, le champ obstrué par on ne sait quoi devant, et du bout de sa main gauche elle tient le déclencheur qui prendra l’image, et ça donne une longue tige toute droite et oue qui traverse la photo jusqu’à elle en diagonale, comme le prolongement de son bras, et la donne à voir en contre-plongée, décadrée, quel étrange sentiment et quelle étrange image : elle tient l’appareil en laisse et le tire à elle ; mais le plus bizarre c’est qu’à l’instant d’appuyer elle détourne la tête, dans la direction exactement opposée, comme si elle ne voulait pas être vue, ou bien, plutôt, qu’elle ne voulait pas voir ça . Et pourtant c’est tout ça qu’elle rend visible, c’est ce désir de ne pas voir ça qui va la ravir qu’elle rend visible, ce n’est que cela qui, jusqu’à la n, la montre – et alors elle s’incorpore à l’image, fait corps avec. Car en regardant mieux et plus longtemps l’image, une impression bizarre s’installe : on a le sentiment d’être repoussé dans un angle d’un coup de bâton, enfoncé dans une zone brumeuse où on la regarderait depuis un endroit si ou, sous la ligne de ottaison, comme si on se noyait et qu’elle nous maintenait la tête sous l’eau. À moins qu’elle ne tende une perche à son spectateur pour l’empêcher de sombrer, le tirer hors du gouffre. Et cette mise en scène pourrait paraître accidentelle, mais tout à coup : cette perche tendue, qui tantôt nous enfonce et nous sauve, la tient à l’image et la blesse, c’est une façon de nous faire entrer avec elle dans l’image, de construire un pont entre elle et nous. Et quelques années plus tard elle note dans son journal tout ce qu’elle a déjà enfermé dans cette photo de treize ans : you cannot see me from where I look at myself – non, on ne peut pas te voir de là où tu te regardes –, et c’est tout ce que dit cette photo comme programme vertigineux donné à ce miroir de papier. Et on regarde encore, et de là où nous sommes on ne voit en réalité pas que la tige appuie sur le déclencheur, ça ce n’est qu’une déduction, on a plutôt l’impression qu’elle appuie directement sur la lentille, comme si elle entrait plutôt dans l’objectif, censé être son regard à elle qui prend l’image, elle qui là-haut détourne la tête. Alors on comprend le léger malaise qui otte au fond de ce premier autoportrait : cette tête sans visage, ce bâton enfoncé dans l’œil de la caméra, car elle fait corps avec l’appareil photo, liée physiquement à lui, elle est lui sans écart, c’est comme si elle se crevait les yeux.

À la place du visage, rien que le rideau de ses cheveux blonds, une ombre nimbée d’un trait de soleil. Et puis derrière elle, une porte blanche ouvragée posée de biais on ne sait trop comment, elle semble n’ouvrir sur rien, un pan de blanc bienvenu pour faire tout éclater. Un bout de chevalet émerge au fond, et dessus un tableau retourné, peut-être œuvre du père, puis les poutres d’une charpente, un dossier de chaise en bois qui claque dans la lumière. On dira que c’est la première image, la première entrée en matière dans un chaos de ou, d’axes qui se contredisent, de meubles qui se chevauchent autour d’un autoportrait sans visage qui met au premier plan tout ce qu’on est censé cacher – et ce n’est pas une belle photo, mais une image réussie, et c’est la deuxième révélation pour Francesca. Se voir soi-même projetée au milieu de ce désordre, non pas se contempler, pas même se montrer, mais se constater, trouver comment se représenter et se ré échir, mais sans miroir, c’est-à-dire sans se voir. Se voir sans se voir.

Elle a su au premier instant qu’elle avait tout entre les mains : sa liberté et sa prison. Elle a ouvert la boîte, et elle savait. Se peut-il qu’à treize ans on ait déjà compris cela, que toute la suite ne soit que la conséquence d’un seul et même geste, inlassablement ? Il y avait son père et sa mère, son grand frère. Il y avait elle, déjà loin d’eux, dans la boîte, prise au piège.

Une main se lève, passe devant les yeux, masque une partie du paysage. Des montagnes au loin, et un camion qui disparaît sur la route. La lumière irradie autour de cette main suspendue, la tête tombe dans un brusque contre-jour. Elle sent l’espace tout proche. Elle peut le toucher, le palper entre ses doigts dans l’air, le pétrir. Allongée dans l’herbe la main passe et repasse devant ses yeux, volet d’ombre, ot de lumière, un deux, un deux. Le corps, à ce moment, s’abandonne. Il y a dix minutes qu’elle a ôté ses vêtements au bout du chemin, dix minutes que la peau de ses bras, de ses jambes, de son dos aspire l’humidité du sol, sentirait presque la terre remonter sous l’herbe et traverser sa chair pour pénétrer son corps. Plus son corps pèse et s’engourdit à force d’immobilité plus elle otte, plus elle se détache. Il est bon ce vertige, à plat, sans rien faire, dans l’immobilité. Envahie par le ciel noir étoilé qu’elle devine derrière l’écran bleu de cet après-midi en ammé. Elle revient, ou c’est la campagne qui réapparaît. Tous les bruits, beaucoup d’insectes, des oiseaux, des crépitements. D’un coup tout est là. Cette partie d’elle qui ottait est revenue, son corps est à nouveau parmi nous, elle peut sentir maintenant le feu du soleil et le souf e léger sur sa peau nue. Elle est en Italie, en plein été.

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