Francesca Woodman
Chambre close
Un mur blanc sale. Un dossier de chaise. Des morceaux de scotch au mur qui n’attachent plus rien.
Un homme se tient très loin sur la grève, minuscule gure qui regarde la mer et l’horizon. Elle gît tout devant, immense, morceau de visage, fragments de bras, de jambes, de pieds qui sortent du tombeau de sable.
Elle ne pouvait imaginer que quelques décennies plus tard on la comparerait à Imogen Cunningham, monument qui avait couvert tout le siècle, explorant et découvrant séparément tout ce que Francesca avait réuni dans la même image : pétales d’arum, draps, chevelure renversée, nus réinventés dans des cadres serrés, formes nouvelles dans les plis de la peau, femme spectre dans la géométrie de pièces nues.
Chambre close
Fragments épars, mosaïque d’un monde en déshérence, sans ouverture, où jamais un bout de ciel n’apparaît, et très peu d’extérieur, aucun signe d’époque. Dans la brume de ses photos noir et blanc, où aucune histoire ne se dessine, mais où elle revient sans cesse chercher quelque chose, je sens pourtant qu’il y a quelque part un ordre. Elle revient me hanter, m’aspire dans ses dissipations, me mène au bord du trou noir pour me montrer quelque chose ou quelqu’un. Je comprends que ce n’est pas sa propre personne qu’elle me désigne, elle qui fuit sans cesse, se dérobe, s’évanouit : seule façon de sortir de cet espace dont elle est prisonnière.
Et je comprends : être enfermé avec une femme qui part à la dérive – je viens de là. Ces images me montrent ce lieu mental et physique d’où je viens, où je suis né, où je me suis découvert enfant spectateur : enfermé avec une femme qui cherche à respirer, qui me prend à témoin de son angoisse, qui veut sortir sans y parvenir, qui fantasme l’amour comme sortie possible du malheur et l’art comme expression de ce malheur. Et me revient cette phrase entendue toute mon enfance dans ce minuscule trois-pièces enfumé, au milieu des livres et des bibelots cassés : « L’art, c’est ce qu’il y a de plus grand » et tout de suite après : « Tu sais, pour être artiste, il faut être malheureux. » Une femme réfugiée dans le malheur, dont elle n’arrivait pas plus à sortir que des quatre murs de l’appartement où j’ai grandi.
Et plus j’avance et retourne la question en tous sens, plus évidemment ce que je vois se dresser c’est une gure unique, comme une série de calques : Francesca écho de toutes les autres femmes de son temps, croisées plus tard dans le Malina d’Ingeborg Bachmann ou La Femme gauchère de Peter Handke, et derrière elles, ma mère jouant devant mes yeux quelque chose qui ressemblait assez à ces photographies : scénario incompréhensible dans un espace étouffant où chaque image de Francesca Woodman me projette violemment, et me rappelle ce temps, temps de la solitude première en même temps que du premier désir. Ces images m’apprennent-elles davantage là-dessus ? Si je gratte à leur surface ou m’abîme dans leur vibration, que vais-je trouver sous elles ? Je fantasme un moment une découverte, une scène enfouie, manquante, à réactiver, qui retisserait un peu de continuité. Je me suis jeté dans ses photos, ramassant tout ce que je pouvais trouver, catalogues de tous pays, articles, kilooctets d’images téléchargées, dérives de sites en sites, la nuit… images dans lesquelles aucune histoire ne se dévoile pourtant : ce sont des états qui cherchent à dissiper dans l’espace le malaise d’un corps, d’un esprit prisonnier. À s’émanciper sans y parvenir jusqu’au bout. Mais en réalité je reste au seuil de ces images, puisqu’elles ne parlent pas. Elles dressent un mur, elles sont le mur. Je la regarde elle, ce très bel insecte ou ce très beau félin qui s’y déplace, s’y love, s’y torture, se suspend, rampe, se comprime les chairs, s’entoure le corps de scotch, se pince le ventre, les seins, s’expose, se cache jusque dans sa nudité. Le destin de cet animal d’une élégance fantastique, comme disait Rimbaud, a été d’y exploser, puis de s’arracher un jour à sa prison de papier en ouvrant en n la fenêtre. Je me demande s’il faut que je raconte l’histoire d’une jeune lle excentrique et anonyme qui laisse derrière elle une œuvre ahurissante, dont elle n’a jamais rien su du retentissement qu’elle aurait.