Francesca Woodman
Une fuite
Elle se dérobait dans ses propres images et je la cherchais maintenant à travers toutes les autres images. Elle était toutes les images, même celles où elle ne gurait pas.
Elle avait suspendu le sens, désactivé les vieilles catégories : portrait, autoportrait, paysage, nu. En s’enfermant, elle avait pulvérisé l’espace photographique : ce n’était pas elle qui disparaissait dans l’image, mais toute la vieille photographie qui se désintégrait entre ses mains. Elle avait trouvé une porte secrète par où entrer à l’intérieur de l’image et arrêter sous nos yeux son processus mortifère d’immobilisation du temps.
Toutes ses images ne formaient qu’une seule et même grande photographie en mouvement, qui est un lm sans histoire et sans retour, immobile et muet.
Une fenêtre
Elle ouvre la fenêtre et ça y est, tout Manhattan est là, à portée de main. 2e rue, Lower East Side. À moins que ce ne soit un peu plus haut à l’angle de la 2e avenue, maintenant comment savoir, à qui demander ? La main sur la poignée de la fenêtre, la main blanche qui se découpe dans le ciel blanc, la poignée glacée, la vitre si froide, le bref re ux de chaleur dans la nuque, le corps tendu, les jambes raides qui sentent le froid qui va venir les saisir, les étreindre puis les ger une seconde et pourtant les aspirer avec une force démesurée, irrépressible, comment savoir, à qui demander maintenant ? Vous y pensez à cette fenêtre dans cette pièce nue, peut-être est-ce la même qu’on aperçoit sur une photo où elle se tient accroupie en train de téléphoner, une pièce lumineuse, au printemps ou en été, oui vous y pensez, mais de manière ottante, vous cherchez les contours. La main sur la poignée qui va ouvrir la fenêtre, hésite, se demande, se résout, vous êtes là avec elle, cette minute tourne en vous depuis si longtemps, vous vous demandez pourquoi, pourquoi elle. Elle est là, devant cette fenêtre, et dehors le quadrillage in ni de la ville de New York pris dans l’un des hivers les plus froids jamais enregistrés ici et c’est ce qu’elle voit et c’est tout ce que vous savez : le froid, la neige, la glace à l’angle des rues et sur le toit des voitures. Elle voit le blanc, elle est dans le blanc, et c’est peut-être ce qui l’a toujours attirée et pourquoi elle s’est acharnée dessus, partir à la recherche de cette blancheur. Alors à ce moment elle se souvient, comme on dit que ça arrive : tout dé le devant ses yeux. Il faut moins d’une minute pour descendre tous ces étages, quelques secondes et elle s’envole comme elle avait rêvé de le faire et s’était mise en scène avec cette curieuse paire d’ailes dans cette pièce, en Italie, à Rome, trois ans plus tôt, lorsqu’elle avait dix-neuf ans. Et puis vous vous dites que c’est trop, que tout ici vous excède, que vous n’avez pas d’accès, mais vous voulez quand même entrer dans cet instant, dont elle a patiemment tracé la frontière.
Et puis c’est la veille de l’investiture de Ronald Reagan, élu quarantième président des États-Unis, il fait moins quinze dans les rues de New York, les voitures roulent au pas dans leur fumée blanche, les trottoirs gelés immaculés tôt le matin. Hier on a volé le vélo qu’elle a peint en rose et sur lequel elle sillonne les rues de SoHo et de l’East Village à la recherche d’un travail, d’une galerie, de nouveautés, de changements. Elle est seule dans l’appartement, elle va tellement mieux qu’il y a quelques semaines encore, elle est tellement plus calme. Elle regarde dehors, l’arête des immeubles, le zigzag des escaliers d’incendie, les briques, les vitres blanches, le ciel blanc, surexposé. Elle ouvre la fenêtre et un bref instant, quand l’air froid anesthésie son visage fatigué, elle partage peut-être avec nous une pensée étrange : elle qui en si peu d’années a fait tant d’images, qui vit dans cette ville dure pleine de misères, d’ambitions et de crimes et de clichés de police – elle parlait encore l’autre jour avec je ne sais plus qui des photos de Weegee que la presse des années 1950 avait du mal à diffuser tant elles étaient insoutenables, des corps affaissés et démembrés sur les trottoirs noirs de sang, les crânes fracassés éclaboussés de sang, scènes d’accidents et de crime ordinaire prises à la volée – elle y pense, elle ne peut pas ne pas savoir ce qui arrivera. La dernière photo d’elle qui l’attend, dans une heure peut-être moins, ne sera pas prise par elle ; elle sait qu’il y aura encore une image que personne ne voudra regarder mais qui sera prise quand même, parce que ça se fait toujours, par un of cier ou un stagiaire d’une patrouille du commissariat de Lower East Side, débarqué au pied de son immeuble après l’appel du patron du restaurant d’à côté qui vient de composer le 911 en tremblant, ou du portier s’il y en a un dans ce quartier ce qui m’étonnerait, ou peu importe qui, quelqu’un qui n’a pas pu dire en tout cas qu’il vient de voir un ange passer, comme il est plus réconfortant de se le dire quarante ans plus tard assis dans son fauteuil, mais non, ça ne fait pas ce bruit un ange qui tombe. Un bref instant elle entrevoit que cette image aussi doit lui échapper, et puis ça se tait, tous les bruits, toutes les images, le blanc, l’angle, New York, elle n’a jamais vu ça.
L’Amérique était tétanisée par l’arrivée au pouvoir de celui qui n’avait été jusque-là qu’un comédien de seconde zone, un cow-boy d’opérette devenu un sénateur conservateur de la plus pure espèce, celui qui mettrait n, sans même le savoir, à une précieuse période où la production artistique américaine avait encore le pouvoir de la critique. Ce jour-là, le 19 janvier 1981, dans le New York gelé la voici qui marche dans son grand manteau, qui bat le pavé de ses bottines claires, sous des couches superposées de bas, de jupons et de robes, longue écharpe et gants, la grande chevelure blonde ramenée sous un bonnet de laine. Et elle sait qu’il suf rait de se laisser glisser à vélo sur la chaussée pour qu’une partie de sa fatigue s’évanouisse, elle verrait alors cette rue du Lower East Side se mettre à respirer et son rythme à elle s’accélérer, elle verrait la monotonie du quadrillage de la ville s’animer grâce au mouvement de son corps emporté par les roues du vélo, lant entre les voitures et plus rapide qu’elles avec tous ces feux, et son œil allant de la circulation aux buildings, n’ayant pas le temps d’accrocher le regard des passants, la faune de cette ville-là, cette année-là, titanesque et infréquentable, hagarde, dangereuse comme elle ne le fut jamais davantage : l’année du Prince de New York et du pire taux de criminalité, gangs et tra cs, combien de meurtres par jour, elle aurait vu un monde soudain plus coloré, se renouvelant seul, comme si l’on faisait coulisser de nouveaux décors dans ces rues encore pauvres dont on peut se faire une idée en voyant les vidéos tournées à l’époque par les artistes d’avant-garde et les premiers groupes de rap. Mais justement ce jour-là il n’y avait plus rien sur quoi se glisser et parfois l’équilibre de l’existence tient à cela, à si peu : devoir marcher, supporter cette durée et ce froid, car lorsqu’elle alla chercher la veille son vélo, qui ne ressemblait à aucun autre, ont dit ses proches, parce qu’elle l’avait entièrement peint et recouvert de rubans roses qu’on imagine claquer au vent, il n’y était plus, quelqu’un l’avait volé. Et parmi la liste des choses qui auraient provoqué sa chute, cette histoire de vélo était, dit-on, la goutte d’eau. Mais on aura beau ajouter d’autres choses, et dans cette liste gurent la bourse du prestigieux National Endowment for the Arts qui ne lui a pas été accordée et une rupture amoureuse, on saura toujours qu’on n’en sait rien.