Francesca Woodman
Un début
Et cette tragédie qu’elle portait en elle. La mort qu’elle s’était in igée. Tout le monde la voyait déjà à l’œuvre dans ses photographies, parler d’elle c’était parler de sa n. Je l’ai repoussée, je revois mon geste, tenant le livre loin de moi, écoutant ce qu’on me racontait en plissant les lèvres, dans le costume bleu que je portais ce jour-là, un peu tremblant, pour le premier jour de mon nouveau travail. Tiens, c’est pour te familiariser avec les lieux, m’avait-on dit. Un début
C’était dans l’éclat d’un été qui recommençait. Les mots se détachaient au-dessus de la nappe et des assiettes. On parlait, la main agrippait la fourchette et creusait des sillons dans le tissu. La chaleur tombait peu à peu et les moteurs qui éclataient sur la route étaient vite avalés par la distance. La maison était reculée.
L’Italie, loin, chaque année recommençait. Il y avait même l’école. Elle pouvait dire qu’elle l’avait fréquentée, deux ans elle en avait porté l’uniforme, blouse bleue à col claudine blanc. L’année d’après, elle parlait couramment italien. C’était au début, les premières années. Ce fut ensuite une succession de villes : Denver, Boulder, Andover, Florence, Sienne, Providence, Rome, New York.
L’Italie avait inscrit en elle des formes et des lumières et un goût pour la nourriture, les marchés, la préparation des plats. Elle y revenait tous les étés. Elle avait appris non seulement la langue mais les manières. Le monde et le milieu où elle grandissait étaient éclairés. La mère était tout le temps à ses fourneaux dont elle sortait des céramiques qu’elle peignait ensuite. Le père, torse nu, s’affairait sous le soleil à des objets plus étranges qui nissaient en peinture ou en photos. Ils étaient artistes, ils avaient connu la grande vague de modernisation de l’après-guerre, les constructions, la technologie et la paranoïa américaine. Ils étaient résistants, ils avaient choisi l’art et la villégiature. Leurs enfants les regardaient faire et les écoutaient parler, critiquer les gouvernements successifs, la folie du Vietnam, les abominations racistes et les révoltes qui éclataient un peu partout d’est en ouest. Ils recevaient des amis dans la petite maison toscane d’Antella qui s’ouvrait en pleine nature. C’était des dîners dehors jusqu’à la nuit, des parcours en voiture dans les environs pour aller voir les églises et les grandes peintures à Sienne et Fiesole. Ils étaient au courant de tout et travaillaient beaucoup, mais leur carrière ne décollait pas vraiment, alors ils avaient trouvé des postes d’enseignants dans une école d’art du Colorado que fréquentaient quelques grands noms de l’avant-garde. Stan Brakhage y était.
Tous les ans ils recommençaient, les enfants se voyaient grandir dans le vol Denver-New York-Rome aller et retour, chaque fois plus aguerris aux déplacements, percevant mieux les décalages entre la campagne italienne, les espaces américains et les villes écrasantes de la côte est.
Elizabeth « Betty » Abrahams et George Woodman se sont rencontrés et mariés à Boston en 1953 avec chacun l’ambition d’être un jour de grands artistes. Lui peintre, elle céramiste après avoir travaillé le bois, ils se sont installés dans une petite ville universitaire en banlieue de Denver, Colorado, appelée Boulder, le « Rocher ». On marche dix minutes en pleine altitude et on tombe sur des cascades, des pics rocheux qu’on peut escalader, des chemins qui s’enfoncent dans la forêt. Au nord de la ville, un immense réservoir de plusieurs kilomètres s’étale comme une mer. On s’y baigne en été, au milieu des bateaux de plaisance qu’on loue à la saison au club nautique. À la jumelle, on peut observer les aigles descendus des montages tourner au-dessus de l’eau et fondre en piqué sur les poissons. Mais au sud, vers Denver et Colorado Springs, et à l’est, c’est pratiquement le désert, le début des Grandes Plaines et de l’horizontalité pure. Il y a en toute saison des moments de brouillard intense dans la vallée, tous les contours s’effacent et la petite ville de Boulder disparaît au pied des Rocheuses.
Le décor tranquille de ce dépliant touristique du n fond de l’Ouest américain change en 1970 lorsque des étudiants de l’Université du Colorado s’allongent devant les forces de l’ordre après une longue marche à travers la ville pour réclamer la paix au Vietnam. Et malgré un départ paci ste, la contestation dégénère en émeutes, suivies d’arrestations spectaculaires et de scènes de pillage que la police locale ne parvient pas à contenir, après quoi le gouverneur, un certain John Arthur Love, suit le protocole en appelant la Garde nationale : les habitants de Boulder de voir débarquer de jeunes soldats qui n’ont pas vingt ans et bientôt quadrillent la ville. Sur une image, on les voit penchés sur leurs armes et des caisses de munitions dont ils font l’inventaire, un crayon à la main : ils ont l’air de lycéens dans la réserve d’un supermarché pour un job d’été. Deux nuits de violence extrême à Boulder, on n’a jamais vu ça ici. Les journaux font leur une sur les saccages. Ces images c’est une autre histoire qui commence. Bien sûr l’Amérique se ssurait depuis un bon moment déjà, mais c’était surtout à New York, San Francisco, Berkeley qu’on l’entendait, ou alors c’étaient des phénomènes isolés, qui éclataient comme des bulles dans les road trips.
Le mouvement de contestation est immédiatement soutenu sur le campus. Professeurs et étudiants crient pour la paix au Vietnam, et contre le pouvoir, pour la révolte en général et la libération des mœurs en particulier, surtout au département d’art de l’université où enseignent George et Betty Woodman.
Francesca, quinze et douze ans. Quand leur lle rentre de l’école à e vélo, elle croise à l’intersection de Broadway et de la 14 Ils ont à peine quarante ans, et leurs deux enfants, Charles et rue une le
de jeunes assis sur le trottoir avec leurs sacs et leurs valises qui attendent les voitures qui voudront bien les emmener loin : sur leurs bouts de carton, on peut lire « IDAHO », « CHICAGO », « ST. LOUIS ». Certains sont en transit entre plusieurs États, au milieu d’une route déjà longue, espèrent quelques kilomètres en plus, parfois dans le sillage des Okies de la Grande Dépression, direction la Californie. D’autres ont étudié un trimestre à l’Université du Colorado, d’autres n’étaient venus là que pour les cours de yoga en plein air qui tout un été avaient rempli les parcs de la ville de couples pieds nus en jeans, robes gitanes et oripeaux indiens, méditant au soleil, faisant le pont comme des insectes. D’autres en n simplement pour échapper à la vie locale et ses dé lés de majorettes lors de la déprimante Pow Wow Parade Saturday morning.