Francesca Woodman

Bertrand Schefer · Chapitre 15 sur 19

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Francesca Woodman

Trois fois elle

Elle communique avec les photos. Elle parle à ses amis, leur envoie des mots-photos, des photos écrites, des valises de cartes postales. Elle envoie des images d’elle nue, qui sont parfois refusées par la poste de certaines villes américaines encore trop puritaines, comme Charlottesville. Elle utilise aussi ses images comme des armes, pour régler des comptes amoureux et par exemple l’une des plus connues : trois fois elle, trois silhouettes nues avec un masque à l’image de Francesca. Sloan Rankin raconte : elle pose avec Lisa sur l’image mais Suzanne, qui devait porter le troisième masque, n’est pas venue à Pilgrim Mills dans l’une des pièces du dessus, c’était l’hiver 1976, il faisait froid, les lles ne voulaient pas se mettre nues, elles grelottaient. Alors Francesca a remplacé Suzanne et a mis sur son propre visage un masque à son image. Peter Kagan, un ancien camarade et petit ami, étudiant comme elle à la RISD, con e au cours d’une rencontre publique en 2019 au Museum of Contemporary Art Denver – il est en compagnie de Sloan Rankin et George Lange et en parlant d’elle quarante ans plus tard les anciens étudiants, cheveux blancs, s’étranglent à la n de leurs phrases pris par l’émotion – que cette image lui était destinée, qu’elle constituait une vengeance sentimentale vis-à-vis de lui et de ses différentes partenaires (« c’était les années 1970… » s’excuse-t-il), pour montrer qu’elle était là chaque fois, qu’elle prenait le dessus, qu’elle était le visage de toutes les femmes. C’est à ce moment, dit-il, que le jeune prof, Douglas Prince, entend parler de Francesca, il la voit déambuler dans les couloirs avec ses robes impossibles et ses superpositions de vêtements, sa chevelure blonde, il est attiré, ils sont peu nombreux parmi les étudiants à se détacher du lot à ce point. Et Douglas et Wendy MacNeil parlent entre eux du phénomène. Douglas lui rend visite, cinq fois, dans son atelier de Pilgrim Mills, l’immeuble désaffecté sur North Main Street dont on a parlé, et prend ces images que j’ai vues quarante ans plus tard dans le journal. Les trois anciens étudiants évoquent aussi Charlie, modèle et homme à tout faire de l’école, un simple d’esprit un peu fou au ventre énorme, avec qui elle s’enferme nue dans une salle de taxidermie de l’école et se livre avec lui à une danse étrange et jusqu’au bout incompréhensible… et tous ses camarades inquiets qu’elle fasse une chose aussi risquée, oui ça paraissait risqué, disent-ils, Charlie était tellement inquiétant… « il lui aurait fallu un garde du corps… » lâche l’un d’eux. Et Sloan est toujours là, invisible, et prend les images décidées par Francesca, oui, c’est elle le plus souvent qui appuie sur le déclencheur, dit-elle. À l’école tout le monde visait un travail à la Ansel Adams, des images et des tirages plastiquement parfaits. Mais elle s’en chait de la technique (oh shitty prints ! disaient certains garçons devant les images qu’elle montrait en cours), elle visait au-delà un sujet, elle peut-être, mais ça reste mystérieux, disent-ils tous les trois. Et au cours de cette conversation publique, on ressort l’évaluation que Douglas Prince, en tant que professeur assistant, avait rédigée sur le travail de Francesca, autour de la 28e minute dans la vidéo diffusée par le Denver Museum. Un mot pour nir, et leurs voix ralentissent dans les micros : Francesca installait généralement sa chambre noire dans sa salle de bains, puis à l’école lorsqu’elle avait emménagé dans le loft, son décor, son lieu de vie, son lieu de travail : tout devenait semblable, elle réunissait tout au même endroit, effaçait les frontières, ne faisait bientôt plus de différences. George raconte que lorsqu’elle quitta l’atelier de Pilgrim Mills pour partir à New York elle laissa par terre au milieu de la pièce des centaines de photos qu’elle ne voulait ou ne pouvait pas emporter, et dit aux autres étudiants que ceux qui étaient intéressés pouvaient se servir et prendre tout ce qu’ils voulaient. Personne n’emporta une seule photo, et celui qui raconte l’anecdote aujourd’hui ne peut s’empêcher d’évoquer le prix atteint à présent par le plus petit de ses tirages, et on sent dans sa voix pendant l’interview la sidération, rétrospectivement, le tremblement d’avoir eu ce tas d’or à ses pieds, une montagne de photos que tous les musées du monde aujourd’hui s’arracheraient, et à laquelle il a tourné le dos. Une fuite