Francesca Woodman
Une rencontre
J’ai d’abord cru qu’elle était irlandaise. Ses cheveux blonds peut-être, qui paraissaient un peu roux dans le noir et blanc, ou sa chair blanche qu’elle arborait nue, ses robes pâles et surannées de fantôme victorien, un air de campagne sur le visage et ces intérieurs dévastés où elle rampait, comme des visions de guerre, de ruines modernes, des images de Belfast me venaient. J’avais vingt-cinq ou vingt-six ans, jeté à la toute n d’une longue dégringolade, qui n’avait pourtant pas
ni de chercher le fond et trouverait encore des sous-sols de plus en
plus arides et sombres. J’allais à un entretien d’embauche dans ce bureau gris perle cerné de baies vitrées et entouré d’arbres. Tout était beau, parfait, luxueusement sobre. Longue gure émaciée j’étais, costume bleu à très nes rayures claires, mon seul vêtement correct, repassé pendant la nuit sous le poids de mon matelas avec ma chemise blanche. Je m’étais extirpé le matin d’une chambre de bonne insalubre située en face du métro Voltaire pour venir au rendez-vous.
On m’a mis entre les mains les livres qu’on fabriquait ici, catalogue des expositions qui faisaient la réputation du lieu, et le premier sur la pile portait son nom. Je n’ai pas voulu froisser ces gens nouveaux qui l’entouraient d’admiration debout devant moi, me souhaitant la bienvenue et du courage pour le travail, et la bonne entente de l’équipe. Et avant même d’obtenir ce travail inespéré, qui m’apporterait en n de quoi vivre après beaucoup d’errances, c’est son nom que j’ai vu, et ensuite ses images, puis j’ai refermé le livre en me disant n’importe quoi de méchant comme on fait quand on refuse de voir.