Francesca Woodman
Un livre
Le reste du temps elle le passe au musée ou à faire du piano chez elle, avec des amies.
Très vite ses parents l’ont emmenée au Museum d’histoire naturelle, situé sur le campus de l’université, juste à côté de l’école publique où elle est inscrite. Tout est proche ici. C’est dans la salle du Museum qu’elle découvre un impressionnant squelette de tricératops, et autour de lui des fossiles de toutes sortes, des plantes prises dans la pierre. C’est aussi là qu’elle apprend à dessiner, l’œil collé aux formes antédiluviennes. Elle leur trouve une sophistication étrange.
Je mets bout à bout quelques éléments biographiques. J’espère y voir plus clair, j’espère voir apparaître quelque chose. Est-il possible de faire un portrait d’elle ?
Un livre
C’est la deuxième fois que je fais cette promesse impossible : « Un jour, j’écrirai un livre sur toi. » Cette promesse faite une nuit il y a vingt ans à quelqu’un qui m’avait percé le cœur, à qui je voulais dire qu’on resterait attachés parce que notre histoire serait à jamais écrite, je la reporte aujourd’hui sur Francesca Woodman : écrire un livre pour et sur quelqu’un dont je ne sais rien que la convulsion d’un amour impossible. Je commence de manière anodine : je vais écrire sur Francesca Woodman… et puis je n’y arrive pas… Chaque fois j’ai peur, peur de perdre la personne que je veux contenir, enfermer, retrouver, ressusciter, dire. Chaque fois je crois pouvoir la sauver et j’espère changer le cours des choses. Chaque fois je suis submergé, impuissant à agir, démuni à remonter le temps, à retisser ce qui est défait. Je ne veux pas parler de la photographie, pas vraiment. C’est étrange. C’est elle que je veux voir. Être là près d’elle quelques secondes pour la voir agir, c’est peut-être tout ce que je cherche. Plus que penser ses images qu’on voit maintenant un peu partout, la retrouver elle, vivante, comme par une opération magique de l’écriture.
J’avais espéré autre chose, un solide roman, un bloc taillé net dans la pierre et dedans son visage et son histoire, pleine de sens, et au-dessus son nom qu’auraient pu caresser des yeux les amoureux, les admirateurs, et au-delà celles et ceux qui ne la connaissaient pas encore. J’ai rêvé cet objet longtemps comme un miroir pour la faire voir et rayonner. Mais tout s’est déréglé, son visage tant de fois regardé continuait de s’effacer et l’histoire s’échappait entre mes mains. Il y a quelques années, l’idée avait jailli au hasard d’un article de journal alors que je ne pensais pas à elle, et là, dans la lumière de septembre à Paris si terne que les yeux évitent les fenêtres et qu’on a parfois peur d’un geste malheureux, j’ai compris que vingt ans s’étaient écoulés déjà depuis notre première rencontre. Je croyais ne pas penser à elle, je l’avais repoussée immédiatement, à l’époque, j’étais sorti mécontent et nerveux des images qu’on m’avait montrées, serrées dans un livre qui portait son nom, dans le lieu même où on avait fait sa première grande exposition, à Paris.
Je m’aperçois que je tiens à elle depuis des années. C’est une pensée sans suite, insaisissable. Ses photographies m’enveloppent comme des bras. Ce sont des cérémonies secrètes. Elles me font
otter dans un temps qui n’est ni le sien ni le mien : les repères
d’époque ont disparu. Ces appartements vides où elle se met en scène, c’est comme une poche de temps et d’espace où un rite se rejoue continuellement. Des lieux que je reconnais sans y avoir été, ils ressemblent à ceux que j’ai connus, une même lumière les traverse. Ils ont quelque chose à livrer. Ces images me tétanisent. Elles m’appellent, mais je ne sais pas encore ce qu’elles cherchent à me dire. À quel endroit elles me saisissent. Ce qui se joue en elles et en moi à l’instant où nos regards se croisent. Sa danse étrange dans ces pièces à peu près vides, où traînent quelques objets singuliers : des tissus, des anguilles, des miroirs, des cages, des coquillages.
Elle donne un décor aux gures disparues. Elle a créé un espace qui ne ressemble à aucun autre. Elle a trouvé, inventé le lieu pour se montrer et disparaître. Personne n’avait pensé à ça de cette façon, à ces pièces nues, vides, mais vivantes. Elle l’a trouvé tout de suite, et elle n’en est jamais sortie. Il n’y a pas de ciel, jamais. Pratiquement aucun extérieur. Rarement une fenêtre. Mais toujours des pièces vides, des murs et des angles. Et un corps, le sien, qui l’arpente, le mesure, détermine ses limites, ses possibilités, ses frontières, ses impasses. Au départ, tout est fermé. Corps plié, allongé, recroquevillé. Qui se demande comment traverser cette courte portion d’espace, la saisir, y être. Qui se demande comment être là.