Frédéric
Chapitre XII.
La rupture.
Q je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, et
du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans doute?—Non, mon ami.—Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!—Moi, Florvel, je ne le crois pas.— Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le sens commun!—Moi, mon ami, je ne le pense pas.—Quand elle a su que mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la soupçonner?....— Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.—Tu t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette affaire....—Oh! non.—et que si j'avois la certitude de guérir madame de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma réputation d'homme à la mode?—Non, mon ami.—Réponds-moi franchement, Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?—Eh bien! oui, lui dis-je.—Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?—Sans doute.—Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que jamais?—Cela est vrai.—Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.—De tout mon cœur.—Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y présente. —Volontiers.—Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu viendras, Frédéric?—Oui, mon ami.—Fais-moi le plaisir de l'examiner; essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; je t'en conjure, ne néglige rien.—Non, mon ami.—Moi, continua-t-il en riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les ennemis que je suis sûr de vaincre.»
Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru horriblement désagréable.
Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.
«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?—De chez moi.—Cela n'est pas possible.—Monsieur peut vous le dire; il est venu me chercher: j'achevois ma toilette.—Votre toilette!» répéta madame de Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la migraine.
Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais vu.—C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que je l'ai.—Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville sans tourner la tête. —Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?—La question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez avec.—Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être reçu chez vous.—Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.
Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.
Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes mes forces. Florvel enrageoit de grand cœur. Il commença par crier contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre qu'elle eût été piquée?—Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle de Nangis, et ton bonheur.»
Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être sensible; elle se contentoit d'être coquette.