Frédéric
philippe à m. de télignY
«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.
«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la sœur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.
«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher Frédéric, mon cœur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»
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«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée dans un couvent; j'ignore encore lequel.
«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que l'ordre qui l'a enlevée; mon cœur se refuse à les croire, et ma main à les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; mais vous connoissez son père, voilà sa justification.
«Hier la sœur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle s'est presque évanouie; elle suffoquoit.
«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris de vengeance, voici ce qui m'a frappé.
«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de générosité ses droits à la succession de son frère. Elles s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.
«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses sanglots on l'entendoit s'écrier: Ma mère! ma mère! La femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de Miralbe et la veuve.
«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe a traité la sœur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.
«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit pas encore revenu.
«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas nommé.
«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à attendre que l'ordre arrivât.
«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.
«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je l'attends encore.
«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette nouvelle portera le désespoir dans votre cœur, m'ont empêché de faire la moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est attachée à la vôtre.
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P. S. «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, à Nevers.»