Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 51 sur 53

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Frédéric

Chapitre XLIX.

 

Procès.

T jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien plus

qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour tromper son cœur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la sœur de l'homme qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe éclairât son cœur en le déchirant. Mais habilement guidée par son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils s'étoient imposée, et leur en payer le prix.

M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se donner le mérite de la pénétration.

M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.

Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que je vous soupçonne.»

Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, lorsque tous ses vœux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le couvent, et s'exposer aux regards avides du public.

M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de meilleur.

Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa sœur, il étoit trop intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse vraiment plaisante, sous le titre de Critique du Roman de mon père. Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.

Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien le parti qu'elles appuient.

Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:

1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa sœur avoient vu les prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.

2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé les vœux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?

3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.

Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de triomphe.

Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.

Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son intérêt au nôtre.

Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa sœur, il alla trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont resta anéantie.

«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma sœur: vous avouerez seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y a point à balancer.»

Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du jugement: remise, si sa sœur étoit conservée dans ses droits; imprimée, si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?