Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 26 sur 53

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Frédéric

Chapitre XXV.

 

L'entrevue.

P m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que

le secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, mon père. Ma bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et tendres se succédoient dans son cœur, et les résolutions les plus contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point dans les détails que je lui en demanderois.

«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»

Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec complaisance.

Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... son valet-de-chambre.

Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon cœur la donnoit à madame de Sponasi.

Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; Philippe en parut aussi consterné que moi.

«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni son esprit ni son cœur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son cœur; mais il faudroit de l'adresse.»

«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle consent à la lire.»

Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.

J'écrivis.

« ,

«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le cœur conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) Frédéric ne formera des vœux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et des souvenirs, vous rendroit favorable à mes vœux. Vous pouvez tout pour mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»

 

Je remis ma lettre à Philippe; il la porta. Madame de Sponasi tressaillit en la recevant; mais elle la posa sur le meuble le plus près d'elle. Philippe s'apperçut qu'il la gênoit, et se retira. Un quart d'heure après, un domestique m'apporta le billet suivant.

«Pourquoi me tourmenter? Qui vous a dit que je vous haïssois? Mon malheur est de trop vous aimer. Je refuse, je crains, je desire votre présence. Si vous m'abandonniez, vous seriez un monstre. J'avois cru que vous ménageriez ma foiblesse... Eh bien! venez me voir, venez seul. Si vous avez pitié de votre... bienfaitrice... Frédéric, en écrivant ce mot, je vous rappelle ce que vous êtes, tout ce que vous pouvez être pour moi. Je vous attends.»

Je descendis chez madame de Sponasi, bien décidé à ménager sa sensibilité et sa délicatesse; la voir étoit tout ce que je desirois. Lorsque j'entrai, elle me prit par la main; et m'entraînant dans la pièce la plus reculée de son appartement, avec une force et une vivacité bien au-dessus de son âge, elle en ferma la porte avec violence; puis se jetant dans mes bras en versant des larmes, elle m'appela vingt fois de suite son fils.

«J'étois sûre de n'y pas résister, s'écrioit-elle, mon fils! mon cher Frédéric! Laissez-moi vous appeler mon fils; qu'une fois, une seule fois, ma bouche puisse parler d'accord avec mon cœur. Je suis votre mère, Frédéric, votre mère bien malheureuse... bien heureuse. Frédéric, vous rougissez de moi; vous n'osez m'appeler votre mère». Et elle se cacha le visage dans ses mains. Je me mis à ses genoux: elle me pressoit la tête contre son sein, et nous pleurions tous les deux.

«Pleure, mon fils, me disoit-elle: tes larmes me soulagent; elles m'assurent que je te suis chère. N'est-il pas vrai, mon fils, que tu me pardonnes?»

«Vous pardonner, madame! m'écriai-je.—Appelle-moi ta mère, je le veux, je l'exige. Un quart d'heure à la nature, mon cher Frédéric; le reste de ma vie à la contrainte.»

«—Dites à l'amitié la plus sincère, à la reconnaissance la mieux méritée.»

«—De la reconnoissance! Et quelle reconnoissance me dois-tu, pauvre enfant! Qu'es-tu dans la société? Ne verras-tu pas ma fortune passer à des étrangers?»

«—Je serois indigne de vous, madame, si je formois d'autres vœux que ceux que vous pouvez accomplir. Tant que je serai près de vous, que me manquera-t-il? Si j'avois le malheur de vous survivre, j'aurois trop perdu pour que la fortune eût un seul de mes soupirs. Dites-moi, vous qui jouissez de tant d'éclat, la richesse contribue-t-elle au bonheur?»

«—Oui, mon ami, quand on peut la donner à ses enfans.

«—Eh bien! je n'ai point d'enfans, moi; je n'ai qu'une mère: je ne voudrois être riche que pour elle. Vous l'êtes: que puis-je encore desirer?» «—Bon fils! bon Frédéric! excellent cœur! répétoit-elle en m'embrassant, va, je saurai satisfaire ma tendresse en disposant de mes biens...»

«—Madame, permettez-moi d'avoir une volonté nécessaire à la réputation de ma... bienfaitrice. Moins vous ferez pour moi, plus le secret de ma naissance sera respecté. En mettant des bornes à vos bienfaits, dites-vous: C'est la seule grace que mon fils exigea de moi: je lisois dans son cœur, et je lui ai obéi.»

«—Et je ne l'appellerois pas mon fils! s'écria-t-elle. Oui, Frédéric, tu m'appartiens, à moi, à moi seule...» En prononçant le mot seule, sa figure changea tout-à-coup; ses bras, qui me pressoient, tombèrent lentement à ses côtés; ses yeux se fermèrent, et un soupir déchirant s'échappa de sa poitrine. Je sentis le trait qui la frappoit; je pris ses mains, et, les réchauffant de mes baisers, je lui dis: «À vous seule, madame: oui, vous avez bien lu dans mon cœur; c'est à vous seule que j'appartiens. Que le ciel me punisse si c'est une injustice! mais la tendresse que vous m'inspirez n'admet point de partage». En le disant, je laissai aussi échapper un soupir; il étoit pour Philippe. Madame de Sponasi me regarda avec un sourire dans lequel la douleur le disputoit à la joie, et prononça d'une voix foible: «Si je pouvois le croire!» Sans doute elle le crut, car elle reprit peu à peu l'air aimable et tranquille qui l'abandonnoit si rarement.

«Frédéric, ne nous occupons plus du passé; qu'il reste à jamais enseveli dans notre mémoire. Croiriez-vous que j'ai été au moment de devenir dévote?—Vous, madame!—La douleur rend superstitieux: j'ai fait venir un prêtre, j'ai causé avec lui; mais il a voulu me faire croire tant de choses, que je lui ai échappé. Il me grondoit de n'être pas convaincue, comme si cela étoit en mon pouvoir; il vouloit ensuite que j'adorasse, positivement parce que je ne comprenois pas. Je lui ai observé que si j'adorois tout ce que je ne conçois pas, le premier tribut de mon hommage seroit pour moi; car il est certain que je me parois incompréhensible. Il s'est fâché, et moi aussi; il m'a damnée, et me voilà encore une fois philosophe, faute de mieux. En vérité, quand on pense à la possibilité d'un autre monde, on ne sait trop quel parti prendre dans celui-ci.»