Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 48 sur 53

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Frédéric

Chapitre XLVI.

 

La réussite.

J' chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la sollicitation de

M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.

Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les hypocrites.

Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la place qu'il lui avoit destinée.

Ici je laisse parler Adèle.

«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux suggestions perfides de mon père.

«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre volonté.—Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur vous a aigrie.—Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les réflexions que ma position me force de faire.—Ces réflexions doivent-elles être un mystère pour moi?—Elles n'en sont point un pour madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à vous prendre pour juge.—Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; vous aimez, n'est-il pas vrai?—Oui, monsieur.—Ainsi, si ce n'étoit pas de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis de Farfalette...—Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que de dédain; oh! non.

«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande confiance.

«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.—Adèle, me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point trompée.—Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma confiance.—Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.

«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en emparai et la portai sur mon cœur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de moins...—Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude possible.

«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.

«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon cœur. Combien vous augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à chaque instant le souvenir?

«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai jamais moins douté qu'à présent; j'ai le cœur gros d'espérance.

«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la famille que mon cœur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi dire, les accoutumer à se revoir...

«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes nouvelles.

«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à réparer l'injustice dont j'avois été la victime.

«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la certitude de vous appartenir.»