Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 45 sur 53

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Frédéric

Chapitre XLIII.

 

Nouvel éclaircissement.

H de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis

complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est temps de songer à ma sœur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.—Parlez; je suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...—Du courage! c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma sœur a été conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le fait.

«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. Heureusement pour ma sœur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des mœurs, qui ne craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses amis au parloir...—Si je pouvois, m'écriai-je involontairement...—Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»

Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:

 

«M ,

«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux depuis que vous avez cessé de nous animer.

«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma sœur. Je ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer votre curiosité.

«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son bonheur à la réparer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

P. S. «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»

«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?—Non, il me semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la duchesse.—Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma sœur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un héros.— Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?—Oui, si elle le veut.—Par grace, confiez moi votre projet.—Mon projet! le connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux dispositions de ma sœur. On dit qu'elle a de l'esprit?— Beaucoup.—Un caractère prononcé?—Oui.—Du courage»? Je lui racontai la scène du parc chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment où il recevroit des nouvelles de sa sœur, soit directement, soit indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres suivantes.

...

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«Votre sœur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»

P.S. «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en raffole.»

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«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que ceux dont l'opinion est nécessaire à mon repos, ne se laissassent tromper par mes accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les vœux d'une infortunée dont le cœur est trop pur et l'ame trop désintéressée pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»

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«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon juge et mon bourreau. Mon père... Cœur méchant, quand le remords ne te déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.

«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour accabler Adèle, une voix s'élève dans votre cœur et vous dit: Elle t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.

«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute pas: vous avez vu la sœur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs complices qui les accuse.

«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?

«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (Henri: Idée juste.) Mais qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. (Henri: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (Henri: Je les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père (Henri: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre désagrément pour moi. (Henri: C'est mon affaire.) Ma plus douce espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. (Henri: Bonne petite sœur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. (Henri: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être malheureux.»

En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant jeune homme! toutes les qualités du cœur, toutes celles de l'esprit, et toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. Je repris ma lecture.

«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis entre ma voix et votre cœur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui me fait chercher la solitude....

«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois l'époux de mon cœur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, de tristesse et d'indignation.»