Frédéric
Chapitre XVII.
Le retour.
C qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.
Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il contenoit:
«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.
«Madame de Florvel vous présente ses respects.»
C'étoit bien peu de chose qu'un billet pareil; mais enfin c'étoit quelque chose, et, dans le malheur, on fait ressource de tout. Florvel étoit lui-même si jeune, que ma sagesse n'acquéroit pas grande valeur par sa caution; il est vrai qu'il étoit marié, qu'il vivoit parfaitement d'accord avec son épouse, et que cette double circonstance lui donnoit une considération qu'on eût refusée à son âge. Il me rassura par ses paroles, et plus encore par l'offre de sa maison, si ma bienfaitrice usoit à mon égard de trop de sévérité. Il ne le craignoit pas, parce qu'il voyoit en moi, ainsi que je le lui avois dit, un parent de madame de Sponasi; moi, je craignois beaucoup, parce que j'ignorois à quel titre elle s'intéressoit à moi. Mais j'étois obligé de dissimuler ce motif d'inquiétude.
Je repris la poste, après avoir calculé le temps de manière à arriver au château avant que personne fût levé. Je fis en route beaucoup de réflexions si sages, que j'aurois défié Philippe de m'en offrir de meilleures. Mon cher Philippe! c'étoit sur lui que je comptais; aussi étois-je bien décidé à lui tout avouer, et même à recevoir ses remontrances avec la plus entière soumission.
J'entrai chez lui; il m'embrassa, ne voulut entendre aucune explication qu'il ne m'eût conduit dans ma chambre, et vu mettre au lit: alors il prit un siége, et m'écouta sans me faire d'autres observations que celles qui pouvoient le rassurer sur ma santé.
«Si vous m'eussiez consulté, me dit-il lorsque j'eus fini, je vous aurois évité un voyage et bien du chagrin; mais, à votre âge, il est tout naturel de ne prendre avis que de sa tête ou de son cœur. L'expérience que vous venez d'acquérir ne sera pas perdue, je l'espère. Si madame de Sponasi n'avoit montré que de la colère, je tremblerois pour vous; mais je l'ai vue chagrine, et cela me rassure. Ce qui me rassure encore davantage, c'est que votre voyage n'a pas été heureux: elle vous en voudroit de l'avoir abandonnée, si le plaisir eût suivi vos pas; vous n'avez eu que des peines, elle vous pardonnera: tel est le cœur humain. Je la préviendrai de votre retour. Apprêtez-vous à lui faire un récit naïf de votre aventure; présentez-vous plus affligé, plus humilié, plus dupe même que vous ne l'êtes, et vous lui inspirerez tant de pitié, qu'elle ne gardera pas la moindre rancune.»
«Quoi! Philippe, vous voulez que je sacrifie la réputation de madame de Vignoral? Malgré ses torts, je ne m'y résoudrai jamais.»
«Que vous êtes enfant» me répondit-il, de penser à la réputation d'une femme qui, je vous assure, n'y pense pas elle-même, et qui d'ailleurs vous a mis dans la nécessité d'entrer en explication! Madame de Sponasi recevra une lettre de M. de Vignoral; cette lettre vous accusera d'ineptie, de paresse; que sais-je? elle peut vous perdre auprès de votre bienfaitrice, si vous ne lui montrez pas d'avance le motif qui l'aura dictée. Je vous le répète, c'est par un aveu plein de franchise, c'est en donnant à votre voyage plus d'originalité qu'il n'en a, que vous rentrerez en grâce. Persuadez-vous bien qu'on ne doit de sacrifices à la réputation d'une femme que dans la proportion de l'intérêt qu'elle met à la conserver, et qu'aujourd'hui cet intérêt est si petit... Dormez, et je viendrai vous avertir quand on voudra vous voir.»
Je réfléchis que Philippe avoit raison. Non seulement il falloit excuser mon départ, mais aussi le congé que me donnoit le grand homme; il falloit convenir que j'étois un sot, ce qui est assez humiliant; il falloit renoncer à l'idée que ma protectrice s'étoit faite de mes dispositions à la philosophie, ce qui devenoit très-dangereux, ou dire la vérité. Quand la vérité se trouve d'accord avec notre amour-propre et nos intérêts, il seroit bien mal-adroit de mentir; ce fut ma conclusion. Elle étoit d'autant plus naturelle, que Philippe m'avoit fait entendre que ma bienfaitrice connoissoit assez ma liaison avec madame de Vignoral, pour avoir deviné le motif de mon voyage à Paris.
Philippe vint me chercher trop tôt, car il me réveilla. Pour retarder l'explication, j'observois l'indécence de me présenter chez madame de Sponasi en robe-de-chambre; vain prétexte! il exigea que je le suivisse. «Sa curiosité est en mouvement, me dit-il; elle brûle de vous voir.—Est-elle bien en colère, Philippe?—Elle rit de tout son cœur, mais elle m'a bien défendu de vous le dire. Il y a un quart d'heure que vous seriez chez elle, si elle ne m'avoit retenu jusqu'à ce qu'elle ait pu se composer un air assez sérieux pour vous recevoir. Attendez-vous à un abord froid, à quelques réflexions sévères; mais ne vous épouvantez pas.»
Philippe avoit beau dire, je n'étois pas rassuré, et je me laissai conduire plutôt que je n'allai. Lorsque j'entrai, madame de Sponasi me regarda, et détourna la tête aussitôt. Je restois debout, attendant toujours qu'elle me fixât de nouveau, ou qu'elle me fît signe d'approcher; mais elle évitoit de me regarder, elle évitoit même que je pusse la voir. Cette situation dura plus de deux minutes, qui me parurent bien longues. Je tressaillis en la voyant se lever avec vivacité, et se tourner vers moi.
«Monsieur», me dit-elle avec colère... puis elle se laissa tomber sur son fauteuil en riant aux éclats. Philippe en fit autant, et je les imitai sans trop savoir pourquoi. Madame de Sponasi s'écrioit de temps à autre: «Il la croyoit morte, et elle étoit à l'Opéra»! Puis elle recommençoit à rire, et en riant elle crioit de nouveau: «À l'Opéra!.... On donnoit Didon.... Frédéric.... contez-moi donc cela...» Et lorsque je voulois parler, les éclats de rire partoient avec une nouvelle force.
Tout finit, la gaieté malheureusement plus vite que toute autre chose; nous reprîmes chacun le décorum de notre situation, madame de Sponasi un aspect sérieux, Philippe un air insignifiant, et moi la mine d'un écolier pris en faute: mais si le sérieux de ma bienfaitrice l'abandonna encore, ce fut pour faire place à un intérêt si vif, qu'il me pénétra. Elle remarqua ma pâleur, et s'informa de ma santé avec tant de bonté, que je sentis croître la reconnoissance qui m'attachoit à elle. Elle fit signe à Philippe de nous laisser seuls.
«Vous avez l'air de souffrir, Frédéric, me dit-elle; parlez-moi franchement: est-ce le procédé de madame de Vignoral qui vous afflige, ou la crainte de perdre mon amitié?»
«J'ai mérité, madame, que vous doutiez de l'attachement respectueux que j'ai pour vous; mais il est tel, que rien, dans mon cœur, ne peut le balancer. Assurez-moi que vous ne m'en voulez pas, et ma joie vous prouvera que je ne regrettais que votre amitié.»
«Il faut donc vous pardonner, car je ne peux vous voir si abattu sans vous plaindre; mais ne vous y trompez pas, c'est pour ménager ma sensibilité que je veux vous remettre en paix avec vous-même. Pour vous, vous ne méritez pas...» Elle me tendit la main, et je la baisai avec attendrissement. Il y avoit tant de douceur, d'amabilité dans cette manière de m'accorder mon pardon, que j'en étois touché jusqu'aux larmes.
«Vous n'êtes plus un enfant, Frédéric, et je rougirois d'employer à votre égard un autre langage que celui de la raison. Je veux que vous ayez de l'amitié pour moi: vous m'entendez, c'est de l'amitié que j'exige; je vous crois le cœur trop grand pour ne chercher à me plaire que dans l'attente de mes bienfaits. Si j'en doutois un seul instant, je ferois dès aujourd'hui pour vous ce que je prétends faire avec le temps. Libre de tout espoir, vous le seriez de toute reconnoissance, si elle vous étoit pénible; je préférerois l'ingratitude démasquée à un sentiment affecté qui dégraderoit votre ame. Voilà ma manière de penser; et je vous la dis, parce que je suis persuadée que vous êtes fait pour l'entendre. Suivez plutôt vos passions qu'un sordide intérêt; mais soumettez vos passions à vos devoirs. Mon ami, la jeunesse passe vîte; on ne la regretteroit peut-être pas si le calme arrivoit avec l'âge: mais, dans les hommes sur-tout, ce calme est bien triste quand il tient à l'épuisement. Modérez vos passions, mais ne les éteignez point par un abus criminel: c'est par elles que vous serez peut-être un jour capable de vous illustrer; ce sont elles qui vous sauveront de l'ennui et de l'égoïsme. Quand je veux que vous vous livriez à l'étude, ce n'est point par le désir de vous voir savant, mais parce que j'ai la plus forte conviction que le goût de l'étude peut seul vous sauver des orages de la vie; ou vous apprendre à vous en tirer avec honneur si la fougue vous entraîne. Entre les desirs d'un sot et ceux d'un homme instruit, la différence n'est pas grande; cependant il arrive toujours qu'à l'époque de la vie où les sens ont moins d'empire, le sot a tout perdu, tandis que l'homme instruit a beaucoup gagné. Qu'en faut-il conclure? sinon que la réflexion, fruit de l'étude, trouve sa place au milieu même de l'ardeur des passions, et que si elle ne détruit pas leur puissance, elle en tire du moins de la force pour l'avenir. Me comprenez-vous, Frédéric?»
«Oui, madame, parfaitement.»
«Cependant voilà déjà, par votre faute (ce n'est point un reproche que je vous fais), mes projets dérangés dans ce que j'avois essayé pour vous. Vous sentez fort bien qu'il n'est plus possible que vous retourniez auprès de M. de Vignoral.»
«Croyez-vous, madame, que ce soit une grande perte pour moi?— Expliquez-vous, Frédéric». J'hésitois; elle m'encouragea à lui parler librement. J'ajoutai:
«Il me siéroit mal de juger le mérite de M. de Vignoral. Sur sa réputation, je le crois un grand homme; mais je doute que toute sa science eût jamais contribué à mon instruction. Livré à des spéculations générales, ou trop occupé de lui pour descendre jusqu'à moi, il n'est ce que vous le croyez que dans ses ouvrages. Ses ouvrages m'appartiennent comme au public; ce qu'ils ont de juste, j'en peux profiter en les lisant. Pour des soins particuliers, je n'y ai jamais compté. Pour sa conversation, je suis persuadé que je gagnerois plus à la vôtre qu'à la sienne, même lorsqu'il auroit pour moi les bontés dont vous m'honorez.»
«En vérité, Frédéric, je le crois comme vous: mais il n'est pas possible que je vous fixe près de moi; du moins je l'appréhende: je réfléchirai là-dessus cependant. Allez, mon enfant, allez vous reposer; nous reprendrons cette conversation plus à loisir.»
Je me retirois content, mais l'esprit occupé: madame de Sponasi me rappela en riant. «J'ai oublié, me dit-elle, de vous faire une demande assez singulière. Que préférez-vous d'avoir vu madame de Vignoral à l'Opéra, ou de l'avoir trouvée malade de votre départ?»
Cette question, si déplacée à la suite d'une conversation sérieuse, me déconcerta à tel point, que je restai sans répondre. Madame de Sponasi la répéta, et je l'assurai que la légéreté de madame de Vignoral me convenoit d'autant mieux, que plus de constance de sa part auroit aggravé mes torts, en me retenant loin de ma bienfaitrice. Cette réponse parut lui faire plaisir; mais, en regagnant mon appartement, je disois comme M. de Vignoral: Quelque philosophe que se croie une femme, elle est toujours femme. J'écrivis à mon ami Florvel pour le rassurer sur mon compte, et je retrouvai en peu de jours la santé et l'enjouement de mon âge.