Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 20 sur 53

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Frédéric

Chapitre XIX.

 

Comment le nommera-t-on?

«O ne peut pas toujours l'appeler Frédéric, dit un jour madame de Sponasi à Philippe (j'étois présent). Nous allons retourner à Paris; je serai obligée de lui donner un logement à l'hôtel, jusqu'à ce que j'aie pris un parti à son égard. Dans mes sociétés, dans les siennes, ce nom de Frédéric est trop simple; il peut d'ailleurs exciter la curiosité, et même des questions.»

«Il y a long-temps que j'y ai pensé, madame, répondit Philippe; mais j'attendois que vous en fissiez l'observation.»

«Et vous, Frédéric, me dit ma bienfaitrice, vous êtes-vous occupé de cela quelquefois?»

«Oui, madame, lorsqu'on m'a interrogé pour savoir le nom de ma famille.»

«Qu'avez-vous répondu?—Que j'avois l'honneur de vous appartenir.—Le croyez-vous? répliqua-t-elle avec vivacité.—Non, madame.—Pourquoi donc le disiez-vous?—Pour donner à ceux qui me questionnoient un motif de respecter vos bontés pour moi.—Et vous affirmiez que vous m'apparteniez?—Oui, madame.—À quel titre?—Comme un parent très-éloigné, privé d'appui presque en naissant; et trop heureux de recevoir vos bienfaits.—Philippe savoit-il cela?»

Philippe voulut parler; mais madame de Sponasi lui imposa silence avec une sévérité qui me fit trembler.

«Répondez-moi, Frédéric, ajouta-t-elle: Philippe savoit-il que vous vous donniez pour un de mes parens?—Non, madame.—Non? bien sûr?—La franchise avec laquelle je me suis expliqué jusqu'à présent doit vous garantir que je ne vous en ferois pas un mystère.—À qui avez-vous dit que vous étiez mon parent?—À M. de Florvel seul. Il fut le seul aussi qui, dans sa surprise de vos bontés pour moi, vouloit les attribuer à une cause qui blessoit l'idée que tout le monde doit avoir de vous. Ne pouvant entrer dans des détails que j'ignore moi-même, ce fut moins par amour-propre que par respect pour votre réputation que je l'assurai que j'avois l'honneur de vous appartenir.—Et qu'est-ce que M. de Florvel supposoit?—En vérité, madame, il m'est impossible de le dire. Vous connoissez les jeunes gens; une plaisanterie entre eux est toujours sans conséquence: elle n'auroit pris une tournure sérieuse que si j'eusse hésité dans la manière de m'expliquer.— Je n'ai rien à dire à cela. Laissez-moi seule avec Philippe.»

Je m'en allois le cœur bien gros; madame de Sponasi s'en apperçut. «Frédéric, me dit-elle, je ne vous en veux pas. Ce que vous avez répondu à M. de Florvel avoit un motif si respectable, que je doute qu'à votre place qui que ce fût eût mieux fait; m'eussiez-vous même déplu, votre franchise seroit la meilleure de toutes les excuses. Allons, ne soyez donc pas triste; encore une fois, je ne vous en veux pas. Embrassez-moi, ajouta-t-elle avec bonté; et si ce mauvais sujet de Florvel en jase, dites-lui que c'est absolument sans conséquence.»

Je la quittai, ne doutant pas de son amitié, mais plus que jamais fatigué du mystère qui enveloppoit ma naissance. J'allai promener mes rêveries dans le parc, et toutes mes réflexions à cet égard ne servirent qu'à me prouver l'inutilité d'en faire. La seule chose dont je restai convaincu, fut que madame de Sponasi ne pardonneroit pas à Philippe de m'instruire, et que le mouvement de colère auquel elle s'étoit livrée le rendroit, s'il est possible, encore plus discret qu'il ne l'avoit été jusqu'alors. Comme je revenois, Philippe passa près de moi, et, sans me regarder, me recommanda tout bas de monter chez moi, et de ne pas en sortir avant de l'avoir vu.

En entrant, il ferma la porte, et me dit: «Madame de Sponasi doit avoir ce soir un entretien particulier avec vous. S'il est question de moi, soit en bien, soit en mal, laissez-la dire sans appuyer, sans la contrarier; le piége est des deux côtés. Je la crois jalouse de l'amitié que vous avez pour moi. Je n'en suis pas fâché; cela prouve qu'elle vous aime beaucoup: mais prenez garde d'augmenter cette inquiétude; elle craint que je ne vous aie révélé le secret de votre naissance. Je n'ai rien à me reprocher: mais il ne suffit pas de la certitude d'avoir rempli son devoir; il faut que ceux dont nous dépendons en soient aussi persuadés que nous. Ne témoignez donc aucune curiosité à madame de Sponasi: évitez avec le même soin une indifférence trop grande; elle pourroit l'attribuer à la dissimulation. En un mot, vous voilà prévenu; tenez-vous sur vos gardes. Votre franchise a réussi ce matin; c'est un miracle: mais elle a jeté des soupçons dans l'ame de votre bienfaitrice; il seroit dangereux de les y laisser germer. Adieu; il ne faut pas qu'on puisse se douter que je vous aie parlé. De la prudence, beaucoup de prudence». Il sortit.

Pourquoi me recommander de taire ce que je ne savois pas? pourquoi cette crainte que madame de Sponasi ne fût jalouse de l'amitié bien méritée que j'avois pour Philippe? et quel pouvoit être le motif d'une jalousie aussi extraordinaire? La prudence dont on me faisoit une loi, n'étoit, à vrai dire, qu'une dissimulation d'autant plus difficile à mettre en pratique, qu'il ne s'agissoit pas d'être en garde sur telle ou telle chose, mais sur mes sentimens, mais sur une curiosité la plus légitime qu'un homme pût avoir. D'ailleurs, s'il est aisé de se déguiser avec ceux pour qui l'on n'a que de l'indifférence, il est impossible de le faire quand le cœur se met de la partie, et j'aimois véritablement ma bienfaitrice. Je ne pouvois prendre d'autre résolution que celle de mettre bien peu du mien dans l'entretien dont j'étois averti; c'est aussi ce que je me promis. Je me promis encore de ne répondre aux questions qui pourraient m'embarrasser, que par des questions plus directes.

Rien n'est plus infaillible quand on veut savoir la pensée de ceux qui cherchent à deviner la nôtre.

Après souper, madame de Sponasi me témoigna le désir que je lui tinsse compagnie: cela m'arrivoit souvent. Souvent aussi je lui servois de lecteur: ce qui n'étoit pas fatigant; car le premier passage qu'il lui plaisoit de commenter, engageoit la conversation, et la conversation se prolongeoit si long-temps, que la lecture ne retrouvoit plus sa place. Un volume auroit pu servir pendant une année entière. Il est un âge auquel rien n'engage plus à s'instruire, et cet âge est aussi celui où l'on aime le plus à montrer ce qu'on sait.

«Vous m'avez donné aujourd'hui une preuve de votre franchise, me dit madame de Sponasi, et vous avez beaucoup gagné dans mon estime. Continuez à me parler avec la même sincérité, et dites-moi ce que vous pensez de Philippe.»

«Je vous demanderai, madame, sur quoi vous voulez que je vous dise ce que je pense de lui. Est-ce sur sa conduite envers vous, ou sur celle qu'il a tenue avec moi?»

«Mais.... sur son caractère en général.—Eh bien! je crois qu'il mérite la confiance que vous lui accordez.—Je m'explique mal, et je sens la difficulté de m'expliquer plus clairement. Dites-moi, l'estimez-vous?—Je n'ai qu'à me louer des conseils qu'il m'a donnés.—Oh! je me doutois bien qu'il voudroit vous donner des conseils, répliqua-t-elle avec humeur; il vous aime beaucoup, et il sacrifiera tout, mon bonheur même, à votre intérêt.»

Ce reproche étoit une énigme pour moi. Je gardai le silence, et je réfléchis tout bas que, de l'aveu même de madame de Sponasi, Philippe m'étoit entièrement dévoué. Cette certitude me fit plaisir.

«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, mon cœur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon fils?»

«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint sombre; elle me repoussa.

«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. Philippe gâtera votre cœur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette conversation.»

«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»

«Et que feriez vous?»

«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font suspecter mon cœur, je vous demanderois pour toute grace la permission de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que j'ai reçus.»

«Vous me quitteriez sans regret?—Vous ne le pensez pas, madame: vous avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.—Et qui vous humilie, monsieur?—Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié que vous avez pour moi.—Frédéric, pensez-vous à ce que vous dites?—Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant que pour elle.—Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps le silence.

«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore sérieux? Est-ce que vous me boudez?— Moi, madame?—Approchez votre siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»

«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, Frédéric?—Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.—Je suis bien aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner la peine de me remercier?»

«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus trouver. —«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui vous devrai de la reconnoissance.»

Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne voudrois de son héritage qu'un cœur tel que le sien.