Frédéric
Chapitre XXXIX.
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C'est demain jour d'assemblée chez la présidente de... Madame de Valmont, ne croyant pas si bien me servir, m'a sollicitée pour l'accompagner: ainsi, mon cher Frédéric, demain je vous verrai. Cette idée devrait me rendre joyeuse, mais je ne suis occupée que de votre départ; je me demande que me fait votre séjour à Téligny ou à Paris, puisque vous ne serez pas absent quinze jours, et que souvent cet intervalle s'écoule sans que nous puissions nous rencontrer, ou du moins nous adresser une seule parole qui ne soit que pour nous. Je ne trouve pas de raisons pour justifier ma tristesse. Hélas! en faut-il? Je suis triste, c'est tout ce que je sais.
Si j'étois menacée de quelques malheurs dans la maison de mon père, vous seriez le dernier dont je réclamerois le secours, parce que vous m'aimez, que je vous aime, et qu'ainsi l'ordonnent les lois de la société; cependant je suis plus rassurée vous sachant près de moi. La certitude de pouvoir vous confier mes peines aussitôt que je les éprouve, est une consolation qui me manquera quand vous serez en Auvergne. En vérité, je déraisonne: partez, mon cher Frédéric; partez, je le veux. L'amour me rend foible et timide; mais je serois fâchée de vous voir sacrifier vos intérêts à un nuage de tristesse que la raison dissipera: tout ce qu'Adèle vous recommande, c'est de ne pas prolonger votre absence.
M. de Miralbe, qui, comme tous les grands politiques, cherche toujours une cause aux démarches les plus indifférentes, ne manquera pas d'attribuer votre départ au chagrin qu'a dû vous donner ma prévention en faveur de M. de Farfalette. Moins il croira à la force du sentiment qui m'attache à vous, et plus je serai tranquille; du moins je l'espère.
Vous voulez savoir bien précisément quelle est ma position; peut être, mon ami, est-elle au moment de changer d'une manière qui me deviendroit sans doute avantageuse: voici sur quoi reposent mes espérances.
Lorsque M. de Miralbe me reconnut pour sa fille, vous savez l'éclat qu'il donna à sa joie; il me présenta par-tout, particulièrement à ses parens. Je fus conduite à Versailles, chez M. le comte de Saint-Alban, oncle de mon père. Il est impossible que vous n'en ayez pas souvent entendu parler: mais vous ne serez pas fâché de trouver ici son portrait; il est de la main de mon frère, qui, fort jeune, s'étoit amusé à faire ce qu'il appeloit sa galerie de famille. Ce tableau en a été détaché; on me l'a confié, et je vous l'envoie: on le dit fort ressemblant; on assure qu'ils le sont tous également. J'aurois desiré avoir celui de M. de Miralbe; on me l'a refusé en rougissant. Mon ami, étoit-ce du peintre ou du modèle?
«M. de Saint-Alban est sexagénaire: il seroit impossible de vanter ses mœurs, et plus difficile d'en faire la satyre; il n'a jamais eu que les vices et les vertus qui pouvoient lui servir; en un mot, c'est un courtisan. Quand on lui demande des nouvelles de sa santé, il répond que le roi est malade ou se porte bien. Il a vu cent fois changer le ministère, sans perdre un seul instant de son crédit: on peut dire de lui qu'il n'est ni l'ami ni l'esclave des ministres, mais bien de la faveur.
«Un philosophe affirmeroit qu'il n'est pas fier de sa naissance: en effet, depuis trente ans, il n'est pas un seul homme en place dont il ne se soit déclaré le parent, quoique la plupart fussent nés d'hier. Comme son seul métier est de plaire, il a l'esprit aimable; ceux qui le connoissent particulièrement lui supposent du génie; mais il le cache avec soin, bien persuadé que le génie est, de toute éternité, le plus grand obstacle à la fortune.
«C'est pour ne pas passer un seul jour sans paroître à la cour, qu'il a usé sa vie à ne rien faire; il a pu obtenir tous les emplois, il n'a accepté que des pensions. La difficulté de s'unir à une famille qui conservât toujours également la faveur, l'a décidé à rester célibataire.
«Cependant la plus grande affaire de M. de Saint-Alban n'est pas d'avoir du crédit, mais de prouver qu'il en a. On le voit servir avec chaleur les personnes qui lui sont le plus indifférentes, si elles ont le talent de lui persuader que, seul, il est capable d'obtenir la grace qu'elles sollicitent: plus une affaire est difficile, plus on est sûr qu'il y réussira; par le même calcul, il sacrifiera toujours ce qui peut être utile à ses protégés, en faveur de ce qui doit donner plus d'éclat à sa protection.
«Abandonné à lui-même, il a le cœur excellent; et comme son amour-propre le rend obligeant pour tout le monde, il n'a jamais eu d'ennemis, et ne connoît pas la haine. Si beaucoup de lettres de cachet ont été délivrées à sa sollicitation, c'est qu'il craignoit que l'on ne s'adressât à d'autres. Il ne fait le mal que par vanité.
«Qui enleveroit M. de Saint-Alban de Versailles, seroit étonné de la facilité avec laquelle il en feroit un homme bon, aimable, et de la plus scrupuleuse probité; mais personne n'osera le tenter, car il n'est pas sûr que le vieux courtisan survécût de vingt-quatre heures à l'ordre ou à la séduction qui l'éloigneroit de la cour.»
Tel est en effet, mon cher Frédéric, mon grand oncle paternel: ajoutez qu'il est fort riche, que M. de Miralbe est son plus proche héritier, que c'est par son crédit qu'il a accablé ses ennemis, et particulièrement ma mère; vous ne serez pas étonné de la longue amitié qui semble régner entre eux. M. de Saint-Alban est respecté de mon père comme un instrument nécessaire à ses projets, et comme celui dont la mort doit combler tous les vœux qu'il adresse à la fortune.
On avoit remarqué que M. de Saint-Alban venoit rarement chez mon père, quoiqu'il le reçût chez lui comme un neveu chéri et un héritier présumé; et cette remarque n'a jamais paru si frappante que depuis mon entrée dans la maison de M. de Miralbe. Ce vieillard m'a pris dans une amitié si grande, qu'il vient souvent à Paris maintenant, uniquement, dit-il, pour avoir le plaisir de causer avec moi. Mon frère a eu raison d'affirmer qu'il est aimable; sa conversation, pleine d'anecdotes racontées avec esprit, est vraiment intéressante: quelques éclairs de sensibilité m'ont disposée à juger favorablement de son cœur; et, soit par reconnoissance de l'intérêt qu'il me témoigne, soit par la nécessité où je me trouve de me chercher un protecteur contre mon père (idée terrible, mais vraie), il est de tous mes parens le seul que je me sente disposée à aimer.
La fierté de caractère et l'indépendance d'esprit que je dois à l'éducation que m'a donnée M. Durmer, auroient dû déplaire à un vieux courtisan; mais tel est l'effet de la nouveauté sur les hommes, que je l'ai séduit par les qualités qui devoient l'indisposer contre moi. Non seulement il quitte Versailles pour venir dîner chez mon père, mais il m'écrit lorsqu'il est plusieurs jours sans me voir; et comme il n'a rien de bien particulier à me dire, il avoue dans ses lettres qu'il ne m'attaque que pour avoir des réponses. Je le prêche, je le gronde; je lui ai annoncé hautement que je voulois le corriger de ses défauts: il rit; il me pardonne tout, pourvu que je sois persuadée de l'amitié qu'il a pour moi, et j'ai accepté les conditions du traité.
Ce qui m'a disposée en faveur de M. de Saint-Alban, c'est qu'au milieu de l'éclat qui l'environne, il n'est pas heureux; il en est convenu bien bas avec moi, et cette marque de confiance m'a touchée. Pauvres mortels! vous commencez par chercher le bonheur dans ce qui brille; et quand vous vous appercevez de votre erreur, presque toujours il est trop tard. On a bien le courage d'avouer qu'on s'est trompé de route, on n'a plus la force de revenir sur ses pas. Il est si triste de ne commencer à être heureux qu'à soixante ans!
M. de Saint-Alban m'a demandé si j'aurois du plaisir à venir demeurer près de lui, et à me mettre à la tête de sa maison. Je vous épargnerai, mon ami, les choses aimables dont il a accompagné cette question. Il ne doute pas que mon père n'y consente avec empressement; mais il veut ne devoir cette démarche qu'à mon goût ou à ma complaisance, et nullement à mon obéissance pour M. de Miralbe. J'ai cru me sauver de répondre à une question aussi décisive, par une plaisanterie: je lui ai dit que mon caractère étoit ennemi du changement, et que j'étois effrayée de l'idée seule de passer, en six mois, du fauxbourg à la ville, et de la ville à la cour; mais il a insisté d'un air si sérieux, d'un ton si pénétré, que je me suis mise à son entière disposition. Comment résister à un vieillard qui supplie? Ah! si mon père eût voulu, il auroit tout obtenu de moi, tout, mon cher Frédéric, excepté que je cessasse de vous aimer.
Je doute que M. de Miralbe soit porté d'inclination à me voir demeurer auprès de M. de Saint-Alban; il a plus d'humeur que jamais, et quelquefois je surprends dans les regards qu'il jette sur moi, quelque chose de sinistre: non seulement il craindra que je n'échappe à sa puissance, mais j'ai peur qu'il ne voie dans sa fille une rivale dangereuse pour ses intérêts; il me connoît si peu! Il m'a plus d'une fois félicitée de l'amitié que j'inspire à son oncle, du même ton dont il m'auroit dit: Pourquoi vous faites-vous aimer? Quoique mon inclination et une appréhension plus forte que moi m'engagent à m'éloigner d'une maison dont ma mère a été arrachée par force, et mon frère banni par adresse, je resterai neutre dans les détails de cette affaire. J'ai consenti vis-à-vis de M. de Saint-Alban, ou plutôt j'ai cédé à ses sollicitations: c'est tout ce que je pouvois, soit pour le contenter, soit pour ménager son amitié et sa protection.
Madame de Valmont me fait trop de complimens de mes succès; elle prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de moi: je ne le crois pas. Rien ne me semble aussi ridicule qu'une femme qui voit l'amour dans tout ce qui l'environne. Si M. de Saint-Alban avoit le désir de m'épouser, il n'auroit point songé à me mettre à la tête de sa maison comme sa nièce: l'amitié qu'il a pour moi, et qui paroît si extraordinaire à madame de Valmont, tient à ce que depuis quarante ans peut-être il n'a dit ni entendu dire la vérité, et qu'il est aussi surpris que flatté de trouver enfin quelqu'un qui lui en parle le langage, et même le force aussi à le parler. Mon frère ne s'est point trompé, M. de Saint-Alban étoit né pour être honnête homme; et si j'ai sur lui l'ascendant qu'on me suppose, je les raccommoderai ensemble, au risque de déplaire à mon père qui les a brouillés.
Adieu, mon cher Frédéric, partez vîte, et revenez plus vîte encore. Je vous verrai demain; cachez-moi bien votre tristesse, afin que je puisse dissimuler la mienne aux yeux qui me surveillent.