Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 31 sur 53

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Frédéric

Chapitre XXX.

 

Encore Adèle.

A étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je

voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.

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«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre bonheur seroit ma récompense.

«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des attaques de la société.

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«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le moment où vous deviez vivre.

«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne voudroit se charger de la faire. Est-ce l'amour pour la retraite? Je crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer par-tout que l'ennui.

«Est-ce la modestie? La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?

«La modestie dans les mœurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous aurez toujours beaucoup de modestie.

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«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la sécheresse de son cœur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la sagesse des femmes.

«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce veuvage du cœur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?

«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.

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«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une jovialité qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de véritable décence.

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«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre cœur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions de l'esprit s'affoiblissent comme celles du cœur; et de cet état naît un calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. C'est bien peu de chose que la gloire!»