Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 44 sur 53

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Frédéric

Chapitre XLII.

 

 

Explication.

P avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il

m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui me l'ont ravie.

Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, eussent pu se prolonger jusqu'à toi.

Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour briser tout mon être.

«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de notre fils aller jusqu'à votre cœur, et y porter un rayon d'espérance! Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; madame de Montluc ne me désavouera pas. «—Non sans doute», s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma reconnoissance.

Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le cœur d'un amant n'est jamais fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser ses chaînes.

J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de nouveau.

Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de Philippe.

«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle paroissoit assez calme.

«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu prendre.

«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a demandé si l'on vous attendoit bientôt.

«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez à la campagne, il a laissé son nom.

«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand je pourrai partager et adoucir les vôtres.

«P .»

Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.

À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore lorsqu'elle étoit indigne des vœux d'un honnête homme. Ma surprise ne peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa sœur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le cœur; on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.

«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.—Des lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?—Non.—Eh bien! elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les cœurs généreux?—Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»

Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre l'accusoit.

La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans quel lieu on avoit conduit sa sœur; je lui répondis que oui: il me sauta au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma sœur pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre but. Acceptez-vous l'association?—De tout mon cœur, lui dis-je: soyez mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger du plus cruel de ses ennemis.—Qui? me demanda-t-il: mon père?— M. de Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir des lettres de votre sœur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend mon repos.— Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi qui m'expliquerai: je peux venger ma sœur sans la compromettre davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour témoin.—Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais ne perdons pas une minute.»

Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.

Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que lui refusoit son courage.

M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez ma sœur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des femmes: j'ai gagé contre celle de ma sœur; ai-je perdu, gagné? Décidez, et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. «Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.

«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des lettres de ma sœur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans cette affaire?—Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont d'elle, en aura...—Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de Miralbe, ne...—Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma sœur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la destinée de ma sœur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je l'estime trop pour douter de sa réponse.»

La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il résulta les éclaircissemens que voici.

Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:

«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»

Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la sœur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit pas besoin d'explication.

Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres attribuées à sa sœur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de douter du cœur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.