Frédéric

Joseph Fiévée · Chapitre 17 sur 53

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Frédéric

Chapitre XVI.

FRÉDÉRIC,

TOME SECOND.

CHAPITRE XVI.

 

Didon.

A quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif ardente qui me dévoroit.

À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. «Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»

La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je en tremblant, comment se porte votre maîtresse?—Assez bien, monsieur.— Ah! tant mieux. Puis-je la voir?—Non, monsieur, elle est sortie.—Sortie, madame Leblanc!—Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?

«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.— Ce n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon appartement.—Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec vous.—Oui, madame.—Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où venez-vous dans un état pareil?—D'Orléans, madame Leblanc, pour voir votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.—Pauvre enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?—Est-ce que madame de Vignoral n'a pas été malade?—Non.—Quoi! m'écriai-je, elle n'a pas été malade?—Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.—Oui, madame Leblanc.—Voulez vous prendre quelque chose?—Comme il vous plaira.—Je vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous faut.—Oui, madame.—Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?—Oui, madame.—Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle descendit.

Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.

Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il est encore là?—Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?—À l'Opéra.»

Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon billet—«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous ne m'avez pas payé.—Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.—Et votre chapeau, monsieur?—Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?—Non, mon bourgeois.— En ce cas, je l'ai donc oublié.»

Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord entré.

Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit donc pas la philosophie de la nature?—Tout cela est fabuleux, me répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et que nous déjeûnerions ensemble.

Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit devant son juge.

Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.—Vous l'êtes cent fois plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que sa vue fit sur moi).—Vous me trouvez réellement changée? Je me porte bien cependant.—Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre inhumanité... —Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?—Perfide! pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?—Monsieur, je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me reprocher?—Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?—À l'Opéra.—Avec qui?—Vous dois-je compte de mes actions?—Si elles étoient pures, vous oseriez les avouer. —Frédéric, vous abusez de ma patience.—Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me trompiez donc?—Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont occasionnées?—Vous ne m'aimez donc plus?—Non, Frédéric. Vous connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.—Et moi, puis-je vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...—Oui, Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.—Jamais.—Vous le croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...—La nature! m'écriai-je, la rage dans le cœur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût justifier les crimes les plus atroces...—Frédéric!—la conduite la plus scandaleuse...—Frédéric!—les vices les plus bas.— Monsieur, dit-elle en se levant, vous m'insultez.»

Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon cœur dans le sein de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec son épouse.

«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me direz tout ce que cela signifie.—C'est madame qui est venue se plaindre à vous, monsieur?—À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on lui manque?—Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?—Un voyage bien inutile, monsieur.—Ce n'est pas là une réponse.—Ce n'en est pas moins la vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, monsieur.—Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.—Je suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait inexcusable.—C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant avec humeur.»

J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa colère. Elle s'empressa de répliquer:

«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de vivre dans la même maison que vous.»

Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»

«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi.— Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il faut vous adresser. —Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»

J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.